Les Alpes bernoises
rieures et inférieures des grands massifs n'ont guère varié et que la différence entre l'état présent et l'état ancien consiste dans les profils partiels.
Si considérables que nous paraissent ces ruines, que sont les débris arrachés et déblayés en proportion des masses encore existantes? Peu de chose, et cependant ces déblais ont aplani des gorges, des vallées sans nombre et des bassins qui s'étendent des Alpes à la mer Méditerranée, à la mer du Nord, à la mer Adriatique. C'est quand on considère des massifs montagneux de points élevés, qu'on constate la faible importance des déchets, relativement aux masses subsistantes.
Si, par exemple, on vise le massif montagneux de l'Oberland, du sommet de la Croix-de-fer, au-dessus du col de Balme, la masse a Taspect d'un immense plateau ne présentant que des plans qui forment entre eux des angles extrêmement ouverts, figure 50. Il est évident que l'importance relative des parties enlevées est minime, eu égard à la masse; que l'ensemble du profil n'a subi que des altérations peu sensibles, et que ce profil s'est modifié seulement dans les détails. Pour nous, ces détails ont une valeur immense et nous paraissent accuser des ruines gigantesques. Gigantesques par rapport à nous, sans contredit, peu importantes relativement à l'ensemble (i).
Il y a donc une grande exagération, croyons-nous, à prétendre que les glaciers ont creusé des vallées, supprimé, détruit partie des sommets. Si les glaciers ont eu, sur les dépressions naturelles du soulèvement, une action, c'a été de rompre ou d'abaisser certaines digues et de mettre en communication ces dépressions qui
(1) A ce propos, nous croyons utile de citer l'opinion de M. Alphonse Favre, bien que nous ne la partagions pas complètement : « On est conduit, dit-il, par cet ensemble de faits (l'énorme charriage des débris), à conclure que le massif du Mont Blanc a été jadis beaucoup plus élevé qu'il ne l'est maintenant; je dirai même qu'il est im possible que ce massif n'ait pas été, dans son ensemble, plus grand que de nos jours. Cette conlusion est étayée par diverses considérations tirées : 1» des observations que de Saussure a faites au col du Géant sur la dégradation continuelle des montagnes et sur les observations semblables que j'ai faites moi-même; 2» de l'aspect corrodé des parties supérieures du massif, oîi les aiguilles actuelles sont évidemment des témoins de l'ancienne élévation de la masse totale , de même que le lambeau calcaire du sommet de l'aiguille Rouge est un témoin de l'ancien manteau
qui la recouvrait » Mais le savant professeur de Genève admet que les terrains
triasiques et jurassiques, qui occupent une partie des flancs du massif, avaient été soulevés et formaient voûte sur sa surface supérieure. Or, pour que ce fait se fût produit, il faudrait supposer que ces terrains avaient, comme le caoutchouc, la propriété de s'étendre , tandis que nous sommes portés à admettre qu'ils ont été au contraire rompus par suite du développement plus étendu de la surface plissèe et refoulée, et qu'ils se sont brisés pour laisser passer, comme à travers une boutonnière, les schistes cristallins et la protogyne.
Que des lambeaux de ces terrains soient restés sur les rampes et sur les plis secondaires, comme ceux du Brévent, des aiguilles Rouges et de la chaîne parallèle italienne, le fait n'est pas douteux, puisqu'on en trouve des traces, mais il n'en devait guère exister sur la partie culminante du massif même du Mont Blanc. Ces terrains ont été nécessairement rejetés à droite et à gauche, et les ruines observées par de Saussure, par un grand nombre de géologues, par M. A. Favre et par moi-même dans le voisinage des sommets, sont des dégradations latérales, bien plutôt que des destructions des points culminants.
formaient plutôt de longues cuvettes que des vallées proprement dites; d'éroser les bords de ces cuvettes, lorsque, les digues étant rompues, elles constituèrent des vallées et que ces glaciers purent s'avancer vers les parties inférieures du soulèvement; c'a été de charrier au loin les débris que les berges de ces glaciers, ruinées par les agents atmosphériques, laissaient rouler sur leur surface ; c'a été de limer, de polir les pentes de ces berges, déjà adoucies par la chute des escarpements abrupts ou des reliefs exposés aux intempéries. Ce travail continu, pendant des milliers d'années, avec des moyens d'une puissance inouïe à l'époque glaciaire, et agissant d'abord sur les parties inférieures, s'est prolongé avec une action moins énergique dans les parties moyennes, à mesure que l'ablation des grands courants glaciaires primitifs allait s'étendant, et se produit encore de nos jours, sur les hauteurs, suivant les mêmes procédés, obtenant en petit les mêmes résultats obtenus jadis sur une beaucoup plus grande échelle. La nature procède toujours suivant les mêmes méthodes. Les moyens dont elle dispose sont doués de plus ou moins de puissance, ils ne varient pas.
