‹ Le MassacreChapitre 4 sur 29 · JEAN AICARD · texte numérisé non relu

JEAN AICARD

dans la petite bibliothèque familière, le recueil de poésies de Mistral : lis Isclo d'or. Miellé et Noré, c'est la méchante traduction d'un chef-d'œuvre : Mireille. Chanson de l'enfant, variations de rhétoricien habile. Il suffit des vers du maître des maîtres :

Il est si beau l'enfant, avec son doux sourire.,.

Jean Aicard, après avoir démarqué Victor Hugo, Mistral, Aubanel en des pastiches de Lamartine, a fait jouer, à la Comédie-Française, une pièce en quatre actes : Srnilis. On croit qu'elle est en prose ; ce n'est pas exact, elle est en vers ; mais les rimes sont si faibles qu'on ne s'en aperçoit pas. L'amiral Febvre se tue pour permettre à une jeune fille grecque, M'^^ Reichemberg, qu'il a adoptée et épousée, d'être heureuse avec un beau capitaine.

C'est le sujet. Au quatrième acte, l'amiral suce une bague où est du poison ; il dit : « C'est mon premier baiser conjugaL » Et il jette l'anneau dans la mer. Comme les marins font le salut des couleurs^ il ajoute : « Demain, les pavillons seront en berne, le canon tonnera pour le deuil amiral. Saluez le deuil amiral ! » Il tombe, et la pièce avec lui.

Le quatrième acte, qui n'est point neuf, se passe au joli village de la Garde, près de Toulon. Les décors sont très exacts; ils ont été faits d'après des photographies apportées par l'auteur. C'est le village qu'il habite ; le pavillon ressemble à celui d'un ami chez qui il va tous les jours. Aicard, qui déclare ne pas pouvoir souffrir Paris, disait dernièrement : « J'ai

dans ma pièce le paysage que je vois de ma fenêtre. Ainsi je suis content. Lorsque je viens à Paris, j'emporte la Provence avec moi. »

Il le peut ; la sienne est en carton. Pour la mettre en coupe, ce fabricant de faux louis d'or n'a vu l'enfant, ce charme et ce rêve, son pays d'amour, de clarté, de soleil, tout vibrant sous le ciel bleu de rayons et de parfums, que dans la poésie éclatante des autres.

« Maupassant? Du talent. » Quand on parle de lui, voilà ce que dit tout le monde, et, par extraordinaire, tout le monde a raison. Maupassant a mieux, mais de ce mieux il n'en a pas assez.

Quelques volumes, qui composent Tœuvre de ce garçon de trente et tant d'années sont sur ma table ; c'est très habile, très bien distribué. Chacun renferme à peine le nombre de pages nécessaire ; cela ne dépasse pas trois cents. Vingt lignes à la page, des blancs, des pages vierges. On voit un marchand de copie qui a tiré de son travail tout le profit possible. Après la publication de plusieurs nouvelles dans un journal, Maupassant les assemble; il les vend, par exemple, à un éditeur de Bruxelles, Kistemaeckers, qui en fait un petit livre ; au bout de l'année, il trans-

met le droit d'éditer cette jolie nouvelle, }U^^ Fifi, et les contes de la suite de cette fille publique à M. Havard. Ainsi, trois moutures. Ce n'est pas en quoi je blâme mon camarade.

Au contraire.

Chaque livre donne une source d'argent. Maupassant s'arraiige pour en faire, avec ses récits superbes, le plus possible. Très bien. Mais de tout cela ne sort pas rimpression formidable d'admiration qu'on ressent à la lecture des grands maîtres de l'humanité : Homère, Eschj'le, Shakespeare, Molière, Balzac. 11 y a dans trois lignes de Pascal des dessous et des profondeurs de pensée que Maupassant ignore pour son usage.

Quelle est la philosophie de son œuvre ?

