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LES TOURS DE NOTRE-DAME

Vacquerie Pinxit.

Je passe sur cet éblouissement, que je partage d'ailleurs, et sur ce croquis à la plume sans prétention. Vacquerie, dans un de ses plus charmants livres, a écrit de beaux vers sur son arrivée. Le poète s'adresse à Paris, à la ville lumineuse vers qui tous accourent, même les plus grands, pour demander au monde s'ils existent. Lui ne vient pas, comme il dit, faire contrôler un nom déjà fameux, il apporte à Paris son cœur, sa jeunesse, son espérance :

mon enfance est pleine

De voiles où le vent soufUe sa forte haleine

Et qui vont bravement vers les pays lointains.

J'ai dans les yeux le ciel, les couchants, les matins,

Le profond océan où sombre la pensée,

Les grands horizons. Puis Rouen et son lycée

Ont jelc là-dessus des prix de vers latins.

Je viens chez toi, n'ayant cncor que des instincts,

Dans Télat où m'ont mis la nature et Virgile.

Termine moi ! pétris à ton gré mon argile,

Retouche, développe, accentue, agrandis

Mon front provincial jusqu'aux rêves hardis !

Pour toi j'ai tout quitté, père, mère, sœur, frère.

Je ne t'apporte rien que l'ardeur de bien faire.

L'amour du vrai, des yeux que le beau fait pleurer.

Un immense besoin de croire et d'admirer

Et de glorifier ceux que l'avenir nomme.

Donc, prends-moi, ville, et fais de cet enfant un homme.

Ces vers sont splendides et justes. Ils expriment les désirs, les espoirs, les enthousiasmes de tous ceux qui, comme lui, sont venus ou viennent dans la capitale des peuples, selon le langage superbe de Hugo, apportant leur rêve.

Auguste Vacquerie débuta par des articles littéraires et critiques. En 1840, il publia YEnfer de l'esprit, son premier volume de vers. En même temps, il se faisait recevoir dans la maison de Victor Hugo, en de^ venait l'habitué, et, bientôt, son frère, Charles Vacquerie, épousait la fille de celui qui alors déjà était un maître. On sait la fin tragique des deux époux

dans une promenade en bateau, à Yillequier, près du Havre, en 1843, et les vers magnifiques de Victor Hugo dans ces pages pleurées : Pauca meœ.

Le malheur ne fit qu'ajouter un nœud de plus à l'amitié du disciple et du père. L'année suivante, en 1^44, Yacquerieet Meurice font représenter à TOdéon une traduction en vers de la tragédie de Sophocle : Antigone. En 1845, Vacquerie donne deux œuvres nouvelles : Paroles; demi-Teintes. Déjà se montrent toutes les qualités et tous les défauts do cet écrivain, l'esprit, l'exubérance, le comique, la fantaisie, mais aussi la recherche, la quintessence parfois.

Tout l'artiste, préoccupé de la forme, amoureux de l'étrange, qui apparaît dans les premières poésies d'Auguste Yacquerie, se retrouve, agrandi, certes, à la millième puissance, mais le même, dans le drame célèbre sififlé au théâtre de la Porte-Saint-Martin, en 1849, au milieu des préoccupations politiques, et imprimé seulement en 1875 : Tragaldahas.

l\ est difficile d'en raconter le sujet. Tragaldabas est un Don César de Bazan encore plus dégénéré. L'autre était un gueux, mais^ par sa façon hautaine de se draper dans ses loques et de brandir l'épée, se révélait gentilhomme ; celui-ci est peureux, gourmand, ignoble, sordide, vil, méprisable, abject, reçoit l'argent d'une femme. C'est un vrai type de marque aristophanesque et shakespearienne.

Dans la salle, il y avait des combattants : Victor Hugo,

à rorchestre, en première ligne, Théophile Gautier, Paul Meurice, Théodore de Banyille, Charles Hugo, François Hugo, Champfleury, Mûrger ; dans les loges, le grand Balzac, George Sand, Alexandre Dumas, Léon Gozlan, Alphonse Karr, Emile de Girardin, Félix Pyat. A chaque minute, cependant, éclataient les bizarreries touffues, les hardiesses. La pièce fut sifflée, malgré tous les « bravos » illustres.

A la fin du cinquième acte, Tragabaldas, pour avoir la vie sauve, s'engage comme âne dans une troupe de saltimbanques, et prend la peau d'Aliboron. Les sifflets retentissaient aigus, quand Frederick Lemaître, debout sur le chariot des saltimbanques, accentua, de sa grande voix, ces vers :

Les ânes sont très grands. Combien de gens voit-on Boire du vin, marcher sur deux pieds sans bâton. Plaider, se battre en duel à propos de vétilles,

Siffler les vers, mentir, voler, vendre leurs filles. Enfin mener un train de gens civilisés. Qui sont évidemment des ânes déguisés !