Des moraines et apports laissés par les glaciers; de certaines observations relatives à la marche des glaciers.
Comme on vient de le voir, les glaciers poursuivaient leur marche sans se hâter davantage ou sans ralentir leur courant quelles que fussent les pentes; ils franchissaient des digues, passaient sur leur dos en se contentant de les limer quand ils ne pouvaient les rompre et les entraîner. En fondant vers les régions les plus basses pour reculer successivement, par étapes de retrait, vers les régions plus élevées, ils laissaient à nu le sol, mal réglé encore.
S'ils n'avaient pas creusé davantage les profondes dépressions, s'ils avaient laissé même sur leur fond les débris des terrains soulevés et ceux des ruines effectuées sur leur trajet; si, pendant une de ces longues étapes de retrait, ils avaient abandonné, sur leur limite inférieure, des moraines frontales plus ou moins considérables, cet ensemble composait un véritable chaos dont, en petit, l'ablation récente de certains glaciers nous donne une idée exacte.
llien n'est plus désolé que le lit d'un glacier fondu» Sable fm^ blocs énormes, débris de toute taille et de toute forme^ conservant leurs angles vifs, déposés non en raison des lois de la statiques mais suivant le hasard, prêts à tomber sur leurs voisins au moin-^ dre choc ; assiette striée, moutonnée, creusée dans les parties les plus tendres, présentant des mamelons aux points les plus durs ; petits lacs tourbeux dans les creux, aridité, couleur grise répandue sur toutes ces roches, absence de végétation qui, indépendamment de l'altitude, ne saurait se prendre à ce sol dévasté et mobile :
tel est le tableau que présente le lit abandonné par la glace. Et, cependant, si on examine avec attention cette apparence de chaos, on y trouve bientôt un certain ordre. En effet, le glacier a déposé sur ses bords deux moraines latérales dont la puissance est propor-
r if ' \/ ' I i ' f * i fi
SmMf
5i. — Foi'iïiation des moraines latérales.
lioliuée à la propriété de décomposition des sommets environnants.
Si le glacier a suivi son cours entre des berges et sommités solides, durables, résistantes aux agents atmosphériques, ses moraines latérales sont à peine visibles. Si, au contraire, le trajet s'est fait entre des berges et sommités dont la décomposition est facile, les moraines latérales acquièrent une grande importance.
100 DES MORAINES
Il eu est ainsi des moraines frontales qui ne sont autre chose que l'apport de sable et de débris des roches charriées sur la surface ou dans les flancs du glacier et qu'il dépose sur le sol en fondant.
Si les moraines latérales affectent une parfaite régularité, il n'en est pas de même des moraines frontales dont le plus ou moins d'importance est soumise à des accidents. Les moraines latérales sont le produit des éboulis et poussières qui, tombant sur la surface, sont rejetés par le glacier sur ses bords. Plus le glacier est puissant, plus les moraines latérales présentent de régularité.
Le glacier, proprement dit, qu'il ne faut pas confondre, bien entendu, avec les névés, ainsi que nous l'avons expliqué dans les précédents chapitres, présente, en section transversale, une surface d'autant plus convexe qu'il est approvisionné par des névés supérieurs plus abondants, figure 51 en V. Le courant d'un glacier étant plus rapide au milieu que sur ses bords, il en résulte (voir en A, projection horizontale du courant) qu'une ligne de cailloux, régulièrement disposée sur sa surface de a en b^ finit naturellement par être rangée en deux parties sur les rives, ainsi que l'explique clairement la figure. L'apport de glace et le courant étant plus puissants de A en B, suivant l'axe longitudinal, que sur les côtés, la ligne dz ^ tend chaque jour à se courber davantage, et les cailloux, au lieu de laisser entre eux des intervalles équidistants, s'éloignent de plus en plus dans le voisinage de ce grand axe, pour venir se ranger sur les rives a c^ h d. Et, comme le disent, dans leur style imagé, les montagnards, le glacier rejette ce qui souille sa surface. Les moraines latérales sont donc ainsi formées régulièrement de tous les sables et pierres qui tombent sur le dos du glacier.
Si le glacier vient à croître , à élever sa surface , ses bords balaient, entraînent tout ou partie des moraines latérales antérieures e/et en déposent deux nouvelles i K. Si, au contraire^ il décroît et abaisse son dos en G H, les moraines e f s'éboulent en partie sur les nouvelles.
Ainsi peut-on voir jusqu'à cinq, six, sept moraines latérales parallèles, quelquefois plus, qui marquent les abaissements suc-
cessifs d'un courant glaciaire à des époques relativement récentes (1).
