Partie orientale du col du Saint-Gothard
ments tombés des sommets voisins, il les réduit en sable, s'en servant comme d'émeri pour polir son lit, puis il dépose ces détritus sur ses bords, sur son front, oii, plus tard, les fontes viendront entraîner ces déblais pour remblayer le fond des vallées.
Ces moraines d'un aspect si triste, dépourvues de végétation et qui opposent à l'explorateur des digues si pénibles à franchir, ces moraines sont les grands approvisionnements de sables, qui, entraînés au loin et mêlés à des détritus végétaux, arrosés perpétuellement, fourniront, dans les vallées basses, ces sols fertiles et profonds couverts d'une riche végétation.
Les glaciers sont donc le premier et le plus puissant des ouvriers employés à former les terrains d'alluvions. Ils ont préparé les matériaux destinés plus tard à aplanir les fonds des
gTaiides vallées. Ils ont disposé des digues qui retiennent des lacs inférieurs, grands réservoirs propres à régler et alimenter les cours d'eau.
Ils ont débouché les vallées qui n'étaient originairement que des affaissements, des creux sans issues. Ils ont rendu les massifs montagneux praticables. L'eau devait se charger de compléter et de perfectionner cet immense travail.
Les boues glaciaires.
L'époque glaciaire eut une très-longue durée de décroissance. Les glaciers troncaux qui, alimentés par les glaciers latéraux, descendaient jusqu'à une altitude de deux cents mètres, au-dessus du niveau de la mer autour des massifs alpins et peut-être plus bas encore, se retirèrent successivement par étapes, laissant toujours devant eux et sur leurs bords ces moraines frontales et latérales dont nous voyons les prodigieux restes.
Nous avons indiqué, figures' 31, 32 et 33, quelques-unes des causes de ces retraits. La principale, en dehors des causes météorologiques qui nx)us sont inconnues, était que le glacier, en faisant son lit, en facilitant son écoulement, contribuait lui-même à son ablation. Il était d'autant mieux préparé à fondre vers ses parties inférieures, que, sa marche étant moins gênée, ses réservoirs de névés se vidaient plus aisément.
Survenait-il de grandes pluies, celles-ci fondaient, dans les parties inférieures des glaciers, un cube énorme de glace ; ces eaux, retenues par les moraines frontales qui opposaient un barrage à leur écoulement, détrempaient ces remblais et se précipitaient avec eux en masses boueuses dans les pentes (1) qu'elles remplissaient de débris, puis venaient se reposer et tasser dans les parties creuses des vallées où elles formaient une sorte de béton grossier qui, sous la pression, prenait une certaine dureté. Ainsi ont été
(1) Chaque jour nous voyons, sur une petite échelle, relativement, ce fait se produire au bas des glaciers ou des amas neigeux.
composés beaucoup de conglomérats diluviens post-glaciaires, que Ton retrouve sous le sol actuel des vallées. Parfois, des masses de glaces étaient roulées avec ces boues; en fondant, elles laissaient, au milieu du remblai desséché, des fosses dont il est impossible autrement d'expliquer la présence.
Depuis que l'étude des glaciers est entrée dans le domaine de la science et s'est basée, non plus sur des hypothèses plus ou moins ingénieuses, mais sur l'observation, les moraines et roches erratiques ont beaucoup préoccupé avec raison les explorateurs de montagnes, car ce sont elles qui témoignent, d'une manière évidente, de l'extension des glaciers et de leur retrait. Mais il ne faudrait pas confondre les moraines déposées par les glaciers,avec les amas boueux glaciaires , lesquels peuvent se rencontrer plus bas que les véritables moraines terminales. Or, il est facile de distinguer la moraine véritable, de l'amas boueux glaciaire. La moraine laisse toujours des vides considérables dans sa masse. Etant déposée doucement et formée de débris de toutes dimensions, ces débris, quand ils sont volumineux, ne se touchent souvent que par leurs angles ou leurs arêtes, et, entre eux, il reste des cavités que le sable apporté de même par le glacier, grain à grain, ne remplit pas. Lorsque, au contraire, la moraine a été détrempée et entraînée sous forme de boue épaisse par les eaux, tous les vides se sont remplis, et, si les grosses pierres conservent leurs arêtes comme dans le remblai parce qu'elles n'ont pas fait un assez long parcours pour s'arrondir et que le mouvement a été lent, elles sont exactement moulées dans le sable, lequel est tassé et compacte. Ces boues morainiques forment souvent des amas trèsconsidérables et ont été confondues avec de véritables moraines.