Le poète traitait d'ânes les siflfleurs de rimes. Jugez si la tempête continua. Frederick Lemaître, tenant bon contre le parti-pris du public, descendit de son chariot, s*avança près delà rampe, sa peau d'âne sous le bras, fit trois saints en face, à droite, à gauche, trois saints augmentés de ceux de la tête d'âne qui oscillait en avant, d'ici, de là, et il prononça ce discours, consigné dans un livre charmant, Profils et Grimaces^ par Vacquerie :

« Citoyens et messieurs,

» Intéressés comme désintéressés, c'est le moment plus que jamais de crier :

» Vive la République! »

Frederick Lemaître remonta sur son chariot, débita quelques vers encore, les derniers, et la toile tomba.

Tragaldabas s'abandonna pendant treize représentation? seulement à ses penchants. Mais on s'occupera encore de cette chute qu'on ne connaîtra plus même le titre de telle opérette en trois ou cinq actes, vingt tableaux et cent trente femmes, qui arrive à sa millième représentation. Le temps se charge des revanches de l'art.

Le V août 1848, peu après cette première fameuse, Hugo fonda V Evénement. Vacquerie fut un des rédacteurs, mais s'occupa alors surtout de littérature. Il faisait le compte-rendu des livres et des théâtres. Le journal, qui avait changé sa direction première, luttait avec courage et audace. Il fut supprimé, et les principaux rédacteurs furent emprisonnés. VEvénement étant supprimé, Hugo fonde VAvèneme?it. Vacquerie y remplace les rédacteurs emprisonnés, écrit sur la politique, se fait emprisonner à son tour. Soudain, au milieu de la confiance générale, Charras ayant déchargé ses pistolets, éclate le coup d'Etat du 2 décembre. Qu'on se rapporte, pour la mémoire de cette époque, à VHistoire dhin crime, qui rappelle Tacite. Hugo, exilé de France, se retira à Jersey, puis

à Guernesoy. Vacquerie le suivit qui a raconté, sur le séjour à Jersey, un détail amusant.

On a lu dans ce recueil, Actes et Paroles, les discours de Victor Hugo sur la tombe de ses compagnons de proscription morts en exil. Une grande dame de Jersey désirait entendre une de ces harangues funèbres. Madame allait monter en voiture, lorsque, tout à coup, elle interrogea :

" M". Victor Hugo parle en vers?

Elle croyait que Hugo improvisait des vers sur ces fosses amies entr'ouvertes. On lui expliqua que le couvercle d'un cercueil n'est pas un tremplin. La grande dame fit dételer :

— Ah bien I je n'y vais pas, puisqu'il ne parle pas en vers.

Auguste Vacquerie partagea, jusqu'en 1869, l'exil de Victor Hugo. De temps en temps il venait à Paris faire représenter un drame ou une comédie. En 1869, sous la magistrature de Victor Hugo, il fonde, avec les fils de Hugo, Charles et François, avec Paul Meurice, avec Henri Rochefort, ce vaillant journal, qui toujours bat la charge, et a, pour sa grande part, aidé à tuer l'empire : le Rappel. L'empire s'écroule, plutôt qu'il n'est renversé, au 4 septembre. Vacquerie appuie le gouvernement de la Défense nationale, et, après l'armistice, se met du côté de Paris contre l'Assemblée de Versailles. Depuis, Vacquerie, devenu rédacteur en chef, a continué la lutte. Il fait admirer, sept fois par semaine, sa force, son brio, sa vigueur, son adresse, envoyant libéralement plus d'un coup,

et les envoyant aux bons endroits. On pent regretter toutefois peut-être, que ce redoutable vélite à l'esprit acéré ne veuille s'accorder aucun repos, et, quotidiennement, se fende en bataille, jarrets tendus.

Pendant Texil, Yacquerie venait à Paris, par intervalles, faire représenter drames ou comédies. Il donne tour à tour : Souvent homme varie ^ en 1S59, au Théâtre- Français; les Funérailles de riionneur, drame en sept actes, le 30 mars 1801, à la Porte-Saint-Martin; Jean Baudry, comédie en quatre actes, en 1863, au Théâtre Français ; le Fils, comédie en quatre actes, en 1866, sur la même scène. Toutes ces œuvres sortent bien du cerveau qui avait conçu ce thème extravagant, mais puissant : Tragaldabas. Elles ont toutes la caractéristique du cjcle romantique, malgré les milieux bourgeois où parfois elles se développent.

Le Théâtre Français, dans les derniers jours de 1880. a repris la comédie représentée en 1863 : Jean Baudry. Ça été un très vif succès. La conception est originale et la forme est à la fois hvrique et précise. Jean Baudry est sublime de dévouement et de bonté sous la redingote moderne qui n'abrite pas souvent des négociants héroïques. 11 a pris pour tâche d'amener à être un honnête homme un enfant de huit ans,né dans la boue, qui, un scir, au détour d'une rue, s'essayait au métier de pick-pocket et volait. L'enfant revient au bien, pour lequel chaque homme est prêt en naissant, d'abord par l'amitié paternelle de son

sauveur, ensuite par Tamour d'une femme. Toute la pièce est la paraphrase d'un beau vers :

Si l'on était heureux, comme on serait meilleur.

