‹ Le MassacreChapitre 7 sur 29 · JEAN RICHEPIN · texte numérisé non relu

JEAN RICHEPIN

Cela ne Tempêchait pas, quelques mois après, en octobre, voulant écrire un livre de poésies sur la mer, de s'embarquer pour Terre-Neuve et le Canada, quitte à rebrousser chemin, et de dire en partant ce mot abominable à un ami : «J'ai assez de la morue sèche, je vais voir de la morue fraîche. »

On se souvient de ce que M. Yitu, le meilleur critique de ce temps, le plus savant et le plus judicieux, a écrit de la Glu : « Ma déception a été plus grande qu'on ne saurait l'imaginer en écoutant ce mélodrame, qui, à part la grossièreté voulue de l'expression ne présente dans sa donnée générale, comme dans ses développements, que la plus étonnante banalité. »

Dans ce roman et dans ce drame, Richepin a fait œuvre de rhétoricien habile. Après avoir choisi l'Océan comme décor, il a mis en présence les uns des autres des personnages sauvages et grossiers, et une petite femme, presque laide, mais possédant à un étrange degré une quintessence de corruption parisienne. Procédé trop voulu d'antithèse. Richepin fait parler à ses héros l'argot de la mer avec la même habileté qu'il mettrait à traduire une chronique pschutt en vers latins. C'est une transposition; ce n'est pas une évocation.

Au reste, cet art des transpositions Richepin l'a toujours poussé à l'extrême. Son inspiration connaît les

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sources cachées. Ainsi, plusieurs morceaux de la Chanson des Gueux sont d'origine grecque. Par exemple, cette pièce :

Je n'étais qu'une plante inutile, un roseau. Aussi je végétais, si frêle, qu'un oiseau En se posant sur moi pouvait briser ma vie. Maintenant, je suis tlùte, et Ton me porte envie. Car un vieux vagabond, voyant que je pleurais, Un matin, en passant, m'arracha du marais, De mon cœur, qu'il vida, fit un tuyau sonore...

C'est presque traduit ; « J'étais un roseau, une plante inutile, ne produisant ni figue ni raisin. Mais un homme m'a initié aux fêtes de l'Hélicon, en me taillant un bec efl^lé, en m^e creusant un étroit canal. Depuis cette initiation, quand j'ai bu un noir breuvage, je suis comme inspiré, et de ma bouche muette il sort toute espèce de paroles et de vers. »

Une autre idylle, le Bouc aux Enfants, est une amplification de quatre, vers de la poétesse Anyté : « 0 bouc, des enfants t'ont mis des rênes de pourpre et ont garni d'un mors ta bouche barbue ; ils se jouent à figurer des courses de chevaux autour de l'autel du Dieu, tandis que doucement tu les portes tout réjoui. »

Le vieux qui, dans la dernière pièce du volume, la Fin des Gueux, se chauffe interminablement assis sur le dos d'une bière, a lu dans Rabelais que « les guenaulx de Saint-Innocent se chauffaient le cul aux ossements des morts. »

Et les preuves des adaptations de Richepin n'en finiraient pas. Dans les Blasphèmes, il a traduit textuel-

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lement une poésie asiatique fies Bohémiens), mieux qu'il n'a fait pour Macbeth. La fin du Conquistador :

Ouvre comme une aile de condor,

La voile noire des caravelles.

Si l'océan est couleur de fiel,

Là-bas la terre est d'ambre et de miel,

Et l'on y voit, au jardin du ciel,

FJeurir des étoiles nouvelles.

est encore une paraphrase du dernier tercet d'un sonnet de José-Maria de Hérédia sur les conquérants :

... penciiés à l'avant des blanches caravelles, Ils regardaient monter dans le ciel ignoré. Du fond de l'Océan, des étoiles nouvelles.

Les vers, assez mauvais d'ailleurs, de M. Richepin:

Vauquelin et Fourcroy vous ont analysées,

O larmes, et, dans leurs creusets, sur leurs réchauds.

