‹ Le massif du Mont BlancChapitre 6 sur 79 · Ensemble du soulèvement du massif · texte numérisé non relu

Ensemble du soulèvement du massif

par lobes, redivisés eux-mêmes par suite du retrait et d'une lente cristallisation, et a laissé autour de cette partie affaissée une lèvre dont la partie dominante devait être celle qui s'était soustraite au mouvement d'affaissement, par suite de l'étroitesse de l'ouverture. C'était donc le point A, sommet du Mont Blanc, qui, dès l'origine du refroidissement, devait être le plus élevé comme il l'est encore aujourd'hui; bien qu'au moment même de ce soulèvement et alors que la protogyne n'avait pas acquis sa dureté, le profil sur a h (longitudinal) dût être celui présenté en B (fig. 6***) pour

arriver à la section G après l'entier refroidissement et l'affaissement des parties amples.

A voir les figures précédentes, on pourrait croire que la masse de protogyne qui diffère comme composition de la masse des schistes cristallins et qui s'est fait jour entre ces schistes et les terrains liasiques, a dû, en présence des agents atmosphériques, de l'action des névés, des glaces et des eaux, se comporter tout autrement que ces roches cristallines encaissantes et présenter une tout autre apparence générale de ruine. Il n'en est rien. Le système cristallin et de retrait, qui a imposé certaines formes à la protogyne, qui a déterminé ces arêtes et ces sommets, se continue au moins dans l'ensemble, sinon dans les détails, sur toute la

6 bis. — Ensemble du soulèvement du massif.

partie des roches encaissantes ; si bien qu'il faut nécessairement admettre qu'au moment du cataclysme, ces roches encaissantes étaient dans un état de mollesse ou d'imperfection qui leur a permis de subir un métamorphisme normal et de se conformer aux lois de retrait et de cristallisation que subissait la protogyne ellemême. Ce n'est qu'en examinant le détail du terrain que l'on reconnaît dans les schistes cristallins et la protogyne un mode de désagrégation différent. Mais nous aurons à nous étendre plus loin sur ces faits. Il faut ajouter, à ce qui vient d'être dit, une observation propre à faire ressortir les actions diverses qui ont produit la forme primitive du soulèvement après son entier refroidissement. Il est évident que le point A, figure 6, se maintenant à un niveau plus élevé, par suite de l'encaissement étroit qui l'enserrait et

l'empêchait de s'affaisser, devait exercer une action de pression sur les parties voisines qui, elles, tendaient à s'affaisser.

Aussi remarque-t-on que les plans de retrait de la protogyne s'inclinent perpendiculairement à cette pression. Du sommet du Buet, on voit en effet que les plans de retrait du mont Maudit, du mont Blanc du Tacul, des aiguilles du Midi, du Plan, de Blaitière

Massif vu du sommet du Buet.

et même encore de Charmoz , présentent l'inclinaison tracée dans la figure 7 (1). Cet effet diminue à mesure qu'on s'avance vers le nord, c'est-à-dire qu'on s'éloigne du sommet du Mont Blanc pour atteindre les sommets du glacier du Tour. De ce côté, les plans de retrait sont verticaux et ont même une tendance à s'incliner dans le sens opposé par suite de la pression exercée par les roches encaissantes de l'extrémité septentrionale du massif. Si bien qu'en reprenant la section G de la figure 6'''', les plans de retrait de la protogyne présentent les directions suivantes, figure 8. Ce qui était d'ailleurs une conséquence de l'affaissement du milieu M. Dans le sens de la coupe transversale du massif, au contraire,

(1) C'est ce que beaucoup de savants observateurs, Saussure en tête, considèrent comme une structure stratifiée.

les plans de retrait (voir en N) se disposent en éventail tendant au centre du massif, ce qui s'explique de même par la pression latérale exercée par les roches encaissantes k, 1.

C'est la structure en éventail observée par un grand nombre de géologues. Nous ne rappellerons ici que très-sommairement les diverses opinions émises par les savants observateurs :M. A. Favre ayant exposé ces opinions avec une grande lucidité dans ses Recherches géol. (Savoie, Piémont et Suisse, t. III, p. 123 et suivantes).

Il résulte de l'ensemble de ces observations que si la structure

.yyn^K--

Sections longitudinales et transversales du massif.

en éventail n'est pas douteuse , que si l'apparence stratifiée, ainsi que le montre notre figure 7, ne l'est pas moins, ces deux observations ont quelque chose de contradictoire. En effet, si l'apparence stratifiée existe parallèlement à un plan quelconque, on ne peut considérer comme une stratification des plans perpendiculaires aux premiers. Plans de retrait, soit; mais non stratification.

En supposant la masse toute formée d'une juxtaposition de rhomboèdres par exemple, on trouvera six plans de stratification dans cette masse, se coupant suivant certains angles. C'est à peu près ce que montrent les plans de retrait de la protogyne. Dès lors, l'épithète stratifiée ne paraît guère applicable à l'objet.