De front avec le théâtre, Vacquerie menait les livres : Profils et Grimaces, en 1856; les Miettes de l" histoire, en 1863; Mes pjxmières années de Paris, des poésies, en 1872; Aujourd'hui et demain, en 1875. Plus tard, il a fait jouer à l'Odéon un drame qui a remporté un énorme succès : For m osa.

Il a Ihabileté de main, l'exactitude du mot. Il procède par antithèses comme Yictor Hugo, suit dans sa prose reluisante et virile, dans ses vers sonnant avec des bruits de clochettes, tous les caprices de l'esprit. Il est bouffon, trivial, grandiose, original, outré, s'arrête, avec Tragaldabas, sur un plat de porc aux choux, puis donne un grand coup d'aile et s'envole dans l'azur, par-dessus les nuages, dans le ciel immense.

C'est un dramaturge curieux, un grand écrivain au génie complexe, un admirable journaliste aux échappées lyriques. Cependant, car les soldats de César plaisantaient bien leur impérator, je citerai deux vers de Vacquerie. Il parle de Victor Hugo, le maître, et il dit :

Celui dont les deux noms commencent, quel mystère ! Victor comme Virgile, et Hugo comme Homère.

Je ne suis pas assez méchant pour commenter ce mj^stère. Maintenant, toute fantaisie mise de côté, en quelques ^nots peut se condenser toute appréciation de M. Auguste Yacquerie : c'est un artiste et c'est un citoyen.

Les deux sont grands.

Parisien, fils de Parisiens, neveu du docteur Blanche, ayant fortement dépassé la trentaine, petit, taillé à coups de serpe, le front assez haut et large, les yeux fins, vaguement sceptiques, moustache châtaine sur une lèvre extraordinaire, la barbe clairs.emée, une figure saine (rien dans les traits qui trahisse un malade ou un fou, comme les G-oacourfc ou les Flaubert), des bosses d'esprit, la voix ferme, tout le type indiquant une intelligence de charpentier et une volonté, c'est M. Ohnet.

Il habite, avec sa mère et sa femme, 14, avenue Trudaine, un joli hôtel que son père fit construire. M. Ohnet père, architecte du gouvernement, connaissait les projets du baron Haussmann; il acheta du terrain à bas prix et fit bâtir, en face d'une usine à

gaz, à côté d'un abattoir, près du mur d'octroi. Tout le quartier a été transformé en vingt années. C'était alors une sorte de pays farouche, couvert de débris.

Après le collège, refusant d'être architecte, car il écrivait des vers en marge des plans, riche d'ailleurs, Ohnet devint journaliste, pas sérieusement, pour être de la bande ; il fut critique dramatique quelque part. Il essaya du théâtre : Rcgina Sarpi, aux Nations ; Marthe, au Gymnase ; deux fours. Il se mit la tête entre les genoux et réfléchit.

Tableau.

Il écrivit son premier roman : Serge Panine. Calmann Lévy garda le manuscrit trois mois inutilement; le lecteur de la maison, Narcisse Fournier, était malade. Narcisse mourut. Ohnet fut navré. Mais Abraham Dreyfus parla en ces termes : « Veux-tu que je porte ton roman à Ollendorft? » Et Ollendorff prit le roman, qui fut couronné par l'Académie et eut peu de succès.

A son tour, Koning s'exprima ainsi : « Tirez une pièce de votre livre, si vous ne craignez pas de perdre votre temps. » Le drame fut joué et, dès lors, le roman se vendit beaucoup.

Ainsi naquit l'idée du fameux coup de pistolet.

M'"^ Desvarennes, celle dont il s'est inspiré, avait promis sa fille à un ami d'Ohnet. La mère, la fiancée, l'ami étaient invités chez lui. Comme il offrait, pour passer à la salle à manger, le bras à M*"^ Desvarennes,

elle dit, jetant un dur regard sur son futur gendre : « S'il ne rendait pas ma fille heureuse, je le tuerais. »

Ohnet est parti du dénouement et a inventé l'action au rebours. Cela prouve qu'il a un tempérament dramatique.

Si c'était un écrivain, il aurait eu davantage souci d'un type que d'une situation ; il eût été ambitieux surtout de créer à sa marque, pour éternellement, ce personnage très chic et très moderne, Serge Panine.

Certes, le type n'est pas nouveau. Erasme a esquissé une adorable silhouette, celle du cavalier sans cheval, ippeiis anipous, dans laquelle on peut reconnaître Ulrich de Goëttingen. Mais combien aujourd'hui n'ont pas de cheval et font figure de sportsman ? Paraître à outrance, c'est le caractère de cette fin de siècle. Serge Panine aurait pu être le frère, plus élégant et plus inquiet, de Figaro.

Ohnet n'a songé qu'à un coup de pistolet.

Les deux romans qui suivirent sont : îe Maître de forges, la Comtesse Sarah. C'est assez intéressant, mais nul comme style. Le troisième, Lise Fleuron, montre pitoyablement quelques efforts, quelques tendances artistiques.

M. Ohnet a obtenu un succès prodigieux avec la pièce tirée du second de ses romans ; et bientôt, on l'a accusé d'avoir, en nous contant les amours du maître de forges Philippe et de Claire de Beaulieu, démarqué un livre étranger. C'est possible; mais peu importe.