Sans doute, (et ce sont des qualités merveilleuses, très difficiles et très rares) il a une phrase claire, nette, pittoresque, sans recherche de mots bizarres ; son observation est d'après nature, sincère ; il émeut de puissante façon par des moyens simples; il joint à certaines délicatesses tendres, à des sentiments subtils et doux, une santé de vice, une analyse paisiblement ironique, une impudeur insolente et belle qui plaît. Un souffle, de temps en temps, cet indéfini inexplicable dont les seuls artistes sont doués et dont les bons ouvriers donnent parfois Tillusion, un souffle, une âme agite ses récits d'un bout à l'autre. Mais ce souflfle s'arrête court; il secoue un arbre, lui faisant

murmurer une chanson ou une plainte mystérieuses; ce frisson ne remue pas une forêt.

D'abord, l'œuvre de Guy de Maupassant n'est pas une forêt.

C'est un verofer normand.

Une critique, rien de plus, sincère, loyale.

A un écrivain de cette valeur convient non une réclame, mais la vérité, du moins, juste ou fausse, une appréciation franche. Iliade, Comédie humaine, faut-il évoquer ces monuments? Le labeur de Maupassant est loin, très loin, encore plus loin, de pouvoir être comparé à ces œuvres énormes, toujours palpitantes.

Qu'on relise seulement une nouvelle de Balzac, Gobseck, pour juger ensuite Maupassant.

C'est, au reste, un magnifique éloge qu'il faille se placer àpareille hauteur. Manpassant est au rang de Mérimée.

11 a fait espérer plus.

Sa famille est normande. M^'^ Lepoitevin, de Fécamp, était assez riche pour épouser un noble; elle devint femme de M. de Maupassant, un homme d'esprit, de cœur, de fougue, dépensier et galant. Quand ils se séparèrent à l'amiable, deux fils étaient nés. La mère, un peu entichée d'aristocratie, avait nommé le premier Guy et le second Hervé. Celui-ci tient du père ;

Guy procède davantage de la mère. De sens pratique, raisonné, mais d'intelligence fine, elle poussa Guy à écrire.

C'est aller trop vite. Né près de Dieppe, il commença ses études au collège d'Yvetot. Renvoyé pour cause d'irréligion, il termina ses classes en Normandie, autre part, et connut Flaubert. Maupassant développa son esprit et son observation dans l'intimité de ce maître; il lui soumit longtemps ses premiers vers, de beaux diables sans caleçon, et sa première prose, comme un écolier à son professeur. Flaubert conseillait à l'élève de brûler ses essais, et Maupassant les jetait au feu, presque toujours.

Vers vingt-huit ans, finit cet apprentissage. Employé dans un ministère, Maupassant donna en 1878 au Gaulois, que dirigeait alors un écrivain de beaucoup de verve, Emile Blavet. une poésie remarquable : la Dernière Ei^capade. Ce fut son début.

Quelques mois après, je rencontrai Tauteur. Habitant alors rue Clauzel (quand on allait le voir, des femmes ouvraient à tous les étages), il avait, de moitié avec notre ami Léon Fontaine, une maison à Sartrouville, un bateau et une yole. Il me souvient d'un soir où, avec Alis et Deschaumes, après avoir payé des mêléscassis à tout le pays, vers minuit, nous allâmes, en bateau, à Saint-Germain.

Qui est-ce qui ramait?

Il me souvient du retour, au lever de l'aube. Maupassant a fait cette description :

« Un lapin, nous voyant venir, rentre au terrier et nous montre, une seconde, la tache neigeuse de son derrière. Pes bergeronnettes courent sur les étroites plages de sable, piquant des insectes d'un coup de bec; un vaste héron, parfois s'élève d'un buisson et monte dans le ciel à grands coups d'aile, la tête allongée et la patte pendante. L'air est doux, le charme pénétrant des rivières calmes vous enveloppe, vous possède; on respire lentement avec une joie infinie. »

Une corde, que je ne voyais pas barrait un bras de Seine; on m'emballa, un peu avant, dans une discussion. Ils ramaient. dur. Debout à l'avant, la corde me frappa au jarret et me jeta, par dessus Maupassant, à l'autre bout du bateau. Est-ce alors qu'il vit le lapin montrant sa tache neigeuse ?

Dans un recueil de nouvelles, les Soirées de Médan, il publia un récit admirable : Boule-de-Suif. Le succès vint tout de suite. Maupassant n'aurait écrit que cela, son nom marquerait.