Mais bon nombre de roches, des amas de sable tombent dans les crevasses qui sillonnent le glacier. Ces poussières, ces roches, si elles n'atteignent pas le lit, si elles demeurent engagées dans la masse et ne sont pas rejetées latéralement, arrivent à percer de nouveau le glacier près de son extrémité inférieure et sont déposées par lui sur son front.
Soit en X, figure 51 , la section de la partie terminale d'un glacier ; soit n une pierre tombée et retenue dans une crevasse. Le glacier s'avançant toujours, et l'ablation se produisant à sg^ surface, il arrive nécessairement que la pierre apparaît à cette surface en n' et est déposée par le glacier en p.
Mais on comprend dès lors que les moraines frontales ne peuvent pas présenter la régularité des moraines latérales. La cause la plus puissante qui contribue à leur amoncellement, ce sont les moraines médianes. Nul n'ignore que les moraines médianes sont formées de la jonction de deux glaciers qui, entraînant chacun leurs moraines latérales, les réunissent en une seule sur cette ligne de jonction.
Ainsi, figure 52, un glacier A et un glacier B se réunissent pour descendre en D où est leur point terminal. La moraine a b de droite du glacier A se réunira à la moraine cd Aq gauche du glacier B, et ces deux moraines n'en formeront plus qu'une seule médiane de e en / où elle composera un amas plus ou moins considérable, suivant l'apport .des deux glaciers. C'est pourquoi les moraines frontales de glaciers coupés par des moraines médianes, présentent ces collines de pierres et de sable plus ou moins éloignées du point terminal actuel et qui donnent à ces moraines frontales un aspect tout-à-fait différent des moraines latérales, reconnaissables à leur régularité parfaite.
Si, par exemple, un des deux glaciers est plus faible que l'autre, si le glacier B est alimenté par des névés moins puissants que
(1) Tel est, par exemple, le glacier de Bionnassay qui, dans sa partie inférieure, laisse voir six moraines parallèles très-réo-nlières, déposées pnr des périodes successives d'ablation.
DES MORAINES
ceux du glacier A, celui-ci absorbe la largeur du lit par suite de l'ablation plus rapide du glacier plus faiblement pourvu, et la moraine médiane ef viendra se ranger contre la moraine latérale de droite de ce glacier B. Il en résultera un désordre apparent, mais qu'un œil exercé aura bientôt démêlé.
Le glacier ne peut pas toujours déposer ses moraines latérales. Quand, par exemple, il s'avance entre des berges abruptes ; s'il est encaissé, il ne trouve pas, sur ces parois verticales ou trèsinclinées, une assiette pour déposer les pierres qui encombrent
52, — Moraine médiane.
ses bords. Alors il continue forcément à les charrier et les rejette dès que l'encaissement abrupt fait place à une assiette susceptible de recevoir un dépôt. C'est pourquoi, en aval de ces escarpements, qui encaissent le glacier, on trouve immédiatement, sitôt que le sol le permet, un amas morainique latéral, très-puissant. Le glacier s'est empressé de se débarrasser du fardeau dès que la chose a été possible.
Mais les dépôts morainiques présentent encore bien d'autres singularités.
Quand les glaciers traversent une période de décroissance, ils
io:{
laissent inoccupées de hautes moraines sur leurs bords, témoins de leur ancien niveau.
Mais il est bon d'examiner comment ces témoins acquièrent la régularité particulière à leur section. Soit, figure 53, un glacier dont la surface externe est en A; il dépose, comme nous l'avons dit, en s'avançant, la moraine latérale ab, le long de l'escarpement qui lui tient lieu de berge. Si ce glacier vient à décroître et que la surface externe s'abaisse au niveau B, la partie d de la moraine se sera successivement éboulée et rangée en e. Pendant cet abaissement, le glacier aura toujours apporté le long* de sa
53, — Dépôts successifs d'une moraine latérale
rive de nouveaux matériaux; alors le profil de la moraine sera hik. Supposons que le glacier continue à s'abaisser au niveau C, il arrive souvent que les débris morainiques supérieurs et ceux apportés sans cesse couvrent en /une partie de la glace (/ qui ne fond pas, protégée qu'elle est par ces débris; alors la moraine présente la section hikl; et en g, pendant longtemps, reste inerte un amas de glace. Nous disons inerte parce que, n'étant plus relié à la masse coulante, il ne s'avance plus avec elle.
Admettons, enfin, que l'ablation du glacier soit complète. Peu à peu, malgré la couche de débris qui la protège, la réserve de glace g fond, les débris qui la couvrent s'éboulent chaque jour, et il se forme une pente D E de sable et de roches, conformément
DES MORAINES
aux lois de la statique, c'est-à-dire à 45% parfois un peu plus, à cause de l'adhérence des sables comprimés et de la grosseur des blocs qui se calent. La végétation finit, si l'altitude n'est pas trop considérable, par envahir ces pentes, et ainsi, après des siècles, observe-t-on des moraines latérales présentant des talus d'une régularité parfaite, percés par quelques gros blocs.