Au quatrième actedu drame deBecque, il/ /c/i^/ Paupcr, il y a, par exemple, la même scène de la chambre nuptiale. Hélène de laRoseraye apour Michel Pauper, l'ouvrier devenu patron , la répugnance que M'^^ de Beaulieu éprouve pour le maître de forges. Et c'est encore le même sentiment de répulsion queVi3tor Hugo donne àDéruchette pour Giliatt, le travailleur de la mer. « Tout est dit, et Ton vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu'il y a des hommes, et qui pensent » a écrit La Bruyère. Le tout est de trouver des manières de voir nouvelles.

Ce n'est pas le cas de M. Ohnet

La veille de la première du Maître de forges, cette pièce dont le succès formidable montre combien est humaine la légende des moutons de Panurge,il se confessait ainsi : « Je ne me plains pas, je suis comme les peuples heureux, parce que je n'ai pas d'histoire. Mais je serai bientôt une cible, et j'ai peur... »

Ce ne serait pas le sentimeat d'un novateur qui sentirait prochaine la bataille autour de son œuvre discutée.

« J'ai du succès, j'exprime de bons sentiments, je n'attaque pas la morale; j'ai du mouvement, ce dont manque le roman actuel, les idées banales que comprend tout le inonde, de l'amour sans exagération. Chez moi, pas de néologismes, pas d'étincelles, pas de fusées; rien d'éclatant, de personnel, de troublant, de cruel qui choque les esprits médiocres... Non,

VOUS ne vous doutez pas combien je plais à un public banal et moyen. »

On ne saurait mieux juger. Un feuilletoniste à la mode, qui est ensuite un dramaturge applaudi, parle ainsi de lui-même sans autre ambition. Charmer par des qualités négatives un public qui n'est point une élite; pas de couleur, pas de flamme, pas le souci du mot, de l'harmonie de la phrase ; pas l'observation frissonnante comme une dissection. Admirable exemple de modestie que donne ce romancier d'aventure.

Un seul fut préféré parmi les prétendants, et nous admirons comme tu dois mordre à la pomme,

0 Jeanneton joyeuse, avec tes belles dents.

A l'époque où les boulevardiers racontaient que Jeanne Samary allait se marier avec le fils d'un agent de change, je suis allé lui rendre visite en sa demeure, rue Pigalle, je me suis assis, dans sa chambre à coucher, sur une chaise en bois doré, et je lui ai dit :

— Mademoiselle, je voudrais faire une petite biographie de vous, un portrait en miniature. Je vous ai applaudie quelquefois, je vous ai vu rire et faire rire dans de gentils rôles de soubrette. Vous êtes Zerbine et Marinette;, ô vivante statuette du rire, mais ce n'est pas tout. Je désirerais être très indiscret. Asseyez -

TOUS là, près de moi, supposez que je suis un prêtre, que j'ai, au lieu de pardessus, une longue soutane noire, et, au lieu d une cravate, un rabat sombre bordé de blanc. Je n'ai pas encore de barbe; ça prête à Tillusion. Détaillez-moi votre vie, faites-moi la confession de tout. Voyons. Dites-moi d'abord de vous pardonner, ma fille, parce que vous avez péché.

Mlle Jeanne Samary, sociétaire de la Comédie-Française, entrée au théâtre depuis l'âge de huit ans, charmante avec ses vingt-deux avrils, n'a rien répondu, parce qu'elle n'avait jamais commis de faute avec personne.

Alors, ayant à faire un brin de toilette pour aller dîner chez sa tante, M"'^ Augustine Brohan, elle a dénoué ses cheveux. Elle les avait moissonnés dernièrement, et ils tombaient sur ses épaules, pas plus bas, comme des cheveux de chérubin ou d'amour du dixhuitième siècle. Ils étaient blonds, mais ils ne Tavaient pas été toujours. De chaque côté de la raie, qui les partage au milieu de la tête, on apercevait la racine brune. D'ailleurs, les sourcils sont noirs.

Ainsi, les cheveux dénoués, elle a bruni ses cils devant une glace, et, tout en jasant, elle a passé sur ses lèvres, qui semblent l'ouverture d'une mignonne grenade, le crayon raisin. Elle promenait la poudre de riz sur ses joues fraîches, et riait. Rire, c'est le talent de M"° Samary, c'est sa gloire, c'est sa fortune, c'est son charme, c'est tout. Non, c'est presque tout.

Madame, qui me lisez, yous riez, tous, avec esprit. Pourquoi donc ne riez-Yous pas, à tout propos, de n'importe quoi, pour rien, pour montrer vos dents blanches et vos lèvres que vous auriez rougies ?

Les yeux, la bouche, les joues étaient prêtes. Mii^ Jeanne Samary a renoué ses cheveux, les a rabaissés sur son front, en façon cavalière, et elle est partie, comme elle dit, avec un tas de jeunes gens. Elle a dû les laisser à la porte, pour dîner chez la tante Brohan.