Quant à l'état primitif de la protogyne au moment de son apparition, lorsqu'elle déborda les schistes cristallins , sollicitée par leur pression, les opinions des savants, jusqu'à ce jour, diffèrent.

Quelques-uns veulent que la protogyne ait été soulevée à l'état pâteux; d'autres, à l'état solide.

Cette dernière opinion ne paraît guère soutenable.

Si la protogyne eût été soulevée à l'état solide et telle que nous

la voyons aujourd'hui, elle n'eût pas rempli, comme elle le fait, l'énorme boutonnière à travers laquelle sa masse apparaît ; elle eût présenté des cassures immenses et occasionné de bien autres désordres dans les roches encaissantes, que ceux observés. Elle ne montrerait pas ces couches concentriques que l'on observe si fréquemment dans le voisinage des sommets actuels (voir fig. 5), elle ne se moulerait pas comme elle l'a fait dans les roches encaissantes.

Consulté sur l'état de mollesse que pouvait présenter la protogyne, M. Sainte-Claire Deville nous écrivait en novembre 1869 : « A priori, et sans que l'expérience et l'observation permettent « d'établir un jugement précis sur la question, je pense que cer- « taines roches, même les plus compactes à l'extérieur, pour- « raient être supposées dans un état de mollesse intérieure suffî- (( santé pour que leur cristallisation par stratification puisse « s'effectuer après un mouvement déterminé par une cause de « métamorphisme quelconque. Admettez, si vous voulez, un état « gélatineux particulier; pour de grandes profondeurs, un état de (( ramollissement par la chaleur, et le phénomène que vous consi- « dérez comme possible, le devient en effet »

M. Bischof de Bonn, comme l'a fait remarquer M. Élie de Beaumont (système de montagnes, p. 1,231), a montré que les roches qu'on suppose éruptives, telles que le granit, éprouvent une contraction que M. Ch. Deville a pu mesurer. M. Delesse croit que le rayon terrestre a diminué par la formation des roches cristallines que nous voyons à la surface de la terre.

D'ailleurs, M. Delesse n'attribue pas à la présence du granit le métamorphisme des roches cristallines qui l'encaissent généralement : « Si, dit-il [Études sur le métamorphisme. Annales des mines, t. XII) , le métamorphisme accompagne généralement la cristallisation des roches granitiques, il ne paraît pas toujours résulter de leur action directe. En effet, lorsqu'on jette les yeux sur une carte géologique, on est frappé de la petite étendue queles roches granitiques éruptives présentent relativement aux roches métamorphiques. Quelquefois même le gneiss, le micaschiste, le schiste ardoisier et les divers schistes cristallins sont très-dévelop-

pés, et cependant il n'y a dans leur voisinage aucune roche granitique ni même aucune roche éruptive qui soit visible. Il est donc naturel de mettre en doute que ces roches métamorphiques aient été formées par une action directe des roches granitiques. Elles me paraissent avoir simplement participé à leur cristallisation. Elles résultent d'une action générale et non pas d'une action de contact. En un mot, elles ont été modifiées par le métamorphisme normal. »

M. Lory paraît avoir rendu compte de la structure en éventail que présentent les plans de retrait de la protogyne et des granits. »

« Il faut, dit-il {Deso'ip t. géol. du Bauphiné, p. 180; voir, dans l'ouvrage cité de M. A. Favre, les figures jointes à cet extrait du livre de M. Lory), supposer que, refoulées par des pressions très énergiques, les couches des terrains cristallisés ont formé un pli très-saillant et ont été rompues par l'excès de la courbure (voir notre figure 1). De cette manière, le granit, qui était situé dans les profondeurs de la terre, au-dessous des schistes talqueux et des gneiss, se montre dans le centre de la rupture. Mais la chaîne, ainsi produite, dominant toutes les autres, les parties supérieures des couches redressées ne subissent que de faibles pressions latérales, tandis que les parties profondes de ces mêmes couches sont comprimées avec force par la réaction des plis voisins moins saillants , par le refoulement général qui a produit l'ensemble de ces plis. Alors, les roches de la chaîne principale éprouvent, au niveau de la base des chaînes voisines, moins élevées, un serrement qui ne se produit pas dans les parties culminantes de la même chaîne. Elles prennent, en quelque sorte, la disposition des pailles d'une gerbe fortement serrée. »

Mais pour subir cet effet dépression, il faut bien admettre un état de mollesse de la matière pressée.

Les soulèvements basaltiques présentent, en effet, très-souvent, cette apparence en éventail. La matière épanchée s'écarte et les plans de retrait affectent l'apparence d'une gerbe.