La moraine de gauche du glacier des Bossons couvre encore
53 bis. — Réserve de glace sous une moraine latérale.
des amas de glace qui aujourd'hui sont bien au-dessus du dos du glacier fort abaissé depuis 1835, et qui, fondant avec une extrême lenteur en été, produisent d'incessants éboulis qui tendent h régulariser la pente interne de cette moraine, et vont se joindre à celle que le glacier charrie sans cesse.
Parfois ces glaces, prises sous les moraines, peuvent être là depuis plus d'un siècle, si, par exemple, à une époque de décrois-
sance glaciaire, a succédé une époque de croissance, puis une dernière époque d'ablation.
Soit, figure 53 bis, un courant glaciaire A, ayant déposé la moraine latérale B. Décroissant successivement jusqu'en C , il a déposé de nouveaux débris de D en E. Survient une époque de croissance. Le glacier, au lieu de ne plus posséder qu'une force de dilatation allant chaque jour s'amoindrissant, est^ au contraire, pourvu d'une activité chaque jour plus puissante. Si donc le glacier, par ablation successive, laissait sur ses bords des débris, le glacier, pourvu d'une force croissante, entraîne ces mêmes débris, à mesure qu'il augmente de volume et de puissance. Alors, le long des berges de la moraine, il procède par érosion, ainsi qu'on le voit en G (tracé X), et, en même temps qu'il apporte de nouveaux matériaux, il fait ébouler sur ses bords la crête de la moraine. Mais, plus le glacier croît en puissance, comme nous le dirons tout à l'heure, plus il tend à bomber sa surface externe, à concentrer cette puissance et cette activité selon son axe longitudinal (1), plus ses bords sont déclifs. Il en résulte que si le glacier continue à grossir et dépasse sensiblement le niveau de la crête de la moraine B (voir en Y), il affecte la section I K, apportant en M une masse énorme de débris, recueillis sur sa route (2). Il dépose donc une seconde moraine sur la première. Parfois cette nouvelle moraine recouvre l'ancienne ; parfois elle s'établit audessus, comme le fait voir cette figure.
Mais si, de nouveau, le glacier vient à décroître, jusqu'au niveau N, sa nouvelle moraine latérale a descendu avec lui et a été rangée , lorsqu'il s'est abaissé au niveau N , conformément au profil P <9. La partie B de la glace est bien protégée et ne fond pas ; et à mesure que la surface du glacier s'abaisse , d'après les niveaux n, les débris o recouvrent cette partie de glace B qui, séparée du glacier, ne bouge plus , peut rester ensevelie sous les décom-
(1) Quand les glaciers décroissent beaucoup, ils deviennent plats vers leur partie moyenne; c'est ce qu'on observe aujourd'hui sur presque tous les glaciers des Alpes.
(2) En effet, quand un glacier croit, il entraîne ses anciennes moraines latérales avec lui et balaie ses rives.
ÏM
DES MORAINP^S
bres (i) pendant un temps fort long, car la chaleur solaire ne saurait se faire sentir à ces altitudes, à plus de deux mètres de profondeur.
D'autres phénomènes se produisent encore. Lorsqu\m glacier est en croissance, il se comporte (au moins à partir d'une certaine altitude que nous n'avons pu fixer rigoureusement, mais que nous croyons peu inférieure aux névés), non comme un cours d'eau qui, en grossissant, entraîne toute la section de son lit (2), mais comme un nouveau fleuve de glace s'avançant sur la surface de celui existant avant la crue et paraissait avoir des pro-
r>i. — Croissance d'un frlacier.
priétés dépendant de son volume. Nous avons encore recours à une figure pour nous faire plus rapidement comprendre. Soient les névés A, alimentant un glacier C B, figure 54.
Il arrive que la fonte abondante fait reculer (comme disent les montagnards) le point terminal de ce glacier G B en D. Il a fallu une période de cinquante ou soixante années pour que l'ablation
(1) Cet effet s'est produit sur la rive droite du glacier de Miage (val Veni) et on voit parfaitement la nouvelle moraine dépasser l'ancienne dans le travers du val. L'ancienne moraine s'élève de 30 à 40 mètres au-dessus du lac Combal qu'elle a barré, la moraine plus récente dépasse ce niveau de 20 mètres au moins. La végétation couvre l'ancienne et n'attaque pas encore la nouvelle.
(2) Cependant, à ce propos, chacun peut observer, comme nous l'avons observé nous-même, au moment de fortes crues fluviales, que l'apport nouveau roule sur le courant existant avant la crue et lorme une ba7'rr qui s'avance en recouvrant le courant normal.