C'est une Parisienne, M^'® Jeanne Samary, mais elle proclame qu'elle est une Anglaise ou une Américaine. Les Anglaises, particulièrement les Yankees, sont très libres. Elles habitent dans leur famille, avec papa et avec maman, avec les frères et avec les sœurs. Toutefois, elles sortent beaucoup par la ville, s'en vont au théâtre, au bois, dans les restaurants, avec des messieurs. A aucun n'est permise une privante. Mais on est gaie, familière, enjouée, on est charmante et on charme. C'est, pour tous les amis de miss, le supplice, modernisé, de Tantale. Enfin, quelqu'un, énamouré, après avoir longtemps offert sa voiture et son bras, offre sa main. Il n'y a pas moyen autrement de cueillir la fleur d'oranger. La miss devient une mistress.

Mlle Jeanne Samary, qui est une actrice, a voulu être une miss afin d'arriver au mariage. Ayant pris les libres allures américaines, elle a été, jusqu'au dernier moment, un phénomène au théâtre. Toutes les jeunes filles ne peuvent pas être natives de Domrémy. Elle a été, jusqu'au trébuchage légitime, Jeanne de

Paris et elle n'a jeté tout à fait, que par dessus le maire, son bonnet de soubrette.

Elle était, dans sa famille, un drôle de personnage. On arrivait chez elle sans s'inquiéter de rien.

Un monsieur, qui venait la visiter et qui ne la trouvait pas, disait une fois à M™' Samary, la sœur des Brohan : « Oh ! c'est bien ennuyeux, chère Madame. Il n'y a personne ! » M""^ Samary donna, en passant, une leçon de bienséance et répondit au gommeux : « Si je vous marchais sur le pied, penseriez -vous qu'il y a quelqu'un ? »

Les Samary sont nombreux, en effet. Il y a primo, M. Samary, le père, un violoncelliste de talent, qui enseignait la musique aux élèves des jésuites, à l'école d'Arcueil. Ensuite vient Mme Samary, la sœur d'Augustine, de Madeleine Brohan, et d'une autre Brohan qui a épousé M. Dortet. Suivent quatre enfants. Le premier est M. Georges Samary, violoniste à l'Opéra-Comique. Le second est M^^^ Marie Samary, brune, restée brune, très spirituelle, qui a débuté au Gymnase le même soir que M"^ Camille Dortet, la fille d'une Brohan et de M. Dortet. Le troisième est ce diable, M'^^ Samary, qui est Jeanne. Le quatrième est M. Henri Samary, qui s'est montré excellent à la Comédie-Française dans le Menteur. Autrefois, c'est lui qui faisait le chien dans VÈlincelle de Pailleron. Joignez deux ou trois gamins, dont M. Georges Samary est père. Tout cela, autant que l'âge le permet, est artiste.

Les Samary n'ont pas quitté Montmartre depuis vingt ans au moins. Ils laissent seulement, chaque lustre, la rue Pigalle pour la rue Frochot, et la rue Frochot pour la rue Pigalle, ou la rue de Laval. Chez eux, toute la journée, M. Henri Samary et ses sœurs, Marie et Jeanne, répètent des scènes de comédie ou de drame ; M. Samary père, joue du violoncelle. Les gamins apprennent des leçons préparatoires d'histoire de France. Les parents Samary ont mis des enfants partout.

Un peu de biographie sur M^^" Marie Samary et M. Samary :

M^^° Marie Samary a eu, avec sa cousine, M^^^ Camille Dortet, un prix au Conservatoire. Elles ont débuté au Gymnase, dans le Ménage en ville, de Théodore Barrière. Marie, sœur aînée de .Jeanne, a fait de grandes tournées artistiques en France et en Italie. Elle joue agréablement les jeunes premières.

D'une nature fantasque, elle a Tesprit humoristique de sa tante, Madeleine Brohan, mais il est bien à elle. Ce sont des idées abracadabrantes et follement fantaisistes. Il n'est pas certain qu'elle n'écrive pas. Il faudrait peut-être le souhaiter, car elle a sur la vie et sur le monde des idées imprévues, d'une charmante cocasserie. Elle adore sa sœur Jeanne, et sait un tas de poètes par cœur. Elle aime le théâtre. Avec des dons moins riches que la sociétaire de la Comédie-Française, elle a autant de passion. C'est une gentille

femme, obligeant ses amis. En somme, un type curieux.

Son père, M. Samary, est fils d'un ménétrier. Il a été violoncelliste de la chapelle de l'empereur; c'est un méridional dans toute l'acception du mot. Il est bravache, emporté, bon enfant, plein de verve et de faconde, il a le sang comme bouillant. Signe particulier : il se lave trente fois les mains par jour, et se cure les ongles aussitôt qu'il aune seconde à lui. Il a les ongles et les mains propres.

Son talent de musicien est assez remarquable. Il chérit le luxe américain avec frénésie, les bijoux et ses enfants. C'est un fanatique du succès des derniers. Ils n'ont jamais eu de meilleur chef de claque que lui. A lui seul, il fait crouler une salle d'applaudissements. Il est aussi fanatique de son violoncelle, dont il joue, dans la salle à manger, les soirs d'hiver.

