‹ Le MassacreChapitre 6 sur 29 · JE,\N RICHEPIN · texte numérisé non relu

JE,\N RICHEPIN

tu as de meilleur en toi. Si tu as quelque chose sous le sein gauche, sois bonne. Envoie-moi ton portrait de gosse et celui en chemise, les bras croisés. Je n'ose demander les cheveux. Ce que tu voudras, quoi! Départ samedi pour les étoiles. » Les bohémiens le lâchèrent bientôt; il n'était pas assez nature.

Après avoir erré un peu partout et travaillé un jour comme portefaix à Bordeaux, il tomba dans sa famille «comme un aérolithe », à ce qu'il m'écrivait. Il ajoutait: « Je suis Touranien, nomade, ennemi de la race blanche, qui a inventé le foyer, la famille, la patrie, l'idéal et les dieux. »

Le fou d'amour était tout de même dans sa famille, près de sa mère. Même lorsqu'on est devenu un homme, c'est toujours maman. Comme elle séchait autrefois les larmes de son petit elle soigna la blessure du grand, et, de façon discrète et merveilleuse, sans avoir besoin de confidence, elle apaisa cette passion douloureuse. 11 y eut cependant des retours terribles, au souvenir de l'ancienne. La preuve en est dans ce fragment : « Laisse-moi crever et rigole, et dis du mal de moi avec ceux qui t'en disent, et, si tu veux, je ferai mettre dans les journaux que je crève à cause de loi. Cela fera des caricatures ou des articles qiû te feront rire en buvant un bock. Et tu m'appelleras imbécile, et on rira autour de toi. Tas de gredins ! Oh ! ma petite Ni ni, ma femme, quel trou tu as à la place du coeur, et je t'embrasse tout de même en pleurant. » ^

Tout passe, tout casse, tout lasse.

Le poète oublia celle dont les yeux le troublèrent longtemps ; il ne se souvint plus de celle dont les baisers desséchèrent, de longs mois, sa cervelle, et torturèrent son cœur. L'ennemi de la race blanche, qui a inventé la famille, fut un brave homme, heureux dans son ménage. Que deviennent les vieilles maîtresses et les vieilles lunes ?

Le début de son succès fut au Gil Blas; il y a publié un roman, la Glu, dont il a tiré un drame, et un autre roman, façon de poème en quatre chants : Miarka^ la fille à r Ourse. Sans compter des tableaux très pittoresques: le Pavé. Enfin, dans Fliiver 83, Sarah Bernhardt a monté un drame de Pauvrepin, drame en vers, en sept tableaux, avec divertissement, comme une féerie : Nana Sahib. Sarah jouait Djelma, Fauteur jouaitNana Sahib ; il disait à Sarah devant le public :

0 mon amante, o mon épouse, ô ma maîtresse, Dans un rayonnement d"extase, je te vois. Le ciel, c'est ton regard. L'ivresse c'est ta voix. Un frisson parfumé de ton être à mon être...

C'est inoubliable. Ils s'aimaient, ils se le disaient, ils S9 baisaient sur la bouche ; et six mille personnes étaient les témoins de leur joie profonde, de l'élan de leur corps et de leur esprit Tun vers l'autre. Ils multipliaient la sensation par la présence d'une foule renouvelée.

Et c'était vraiment beau après tout.

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