Et, depuis, des nouvelles encore, des nouvelles sans cesse. Les deux principales, après celle que j'ai citée, sont : la Maison lellier, M^^e pifi. Des filles, toujours des filles, et très banales, publiques. Vraiment, si vif que soit le talent de Maupassant en ces sortes de sujets, dans tout grand écrivain il faut un penseur.

Quelle pensée s'élève de ces œuvres? Parmi la tragique agitation de ce siècle d'argent, Maupassant paraît n'apercevoir que des gros numéros. La basse fille dans la société^ ce n'est pas tout.

Et la société ?

Albert AVolff, dans un article très élogieux, lui a demandé s'il était comme ces peintres qui, ayant réussi un tableau, le refont continuellement.

L'attente fut assez vive lorsque était annoncé un roman de ce maître robuste de la nouvelle. Le roman, Une Vie, a paru; les gazetiers l'ont célébré. Certainement, ce livre a des qualités de stj'le et d'observation supérieures; mais il a causé une déception que personne n'a osé avouer. Maupassant est une puissance. Dans cette foule vague qu'on nomme la presse, on doit compter aussi les ignorants qui admirent quelqu'un, un confrère, ils osent dire, sans l'avoir lu, quand l'admiration devient pour lui un cliché.

Combien connaissent, pour les avoir pratiqués, les livres de Renan? Il est convenu, avec raison, que c'est un grand écrivain ; cela suffit à cette foule vague.

Guy de Maupassant, qiù manque un peu de brio dans la chronique, de grâce légère, est absolument de premier ordre dans les courts récits. Chaque mois, presque, les délicats ont la surprise de trouver dans un journal, dans la mer de littérature quotidienne, une histoire

émouvante jusqu'au profond du cœur et marquée pour Tavenir. Maupassant est un artiste. Mais il n'a pas atteint, dans son premier roman, la puissance continue. Dans un salon, quelqu'un dit (rappelez-vous, ô divinement blonde) à une jolie femme, très spirituelle : « Que pensez- vous d'Une Vie? » Elle répliqua : « J'aime mieux Un Cœur simple. »

Étonnant de justesse. Le conte de Flaubert est le tableau parfait et touchant d"une existence effacée ; c'est un chef-d'œuvre, puisqu'il n'y a rien de trop, rien qu'on puisse retrancher, rien qu'on puisse reprocher. C'est un chef-d'œuvre. Maupassant a voulu donner longuement la même impression. Mais la mort épouvantable de Julien et de sa maîtresse ne seraient pas déplacées dans Montépin; l'abbé Tolbiac a fréquenté frère Archangias. Puis, dans l'analyse de cette vie terne, lente, sur place, il y a des sauts considérables. La phrase est riche, précise, parfois sensuelle; mais que Maupassant relise Un Cœur simple. Les deux mots par lui tracés en tête de son roman devraient être la devise de chaque écrivain : « L'humble vérité. »

Qu'ajouter sur l'homme ?

Un peu trapu, figure rouge, la moustache brune et forte, de petits yeux noirs, scrutateurs, c'est un vigoureux gars. Très aimable, très affable, ne critiquant jamais personne, sauf dans une intimité étroite, il a un rire complaisant qui est, chez lui, Texpression du plus profond dédain.

Ironie très jolie et très distinguée.

Que pense Maupassant? Son opinion demeure en dedans de lui. Son rire extraordinaire s'arrête à sa peau; là, il devient banal. C'est bien assez pour les hommes.

Quant aux femmes, voilà son faible ou son fort. Préfère -t-il être louange comme écrivain que comme mâle?

Les deux lui plaisent.

Hâbleur normand, robuste et raffiné, est-ce que, par fois, il n'aurait pas les mots spirituels et les aventures galantes de l'escalier ?

Il habite tour à tour Étretat et Paris. A Étretat, il s'est fait bâtir une maisonnette qu'il agrandit chaque année; on dirait une habitation etun jardin de curé.

A Paris, son appartement est clos jusqu'à cinq heures du soir; dès le jour, il travaille. Jamais de visite importune. Le concierge a des ordres sévères. Le jeune maître, comme on dit si facilement pour les peintres, s'assied, chaque matin, devant son bureau, avec la régularité d'un employé.