Un jour, Coquelin cadet venait chercher Jeanne pour aller jouer dans un salon. M. Samary s'est emparé de Cadet, l'a fait asseoir de force et lui a joué, pendant une heure, un magnifique morceau de violoncelle. Cela pleurait, cela chantait, cela était monotone, cela était harmonieux, cela était monotone, cela était joli, cela était monotone. M. Ernest Coquelin écoutait avec sa bonne tête de chien résigné. Il a ensuite applaudi à outrance, content d'être débarrassé de ce concert forcé, et a emmené Jeanne.

Elle est gourmande M"® Jeanne Samary. Elle est aussi religieuse. Jeune fille, elle disait sa prière

matin et soir ; elle la disait dans son lit, lorsqu'il faisait froid ou qu'elle était fatiguée, à la paresseuse. Au chevet da lit, dans sa chambre, contre le mur, était un Christ, au-dessus d'un bénitier. Elle avait, en face, son portrait au pastel, en impressionnisme, par Renoir. A côté, dans le salon, était son buste, par le fils de David d'Angers, et son portrait encore, par M"° Louise Abbema. A propos de ce portrait, Grévin me disait :

— Elle ressemble à un joli ouistiti. On croit qu'elle va s'échapper de la toile. Il faudrait clouer un grillage sur le cadre.

Cette petite comédienne qui a épousé, en l'an 1880, un parisien spirituel, M. Paul Lagarde, a du talent, beaucoup de talent ; elle sait rire.

Pour connaître une femme, il faut la voir dans son milieu. Aussi bien, c'est en Grèce qu'il est bon de portraiturer Mélissa, en donnant à l'amie de Périclès une place d'honneur parmi les médaillons des Egéries. Mélissa est, entre les Athéniennes, exquisement délicate et charmante.

On raconte que Numa Pompilius, second roi de Rome, allait s'entretenir dans un bois sacré, sur le choix des ministres, comme dit le chevalier de Fiorian, sur la guerre, la politique, l'ordre social, les lois et la religion, avec la nymphe Egérie. Numa Pompilius a eu des imitateurs, ou plutôt il n'est pas le seul qui se soit abrité dans le giron d'une femme, qu'elle fût déesse ou bien mortelle.

Dans la République athénienne, plusieurs person-

nages ont eu ainsi des entretiens avec des inspiratrices, merveilleuses souvent par leur sagesse et par leur beauté. Ce n'étaient plus des nymphes, mais chacun se raccroche où il peut. Du reste les dieux s'en vont.

Mélissa fut la confidente de Périclës. Il ne s'agit point du grand Périclès mais, d'un autre, qui vint après, citoyen d'une intelligence rare et d'une habileté notoire, fort puissant sur le peuple par son éloquence tribunitienne, esprit lettré, aimant à réciter chez lui, entre amis, les vers sublimes d'Homère, le premier entre les poètes de tous les siècles. Il connut Mélissa avant une guerre fameuse entre les Athéniens et les Lacédémoniens, chez le riche archonte Adamas, dont elle était la femme.

Véritable fille de la Grèce, elle naquit à vingt stades environ de la ville de Minerve, dans une cité peu importante, au Nord.

Elle était fille d'un centurion qui avait combattu sous les ordres du plus illustre capitaine de la Grèce. On eût dit qu'un dieu jaloux avait présidé à sa naissance pour en faire une rivale de Vénus, pour la beauté, non pour les raneiirs. EU 3 réunissait les perfections que Phidias avait cherché33 dans plusieurs mod^hs. L'albâtre de ses épaules et de ses sein«!, les , nuancBs ros3s de son visage auraient défié la p-ibtte de Zvixis et d'Apelles. Apollon, qui tient la lyre d'or, et les Muses n'avaient pas été moins prodigues de

leurs dons. Par son esprit autant que par sa beauté, elle comptait parmi les premières femmes de la Crvece.

Qnand vint Tâge d'accepter un mari, son père, le centurion, l'accorda à un disciple d'Esculape, originaire de la Béotie. Les dispositions de caractère étaient si discordantes, que l'union ne dura pas longtemps entre les deux époux. Le médecin laissait à sa femme presque la pins large liberté. Mélissaen profita seulement pour visiter, dans la société de son père, les riantes campagnes de TAttique. Elle aimait à se baigner dans les eaux du Céphyse, une rivière grosse comme l'Oise, et à gravir les pentes fleuries du Xythéron et du Pentélyte. Elle se plaisait dans la société des philosophes. Philosophe n'avait pas encore de synonyme.

Les auteurs de mémoires ne rapportent d'elle aucune liaison particulière. Mélissa était une de ces Athéniennes chez qui la tête prime le cœur et les sens. 11 y avait en elle de la prêtresse de Diane. Alors, sous le règne fainéant de son premier mari, inspirée par les jolis sites qu'elle parcourait dans ses voyages, elle les a plus d'une fois chantés sur le mode d'Ionie, en s'accompagnant sur une syrinx à douze trous. Son père mourut ainsi que son époux.