Mais si la protogyne du Mont Blanc était fortement comprimée

à la base, dans le sens transversal du massif, il n'en pouvait être de même dans le sens longitudinal, puisque les roches encaissantes, les extrémités de la boutonnière atteignent le niveau supérieur de la masse de protogyne. Dans le sens longitudinal, c'était *° la surface externe du soulèvement même qui subissait la pression, laquelle, d'ailleurs, devait être beaucoup moins énergique dans le sens du grand axe que dans le sens du petit axe. La structure en éventail n'apparaît donc pas dans le sens longitudinal, ou plutôt, cette structure est renversée par suite de la pression exercée par la partie la plus élevée et la plus étroite du soulèvement (voir fig. 7 et 8).

Quant à l'affaissement central de la masse soulevée, M. de Buch, à propos des couches qui plongent dans l'intérieur des masses de porphyre pyroxénique , qui paraissent les avoir soulevées, s'exprime ainsi : « Il est possible que la dilatation des masses (( pyroxéniques ait été considérable lors de leur soulèvement , (( et leur contraction, lente et progressive, peut avoir forcé les (( couches voisines (celles qui étaient en contact immédiat avec les « porphyres pyroxéniques) à suivre le vide qui se formait peu à « peu et à s'incliner vers ce côté ; c'est-à-dire vers l'intérieur de (( la montagne. » [Annales de chimie et de physique, XXIII, 286.) Cet affaissement s'est produit dans bien des cas, tant par suite du retrait des matières pâteuses que par l'action du refoulement des parties encaissantes. Or, à ce propos, nous citerons un passage fort important, à notre avis, et, suivant nous, concluant, de M. Alphonse Fabre [Recherches géol. dans la Savoie, t. III, p. 138) : (( Les réflexions au sujet de la structure en éventail nous con- (( duisent naturellement à quelques considérations sur l'origine « des montagnes , qui ne peut s'expliquer par un soulèvement. « Ce n'est pas à dire cependant que les roches d'une cime élevée « aient été déposées à la hauteur oii elles sont maintenant. Il est « évident qu'elles ont subi im exhaussement; mais cet exhausse- « ment ne peut être attribué à un soulèvement, c'est-à-dire aune « force exerçant sa puissance de bas en haut, et voici pourquoi. « Examinons une montagne ayant la forme d'une voûte sans « rupture... » Et en effet M. Favre démontre que si la force

agissante s'était exercée de bas en haut, la voûte eût été rompue et ses débris jetés à droite et à gauche, que par conséquent, là où les couches forment voûte, il a bien fallu qu'il y eût plissement, dépression, affaissement plutôt que soulèvement. Si cela est incontestable pour les exemples cités par le savait géologue, il faut admettre que les matières qui se sont fait jour, comme les granits, les protogynes, les porphyres, etc., ont brisé cette croûte, fait une boutonnière dans l'écorce. C'est le cas du massif du Mont Blanc. Pour ne pas jouer sur les mots, il est entendu que quand nous parlons de soulèvement, Taction peut être l'effet d'une compression, d'un refoulement et d'un affaissement latéral, d'un plissement, en un mot; mais le refoulement, occasionnant des plis, ne soulève pas moins certaines parties d'une écorce au-dessus du niveau existant pendant que les parties voisines s'affaissent.

Si l'on revient aux figures 3 et 4, on voit que les plans de retrait forment des polygones exactement comme le font les argiles qui perdent leur humidité, et même les basaltes. Ces plans de retrait principaux qui circonscrivent les grands mamelonnages ne sont pas les seuls, et il ne faut pas croire qu'entre -eux, la masse cristalline était compacte, homogène, comme le serait une substance amorphe. Ces polyèdres formés par les plans principaux du retrait sont subdivisés par d'autres plans, se coupent suivant certains angles qui tendent habituellement à former des rhomboèdres ; et les surfaces de ces plans secondaires de retrait sont plus dures aussi que ne sont les milieux, sans avoir cependant la résistance de la croûte dés plans principaux.

C'est cette structure de la protogyne et aussi des schistes cristallins qui préparait leur destruction ; mais cette destruction devait se faire suivant certaines lois que nous allons indiquer, figure 9. Soit la section de deux grandes masses de protogyne après refroidissement et cristallisation. Soit AB, CD les plans principaux de retrait qui séparent les mamelons.

Les lignes secondaires indiquent les fissures courbes et planes secondaires causées dans les masses mêmes par l'action de retrait. Lorsque les agents atmosphériques, les névés et glaces entameront la roche, les surfaces des grands plans présentant plus de

dureté et de résistance que l'ensemble de la masse, le mamelonnage, par suite de la destruction et de l'enlèvement successif des parties les moins résistantes , sera remplacé par une surface dentelée et creusée, ainsi que l'indique le profil haché.

De sorte que les points A et C, qui présentaient des sillons ou des lignes à peine visibles sur la surface, formeront les arêtes du massif, et que cette surface FE externe, mousse, ondulée, rayée de sillons ou même de côtes peu sentis à l'origine, est remplacée par une série d'arêtes aiguës, dentelées, saillantes. Et ce que

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