26 janvier, 1884,

Chaque année, les journalistes qui composent de clicîiés les trois quarts de leur littérature sortent la rengaine : « On ne s'amuse plus au bal de l'Opéra. » Et les plumitifs de rencontre, qui ont copié cette phrase de blasé font queue à la porte du bon Mendel pour avoir des billets. Très étonnant, à ce que content nos pères, l'Opéra de la rue Le Peletier. Ne Tayantpas connu, je n'ai pu y rencontrer les fameuses femmes du monde. A mon avis, pour rire, l'endroit ne fait rien; il suffit, jeune ou vieux, d'avoir le cœur au rire.

Faut-il évoquer le souvenir du prince d'Orange, plus célèbre sous le nom de Citron? Après un bal de l'Opéra, sa bande alla souper en cabinet particulier. Le prince eut la fantaisie de servir. On le sonnait, il arrivait dis-

crètemeiit. Une jolie fille qui narrait cette anecdote, l'héroïne de la petite fête, lui dit, entre deux verres de Champagne : « Garçon, criez : Vive la Hollande! » Et Citron, la serviette sur le bras, d'une voix formidable qui fat ouïe des cabinets voisins, cria : « Vive la Hollande! » C'était très chic, pour un fils de roi, tout à fait héroïque.

Voilà des années depuis cette nuit que l'histoire doit noter. La belle à qui le prince d'Orange fit l'honneur de cette fantaisie est marquée de la patte d'oie; mais elle continue toujours la noce de jadis. Cependant, elle a un fils ingénieur à New-York. Dernièrement, il vint la voir. La vieille cocotte^ prise d'un accès de sentiment, voulait quitter Paris, ses pompes, renoncer à la vie joyeuse pour le suivre en Amérique. Le jeune homme, né eji Calvados d'un imbécile que la folle lâcha après treize mois de mariage, eut une réponse délicate : « Non, maman; tu en as encore pour dix ans à être Parisienne. Moi, je suis Normand. »

Elle sera, demain, au premier bal de l'Opéra. Vingt ans de plaisirs, cela ne fatigue donc pas une fille? On peut espérer qu'il y aura chez M. Métra des beautés moins antiques. Il est certain qu'un provincial égaré à l'Opéra, ne connaissant personne, a des chances de s'ennuyer ferme.

En tout cas, il sera loisible de varier son ennui et de le promener aussi à l'Eden. A ce qu'il paraît les bals que conduit Arban tous les samedis ont du succès; n^ais il n'en était pas de même l'an dernier, au début.

A deux heures du matin, nous étions bien une vingtaine. C'était charmant; une salle merveilleusement riche, trop chargée d'ornements et de femmes rouges ; deux plafonds de Clairin, deux orchestres. Un pareil décor nous aurait coûté cher. Nous avons joué aux barres, à saute-mouton, aux quatre coins, à colinmaillard. Willette était triste, la première heure, quand il y avait encore quelques étrangers. Comme Sarcey lui en demandait la cause, il répliqua : « J'aurais besoin de six mille francs de rente. C'est malheureux que je ne puisse pas être bourreau ! » Bientôt nous fûmes entre nous. Willette entonna la ronde enfantine : « Nous n'irons plus au bois, les lauriers sont coupés. » Ce fut une ronde étourdissante, où Sarah Bernhardt fut remarquable. « Mais, les lauriers du bois, les laisserons-nous faner? » Au quatrième couplet, les deux orchestres en avaient pris leur parti; ils accompagnaient :

Non, chacune à son tour ira les ramasser, Si la cigale y dort, ne faut pas la blesser, Ne faut pas la blesser.

Entrez dans la danse, Voyez comme on danse, Sautez, dansez, embrassez Celle que vous aimez.

Propos qu'on entendra demain :

Une de nos jolies tendresses (style du baron de Vaux) à un pschutteux aux longs pieds qui insiste près d'elle pour avoir les mercredis :

— Vous êtes épatant, mon cher. C'est vous qui payez le moins, et vous voulez le jour le plus chic.