Ils ont trouvé ceci, tel que je vais l'écrire :

« Eau, sel, soude, mucus et phosphate de chaux. »

ressemblent fort à d'autres plus anciens de M. Paul Marrot :

Vauquelin et Fourcroy les ont analysées. Ils ont trouvé dedans du sel et du mucus. ..

Il n'y a certainement pas là de très grands crimes. Mais, pour un poète original qui a toutes les audaces, M. Richepin semble avoir superbement celle du démarquage.

Revenons à la Glu. C'aurait été d'un artiste vraiment moderne, c'est-à-dire moins universitaire et plus

dégagé des lectures romantiques, de ne pas recliercher ces oppositions anormales d'un petit gas breton et d'une fille pourrie de chic.

Richepin, bon ouvrier de la langue française, forgeron de belles phrases, que penseriez-vous comme sujet de roman, avec ce même titre, la 6^/i^, des amours d'un poète, non pas au Croisic, mais à Paris, puis un peu partout, en Hollande, au Havre, à Londres, avec une femme artificielle, intelligente jusqu'au génie; des amours d'un poète se grisant de luxe, qu'il n'a jamais eu, dans la soie, les dentelles, dans la coquetterie d'un hôtel ?

Cela serait facile à compliquer.

La femme laissée, l'enfant abandonné, la petite maison, près des fortifications, close depuis deux mois dans la tristesse du jardin qui n'a plus les chansons des feuilles et les cris du baby ? Qu'en pensez-vous ? Car on doit mettre dans son œuvre non seulement de la couleur, mais la saveur amère de la vie.

Ce serait de la réalité frissonnante.

ANNA JUDIG

Il était une fille, appelée Nana, qui était apprentie chez une lingère du boulevard des Italiens et qu'on voyait souvent, sur les marches du théâtre du Gymnase, en train de sucer son pouce. Son vrai nom était Anna Damien.

Elle était née à Semur, dans la Côte-d'Or, en 1850. Nièce d'un directeur du Gymnase, M. Montigny, qui épousa en secondes noces Rose Chéri ; nièce de la patronne du café du Gymnase et rejeton d'un buraliste de ce théâtre, Anna devait avoir la passion du théâtre. Anna ne voulant pas être lingère, sa mère demanda à M. Saraary, l'auteur des deux charmantes acirices, Marie et Jeanne, d'apprendre à la jeune fille qui suçait toujours son pouce, à jouer la comédie.

En ce temps-ià, M. Samary organisait des troupes comiques, qui donnaient des représentations dans tou-

tes les villes prochaines de Paris, à Fontainebleau, Melun, VJllers-Cotterets, Compiègne et autres lieux. Anna débuta dans un vaudeville à couplets en un acte, à deux personnages : Jobin et Nanette. Pas effrayée le moins du monde, Anna Damien. A Beauvais, une fois, en entonnant un air, elle avait pris l'octave. Elle dit en souriant :

— C'est trop haut.

Puis elle rentra dans la coulisse pour un instant. Aussi aisée sur la scène, aussi libre en ses allures que chez elle, c'était une belle enfant aux yeux chauds et au corps comme les yeux. Des calomniateurs prétendent que son haleine était parfumée au naturalisme ; il faut le patchouli pour lutter. Enjtout cas, peu difficile à l'abord, elle avait bon cœur et ne résistait, presque jamais, au plaisir de soulager les malheureux.

Les actrices de ces troupes de banlieue étaient, pour la plupart, comme Nana, des lingères en rupture de fer, et les acteurs étaient des employés de magasin, des scribes d'avoués, des jeunes gens ayant le goût du théâtre. Anna Damien s'énamoura particulièrement de l'un d'eux, qui avait beaucoup de succès, par son air idiot, en chantant, avec une perruque blonde extraordinaire, une chanson : Qu'en pensez-vous ? Anna, pincée en plein, ne suçait plus son pouce, mais celui de son amant, même en wagon.

Ce comique est un Juif qui travaillait alors chez un commissionnaire de la rue de l'Échiquier, rue célèbre par ses emballeurs. Très intelligent, il savait se rendre

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