Ses instincts l'attirèrent promptement dans la ville de Minerve. Elle y fréquentait les écoles du Portique, et elle fut remarquée. Complètement femme, blonde,

elle subjuguait, par la splendeur de sa forme et par le charme de sa conversation. Sa bouche, surtout, était une merveille. Elle faisait songer, ni grande, ni petite, d'une délicatesse exquise, à la comparaison qu'ont faite les poètes d a calice des lèvres fraîches à un bouton de rose qui s'ent'rouvre. La main, très fine, paraissait pétrie de kaolin. L'opulent archonte Adamas obtint cette raain et donna sa fortune.

Autant le médecin de campagne avait méconnu le trésor qu'il avait possédé, autant Mêlissa fut par son nouvel époux appréciée, idolâtrée. Il fit construire pour elle une délicieuse retraite en face de flots bleus pareils à ceux du golfe Juan sur les bords de la mer Egée. Toutefois, la brillante Athénienne préférait le séjour de la ville. Elle avait choisi sa demeure au bas de l'Acropole, sur une promenade fréquentée ; ainsi le boulevard Poissonnière, au bas de Montmartre,

Bientôt éclata la guerre avec Lacédémone. Mêlissa, par son patriotisme et son courage entretint l'ardeur des citoyens et miérita d'être cit-fe parmi celles qui ne désespérèrent pas du salut de l'Attique. Cette guerre l'avait, encore plus, mise en rapport avec les hommes les plus éminents d'Athènes.

Sa demeure, après la signature de la paix, devint le rendez-vous de tout ce que la ville de Minerve comptait de plus illustre. Tout lui sourit, même, une fois, Yénus génitrix. Mais le malheur entra dans sa maison,

et les dieux lui enlevèrent son époux. C'était un Athénien, homme dévoué à la République, plein de cœur et de vertu.

Dans ses relations avec les personnages qui tenaient le gouvernement, et dans les arts, elle trouva assez vite une consolation à la perte qu'elle avait faite. Se rencontraient alors chez elle, plus assidûment encore que du vivant d'Adamas, les citoyens les plus illustres de l'Etat. Cela faisait dire qu'elle était alors l'Egérie des orateurs et des politiques. Un des plus assidus aux fêtes de Mélissa était le puissant Périclès, qui fut président de l'Aréopage, et qui se délassait chez elle des fatigues de l'Assemblée. C'était encore le sophiste /Emilios qui. durant sa vie, plaida le pour et le contre, un polémiste d'une vigueur admirable, devenu, à la fin de ses jours, l'ami de Périclès. Il y avait aussi le politique Antipater, qui administra pendant un an les affaires de l'intérieur. Il courtisait la belle Mélissa et s'attachait à la fortune des deux autres, de Périclès surtout.

Le sophiste ^milios était le conseiller le mieux accueilli. C'est lui qui indiquait à Mélissa quels personnages elle devait attirer dans sa demeure. Quant à Périclès, elle tâchait de l'emmener dans sa villa de la mer Egée, lorsque le tribun allait à Scyros visiter ses parents, les anciens marchands de figues. Mélissa exerçait, du droit de ses divines qualités de femme^ une influence légitime.

C'était une Athénienne adorable. Elle aimait le luxe, la puissance ; mais elle aimait aussi les arts, et elle encourageait les jeunes poètes dont elle faisait représenter les tragédies grâce à son influence sur les archontes. Une de ces œuvres dramatiques n'obtint pas leur approbation. Mélissa alors rassembla chez elle les Athéniens les plus intelligents, ou passant pour tels, et^ en présence de cette élite, le poète, Déroulédos, un soldat qui s'était distingué pendant la guerre contre les Lacédémoniens, put lire sa pièce pour en appeler aux Athéniens du jugement des magistrats. Patriote, elle se passionnait ordinairement pour les tragédies dont le sujet était pris dans les grandes époques de la République.

Cette femme supérieure amoureuse du soleil et de plaisir, dans ses ouvrages, a laissé des livres charmants au stjie indécis; on a aussi conservé une collection de manuscrits d'elle et de ses amis qu'elle faisait reproduire par de nombreux copistes et qui, tous les quinze jours, étaient répandus à travers la Grèce. C'était un peu une enfant gâtée, choyée et coquette. Une fois, voulant assister à un banquet, elle suppliait un des chefs de l'État, comme une petite fille demanderait à son père de la mener à la promenade, avec des câlineries. Le politique grave se laissait prier, car la prière lui semblait douce. C'était Périclès.

Figaro, 1*^ septembre 79.

Madame, je VOUS présente un Parisien, un maître. Il est très modeste, d'ailleur^^, et il n'aime pas le bruit, quoi qu'il y paraisse. Mais il aura beau faire, il faudra bien que je le tire de sa petite maison de Saint-Mandé, et qu'il voie son piédestal. Il se l'est dressé, sans y prendre garde, avec des riens gracieux. Il est fort coquet, ce piédestal, fait de quatre Parisiennes : deux en maillot avec des ailes, deux en robes collantes, qui soutiennent un pavois.

Au milieu, sur le socle, est une petite cocotte, pareille aux cocottes en papier, une poulette, comme disent les bambines de province. Certes, cela n'est pas bien solide, mais sur le pavois, composé do qiatr éventails qui se joignent, il y a place pour une statuette, celle d'un bon vivant, crayon en main, sourire aux lèvres, esprit dans les yeux.