A trois heures du matin, lorsque, à Tenvahissement des grues de la salle dans les couloirs, aux parfums aristocratiques de Guerlain commencent à succéder les odeurs de chair en sueur, les relents de Zola^ M. Alphonse, en mignon d'Henri III, à une grande superbe fille en maillot, costumée « en Assemblée qui veut se dissoudre » :

— Tu sais, Marcelle, avant., hier, elle a vêlé d'un gros garçon qu'on appelle l'Américain.

— Il n'y a pas de cruelles ; il y a des hommes qui ne savent pas l'heure.

— Il y a des femmes qui ne marquent pas d'heure,

comme il y a des pendules sans mouvement.

Un philosophe :

— De quelles mœurs parlez-vous? En fait de mœurs, je ne dépasse jamais la place de la Concorde. Je ne vais jamais sur la rive gauche.

Une femme voilée à un comédien (qui donc?) :

— Je suis bien contente de vous voir. Je vous ai écrit. Vous n'avez pas répondu.

Le comédien :

— Je ne reçois que les lettres chargées.

Qu'on accable l'indiscret qui écoutera cette infamie de toutes les hontes disponibles; ce propos le réjouira.

Aujourd'hui, le vieux type du comédien se meurt; ils sont décorés, ils sont officiers d'académie, ils sont pontifes.

Sarah est la dernière cabotine.

Got est austère, imposant; c'est Mathieu Mole. Où est le comédien d'autrefois? Banville a justement écrit :

Lui qui voudrait fuir vers

Les cieux farouches^ Le vers ailé, le vers

Meurt sur vos bouches.

Frederick- Lemaître est mort, qui se présenta au comité du Théâtre-Français, simplement vêtu de bottines, d'un faux-col et d'une cravate d'azur. Coquelin aîné disait, l'autre jour : » Je ne puis pas jouer dans une pareille comédie (il s'agissait de Molière), j'ai un fils qui sera député. Il ne peut pas me voir recevant des coups de pied au derrière... vous comprenez. »

Le bal de l'Opéra sera-t-il une image de la vie parisienne?

Y verrons-nous un député, ancien ministre, qui, certains soirs de déveine noirO;, est humble devant les croupiers et le caissier d'un tripot de la chaussée d'Antin? Y croiserons-nous un autre député, méridional celui-là, dont les créanciers malins s'unirent pour renvoyer à la Chambre afin d'être payés?

Delpit (celui qui n'a pas de talent, lequel?) n'y viendra point pour se mirer dans une glace et dire, comme ilya quinze ans, à un camarade : « N'est-ce pas que

nous avons des têtes de lions?» Delpit voulait dire que lui en a une.

Face de lion atteint de diarrhée.

Tandis que des musiciens tziganes pleureront audessus du grand escalier, Métra, dans la salle mènera la folie. Jouera-t-il sa valse des Roses? Avec une demidouzaine d'autres, elle a fait sa réputation de compositeur. Les orgues de Barbarie Font exécutée dans les rues et sur les places de toutes les villes de toutes les provinces, dans les cours de tous les hôtels, l'ont grincée de façon atroce et la grincent encore. Il est bien spirituel, le mot de Gounod : « Les musiciens n'arrivent à la popularité que par la calomnie. »

Cela me remet en mémoire une tirade d'André Gill, avant que la folie l'eût atteint et quasi terrassé. Il disait, de sa voix profonde : « Le gouvernemejit ne remplit pas son devoir. Un musicien, mieux, un poète a noté les tendresses de la vingtième année, la chanson du printemps, la douceur des roses; a inventé des chefs-d'œuvre adorables, a fait danser des gênérations ; sa mélodie ailée est entendue dans les cinq parties du monde. Il a créé des valses merveilleuses, répétées partout, qui charment et qui enchantent. Quand existe un homme ayant fait de son cerveau jaillir cette harmonie, le gouvernement devrait l'entretenir comme un monument public. »

Métra n"a pas besoin du gouvernement et ne demande rien.

Il est pourtant temps, comme dit la chanson et comme dit Musset, d'esquisser une silhouette de ce sincère artiste.