La marche de la boue morainique n'est pas, cela va sans dire, régulière comme celle du glacier. Si la pente est raide, la boue marche plus vite que si la pente est douce. Mais comment marchet-elle? A peu près comme la lave en fusion. Elle roule, par cette raison que le frottement sur la partie qui touche au lit, arrête la masse qui continue à se mouvoir au-dessus. En roulant, elle laisse derrière elle un remblai qui demeure, s'épaississant à mesure que la masse roulante diminue de volume et perd de sa force d'impul-
sion, par conséquent. Si bien que, figure 67, sur les pentes douces, les boues morainiques se sont déposées ainsi qu'on le voit en ABC, par suite du mouvement successif ADE. Elles ont donc contribué à adoucir encore et à régler la pente de A en C. Lorsque
les boues morainiques se sont formées au-dessus d'une gorge, figure 68 en A, et que, par suite de la pente, elles ont traversé un défilé B, en masse épaisse, elles se répandent dans le val infé-
rieur C en forme de cône, laissant les plus grosses pierres en amont, et amenant le sable en aval.
Les boues morainiques préparaient la voie aux torrents et aux alluvions en ébauchant la régularisation des pentes, en comblant
les dénivellations brusques dans le fond des vallées et en rompant des digues dont les glaciers plastiques avaient franchi souvent les crêtes sans les entamer profondément.
Ainsi, figure 69, AB étant une digue rocheuse, un barrage traversant un val, le glacier CD passait par dessus, limait sa partie supérieure, mais ne brisait pas la digue brusquement, il se contentait d'en enlever chaque jour certaines aspérités, d'arracher des quartiers E qui faisaient obstacle à son passage; mais, quand le glacier se fut retiré et qu'il survint des amas énormes de boues glaciaires G H I, la pression exercée par ces masses pâteuses fut considérable ; les eaux qu'elles contenaient filtrèrent à travers les
fissures des roches disloquées par les gelées et la digue fut souvent rompue comme l'est un mur de soutènement.
Ce fait se produisait surtout aux points où il y avait jonction de roches de diverses natures et de résistances différentes.
Au-dessous de Sembrancher, le val qui descend à Martigny était barré par une crête de lias, épaulée en avalpar un soulèvement de gneiss porphyritique. Les grands glaciers qui descendaient du Grand-Combin, du mont Colon, du mont Blanc de Cheillon, ceux qui, suivant le val d'Orsières, descendaient des rampes orientales du massif du Mont Blanc et qui se réunissaient aux premiers, à la pointe du Catogne, passèrent longtemps par-dessus ce barrage pour se joindre au grand glacier qui suivait la vallée du Rhône. Mais, quand ces glaciers se furent retirés vers les hauteurs, les débâcles amenèrent, au point de jonction, des amoncellements énormes de boues qui, arrêtées par le barrage, s'élevèrent jus-
LES BOUKS GLACIAIRES.
qu'à sa crête (i) et finirent par se faire une issue en déchirant violemment la digue dans toute sa hauteur, et en répandant ses ruines au loin, jusqu'à Bovernier.
On retrouve également d'immenses dépôts de boues glaciaires sur les rampes qui, de la. vallée de Sallanches, montent à Sain t- Gervais; boues provoquées par la débâcle des glaces qui, après avoir suivi le val de Chamonix, passaient par-dessus le Prarion, traversaient le col de Yoza et venaient se jeter dans cette vallée de Sallanches.