Gré vin, ce Parisien, est Bourguignon. II est venu au monde à Épineuil, près de Tonnerre. La Bourgogne est un pays de braves gens, de joyeux gars et de belles filles, le pays du vin. On s'y ébaudit, on y aime la plaisanterie grasse^ et les vignerons y sont aussi délurés que les vigneronnes y sont accortes. Grévin est resté Bourguignon, il est devenu ou s'est trouvé Parisien. Il s'est trouvé aussi, à vingt ans, employé de la Compagnie P.-L.-M. Grévin a été bureaucrate, et il a été sans doute content de l'être. Être bureaucrate, c'est avoir dix-huit cent francs ou deux mille francs à terme fixe, c'est n'avoir pas le souci du lendemain, l'inquiétude de l'avenir, c'est le repos, la béatitude, la femme épousée vers la vingtcinquième année, le fils qui sera avocat ou médecin, c'est la retraite vers la fin de ses jours. On est l'horloge qu'on monterait pour trente ou quarante ans, jusqu'à ce que, pour ses loyaux services, je ne sais qui lui donne encore de l'huile, sans qu'elle ait besoin de marcher. Grévin fut bureaucrate.

J'ignore s'il fut bon employé. Je sais qu'un jour, chargé de rédiger un rapport à M. le Directeur de la Compagnie lui-même, il esquissa, au dos, une mignonne femme à peine habillée. Plus d'une fois, il brodait ainsi des croquis que ses camarades emportaient. Cette fois, il avait tracé une esquisse sur du papier officiel. M. le Directeur fait appeler Grévin , qu'un chef de bureau avait averti de la chose, et qui

s'attendait à un speech des plus soignés, un poil en français. On lui demande d'abord, d'une voix digne, si c'est bien lui qui a crayonné cette femme à demi-nue. Il était impossible de nier. Alors le directeur prie Grévin de lui reproduire le croquis et le rapport — séparément. Ce directeur, ce jour-là, avec son indulgence, perdit un employé.

Un camarade de Grévin connaissait quelques journalistes, et lui propose de le mener chez Philippon. Il n'ose pas. L'ami prend quelques pochades, va les montrer à M. Philippon, le père, qui appelle Grévin. Celui-ci se présente, et, quelque temps après, paraissaient au Journal amusant, ses premiers dessins.

Dès le début, un gentil succès accourut. Le charmeur n'avait point encore cependant toute Thabileté, toute la verve, la désinvolture, la grâce, toute la sûreté de main qu'il possède à présent. Ses caricatures d'il y a une dizaine d'années sont chargées de traits, de hachures, non pas embrouillées, confuses, mais indiquant l'artiste qui se cherche et n'est pas encore maître de lui-même. Maintenant ses charges sont faites avec une ligne, n'ont plus que le contour sec, un trait, mais juste et bien à lui.

Il me disait, en forçant spirituellement l'expression de sa pensée :

— Je serai content le jour où je pourrai faire un dessin rien qu'avec du blanc.

Travaillant de chic, Grévin ne dessine pas tout de

suite sur le papier lithographique ; il prend un cahier de papier à écolier et cherche là-dessus la pose de ses personnages. Il jette une foule de coups de crayon, puis, dans cet amas de contours vagues, son œil voit la ligne exacte, et son crayon la précise. Il calque ensuite le dessin ainsi trouvé. La légende est venue d'abord — presque toujours.

Mais la manière de travailler n'importe que comme détail secondaire. Il y a dans Grévin un philosophe épicurien qui chatouille, un philosophe sans amertume, observateur et indulgent, de bonne humeur. Puis-je continuer en vers, un instant ?

Divelle qu'on acclame, vous voulez un sonnet ?

Quelquefois Tamour naît pour un brin de réclame.

Grémn aime la femme, son baiser carminé et le chic contourné de sa croupe, son âme,

quand elle en a, ses yeux, cerclés souvent des bleus sombres des chrysanthèmes.

Voulez-vous le noter?

Les femmes elles-mêmes n'ont pu l'en dégoûter.

Quelques légendes au hasard :

Elle est bien féminine, celle-ci. Il s'agit d'odeurs et de parfums.

« — Tu viens de chez Michette... y a pas d'voyons, « voyons, chère amie ; tu viens d'chez Michette ; tu « la sens, »

Elle est très gracieuse, celle-là, sur la lune de miel des collages d'étudiant ; elle a bien la marque du quartier latin.

«— Tu sais pas, si tu voulais, nous monterions du '< pain, du vin, un peu de charcuterie, et puis, de- « main, nous ne nous lèverions pas de la journée. »

Parisine, rentrant chez elle, voit écrit sur sa porte, à la craie : « Grand stock de félicités passagères ou durables au gré du preneur. Pas de facilités pour le paiement. »

Au bas du dessin :

« — Quel est l'animal qui m'a écrit ça sur ma « porte ? »

Une de ces dames :

« — Le grand Chose sort d'ici. En voilà encore un < qui n'a pas sa langue dans sa poche. > Une amie réplique :

« — Même qu'il en est embêtant. »

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