Le père d'Olivier Métra avait le diable au corps, courtisait la folle du logis, était de ceux qui aiment les chemins de traverse, alors même qu'ils sont sûrs de n'en jamais faire des grandes routes; il était de ceux qui adorent les sentiers perdus dans les bois, bordés d'aubépines, d'églantiers, de buissons où ramagent les rossignols, les sentiers parfois pleins de cailloux. D'une famille lyonnaise riche et honorable, les deux, il avait abandonné le droit romain, tous les droits possibles ; il s'était engagé dans une troupe pour jouer la comédie, la tragédie, le drame, l'opéra, l'opérette. Métra possède un traité où son père s'engage à tenir les rôles d'amoureux, sans partage, moyennant cent dix francs par mois.

Existaient alors des troupes d'arrondissement. Elles habitaient Paris l'hiver, puis, dès les beaux jours^ s'en allaient donner des représentations d'ici, de là, à Corbeil, Étampes, Rouen, Reims, le Mans. Le père de Métra jouait à Rouen quand Olivier vint au monde. La troupe alla ensuite au Mans, où l'on baptisa l'enfant. Aventures de voyage. Ainsi pour René Descartes, qui, d'après documents certains, fut conçu en Bretagne et naquit en Touraine.

Dans la troupe dramatique et comique dont faisait partie le père Métra, ou dans une autre troupe rencontrée par les villes, était M°^^ Halanzier-Dufresnoy. Elle avait un fils, âgé de onze ans à peu près en 1831.

Le fils de M™"- Dufresnoy tint Olivier sur les fonts baptismaux, renonça pour lui au diable et son train, oublia son filleul nombre d'années et ne fut pas peu étonné lorsqu'un jour Métra l'aborda par ces mots: « Bonjour, mon parrain. »

Le parrain, en janvier 1879, a donné, à l'Académie de musique, qu'il dirigeait, la première représentation d'un ballet japonais en trois actes, Yedda, livret de Philippe Gille et Mortier, deux hommes d'esprit; musique de Métra. On le jouerait partout, s'il voulait. Seulement, il y a des années où on n'est pas en train.

Ce que fut l'éducation de Métra? 11 joua, dès cinq ans, sur les scènes de province, des rôles d'enfant, de petit garçon, de petite fille au théâtre, pas à la ville), selon les besoins. A douze ans, il débutait à Paris, au théâtre des Jeunes-Élèves, maintenant Bouffes-Parisiens. Destiné par son père au métier d'acteur, il jouait les premiers gamins, par exemple Joas.

Un violoniste de l'orchestre lui prêta son violon, un violon que le petit Olivier, en débitant ses rôles, écoutait avec ébahissement. Quelques leçons. Puis, Métra, chaque fois qu'il pouvait avoir le violon de son ami, s'exerçait tout seul. A dix-neuf ans, il était chef d'orchestre au bal Robert, qui n'existe plus. Il se trouvait au bout d'une allée, au coin de la rue des Acacias, boulevard Rochechouart. Il y a sur son emplacement l'impasse Robert. Un cordonnier voisin a

donné à l'impasse le nom du propriétaire du bal. Le nom est resté.

Tour à tour chef d'orchestre à l'Élysée-Montmartre, à Mabille, aux Folies-Bergère, enfin à l'Opéra, une petite foule de jolies valses l'ont popularisé.

Au cercle, il évoquait un souvenir de jeunesse. Au temps où le chemin de fer s'arrêtait encore à Rouen, une dizaine de musiciens, dont Métra, allaient au Casino de Dieppe. Ils avaient pris à eux seuls la diligence. C'était en août; il faisait très chaud. On traverse une rivière ; la patache s'arrête ; les dix musiciens se déshabillent et prennent un bain. Au moment de remonter, ils hésitent à remettre leurs vêtements et s'enferment tout nus dans leur boîte roulante.

Comme des Turcs, ils s'installent et fument. Tout à coup, à un carrefour, deux gendarmes. On se figure leurs têtes devant dix types nus dans une diligence. Il fallut rebrousser chemin vers Rouen. Les deux gendarmes trottaient farouchement de chaque côté. Rappelez-vous Cooper, Gardefeu, le récit de sa promenade au Bois avec le baron et la baronne de Gondremarck.^ Enfin, un des dix, se rhabillant, trouve dans la poche de son pantalon une carte qui lui avait servi pour aller jouer du piston aux Tuileries, chez Louis-Philippe. (Cela ne prouve pas que Métra soit bien jeune). La carte est placée sous le nez des bons gendarmes : « Laissez passer. Service du roi. » C'était imprimé. | Ils crurent avoir affaire à des pairs de France. '

« Mille pardons, messieurs... Permettez-nous de vous accompagner. » La diligence reprit le chemin de Dieppe, entre les bons gendarmes, confondus en remercîments et en sourires.

Il n'3' a que des pairs de France pour oser voyager tout nus.

Taille élancée, Métra a le visage fin, moustache mince, les cheveux partagés au milieu du front, neigeux, comme poudrés, l'œil bien vivant et bien sympathique. Métra est blanc, mais printanier, neigeux comme un pommier de mai.

Avec cela, beaucoup d'esprit.

Un mot cruel de lui sur le pauvre Gill, un peu victime de son orgueil, du sentiment de sa valeur. Je revois ce mousquetaire de Montrouge disant à Lassouche : « Du temps que j'étais beau... » ou bien encore à Daubray : « Tu parles d'amour à un homme qui... » Fier, il se cambrait en des poses de statue. André Gill adorait la flatterie énorme. Aussi bien, comme quelqu'un donnait des nouvelles du malheureux grand fou, Métra dit :

— Gill restera à Charenton, s'il a trouvé un groupe qui Tadmire,

Oui, beaucoup d'esprit, Métra, trop d'esprit. Un certain nombre de musiciens manquent de cette grâce, de cette pointe légère ; il est leur rédempteur.

JEAN RIGHEPIN

On parle souvent de l'affolement parisien. N'est-ce pas un affolé, le garçon de talent qui, ayant passé la trentaine de plusieurs années, après avoir écrit des œuvres qui le classent parmi les vrais artistes de ce temps, à la veille de la première représentation d'un drame, en vers^ s'en va, accompagnant une folle, son fils, le cousin et un inconnu (ce devait être Canrobert), s en va, brandissant un couteau de cuisine, les autres armés de cravaches et de poignards, secouer les puces de Marie Colombier? Il criait comme un romantique, en exagérant :

— Où est-elle, que j'étende ses tripes au soleil ?

Et il offrait mille louis (ça va bien) à la femme de chambre pour qu'elle dît oîi était cachée sa maîtresse. Qu'est-ce qu'il aurait fait. Pas de soleil ce jour-là ; il bruinait.

Richepin ambitionne de monter sur un piédestal ; il s'est placé sur un pilori de charlatan bohémien. Qui donc disait qu'il était devenu bourgeois?

En effet, en 1878, il a épousé, à Marseille, la fille d'un maître d'hôtel ; il en a eu un fils et il en a profité pour lui dédier la nouvelle édition d'un vieux roman. Richepin gagnait de Targent ; il économisait. 11 fallait une revanche.

A la suite de Sarah, il est allé, après déjeuner, chez une grosse actrice, avec un coutelas pris à l'office ; il a hurlé qu'il voulait des tripes au soleil.

Tout son talent est dans cette exagération.

Bulletin bibliographique :

Richepin, né à Médéah, en Algérie, en 1848. Son përe était médecin militaire. Fit ses études aux lycées Napoléon et Charlemagne. De six à huit ans, habita Belleville. Ses études finies, deux ans à Douai. Après avoir commencé la médecine avec son père, il entra à l'École normale. Quittant l'École en août 1870, il passa le temps de la guerre à Besançon, où il fut successivement rédacteur en chef du Journal VEsl et franc-tireur sous Bourbaki. Il arriva à Paris le 20 mars. Tout le temps de la Commune, il écrit au t Mot d'Ordre. Après, grande misère. Les Étapes d'un réifractaire, dans la Vérité ; des chroniques au Corsaire. •En 1872, une pièce en un aciQj VÉtoile, en collabo-

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