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Mode de décomposition des surfaces de la protogyne

nous observons là en grand se répète à l'infini pour chacune des masses secondaires, tertiaires, etc. C'est-à-dire que toujours les surfaces de retrait résistent, tandis que la masse elle-même se décompose, se creuse en laissant dominer et saillir des arêtes qui ne sont que les plans de retrait.

D'où l'on peut admettre que la protogyne se faisant jour, conformément au profil B, figures 6 et 6^*', s'est d'abord affaissée dans le milieu du soulèvement par suite d'un refroidissement et peutêtre aussi de l'échappement de gaz; que, continuant à se refroidir, elle s'est divisée en grands polyèdres dont les faces apparentes externes étaient généralement convexes, ainsi que le démontrent les restes encore existants de sommets (voir la fîg. 5) ; que les gaz continuant à s'échapper de la masse qui se retraitait, ont formé de solides croûtes cristallines sur les premières grandes surfaces de retrait, et que ce phénomène s'est répété à l'infini et toujours suivant la même loi , dans chaque grand polyèdre , à

mesure que le refroidissement gagnait et que la cristallisation s'achevait.

En effet, où trouve-t-on, par exemple, les plus beaux cristaux de quartz?

C'est précisément dans les parties du massif où les surfaces de retrait sont les plus nettes, les plus planes, où la protogyne est la plus pure, où le phénomène que l'on vient de décrire s'est produit avec le plus de régularité. C'est, en un mot, au centre même du massif, au Talèfre, aux Droites, au fond du glacier de l'Argentière, aux Courtes, à l'aiguille du Triolet (1). Là, on rencontre de belles géodes, mais surtout des plans de retrait entièrement tapissés de magnifiques cristaux de quartz blanc, enfumé, améthyste. La croûte qui sert d'assiette à ces cristaux est d'une extrême dureté jusqu'à une profondeur de plusieurs centimètres: puis, peu à peu la protogyne est moins résistante. Rencontre-t-on une surface de retrait secondaire, le même phénomène se produit; mais avec moins d'énergie.

'On ne saurait douter donc que le massif du Mont Blanc, qui présente actuellement une surface composée d'arêtes se réunissant sur certains points pour former des polygones dont les côtés sont saillants et dont les milieux sont creux, présentait primitivement, au contraire, une surface bossuée de polygones convexes, avec côtes plus ou moins tracées en creux et , au total , une sorte de plateau peu accidenté, ainsi que le fait voir la figure 8.

Mais, qu'étaient devenus les terrains que ce soulèvement avait percés, gneiss ou schistes cristallins, terrains triasique, liasique, jurassique, néocomien, urgonien, etc.? Déchirées, plissées, refoulées, les couches inférieures, gneiss, schistes cristallins, plus dures, plus épaisses, résistaient, tandis que les couches supérieures, sauf sur quelques points où elles demeurèrent accrochées, étaient enlevées par les névés et les glaces qui bientôt envahirent ces altitudes.

Si, avant le refoulement, les terrains liasique, jurassique, quoique non durcis encore, présentaient des strates horizontales, l'eau

(1) Voir la Carte générale du Massif.

ayant rempli un rôle important dans leur formation , quelle était la structure des schistes cristallins, des gneiss sous-jacents ?

Il est difficile de répondre à cette question. Ces roches, actuellement, présentent des plans de retrait parallèle et croisés obliquement qui tendent à diviser la masse en rhomboèdres plus ou moins réguliers.

Cette structure a dû se produire lorsque ces masses se sont cristallisées après refroidissement lent. Cependant, on pourrait croire que la surface externe des schistes cristallins, avant de recevoir le dépôt des terrains qui les ont recouverts , était inégale et présentait une série de sillons plus ou moins accusés , comme des plissements.

On a la preuve de ce fait au sommet de la plus haute des Aiguilles-Rouges. Sur ce sommet est resté en place un témoin des trias et calcaire jurassique dont les lits ont conservé leur position normale horizontale, tandis que le schiste cristallin sur lequel reposent ces couches présente une surface externe dentelée. Donc, cette surface externe possédait cette forme dentelée avant le dépôt des strates, du trias et du calcaire jurassique.

La figure 10 explique clairement ce que nous disons ici (1).

La croûte primitive terrestre déjà refroidie, avant l'époque où l'eau put déposer les premières strates, était donc inégale d'épaisseur, rugueuse, peut-être déjà fendillée par des plans de retrait x^ésultant d'un premier refroidissement, sans avoir acquis sa dureté définitive. Il y a là un phénomène difficile à résoudre. Ces roches avaient-elles ou n'avaient pas alors subi l'action de métamorphisme normal qui plus tard, au moment des grands refoulements, semble avoir été produite par l'émanation très-énergique des gazs intérieurs se faisant jour à travers cette première croûte non encore durcie (2) ?

(1) Ce sommet est pris au-dessus des lacs Blancs, au sud-est de la plus haute des Aiguilles-Rouges. Voir aussi Recherches géologiques dans lesparties de la Savoie voisines du mont Blanc, A. Favre, t. II, p. 324.

(2) M. Delesse nous semble avoir parfaitement limité, dans ses savantes recherches {Études sur le métamorphisme ; Annales des mi7ies, tome XII), l'action du métamorphisme produit par les roches encaissantes sur les roches éruptives et de celles-ci

2i CONFIGURATION PRIMITIVE DU MASSIF DU MONT BLANC.

d'épaisseur, évidemment, devait former, à mesure qu'elle se refroidissait, une surface terrestre singulièrement rugueuse, présentant des ondes et des plis profondément accusés. Les terrains supérieurs qui se sont déposés à la surface- de cette croûte inégale ont nivelé nécessairement ces rugosités; puis, la croûte continuant à se refroidir, sont intervenus les grands plissements montagneux avec éruption de granits ou de protogyne (1). Ces refoulements se sont naturellement déclarés là où la croûte sousjacente présentait les plus faibles épaisseurs ou des inégalités. Il ne faut donc pas être surpris si, dans les massifs montagneux, les gneiss, les schistes cristallins montrent des désordres dans leur structure. Ces désordres ne sont pas la conséquence du plissement et de la rupture accidentelle des parties qui ont laissé ainsi apparaître les roches dites éruptives, mais ils ont pu en être la cause.

(1) Quand nous disons éruption, il ne faut pas l'entendre comme lorsqu'il s'agit des basaltes et surtout de la lave. Nous croyons, avec M. Delesse et d'autres illustres savants, que les matières cristallines ont pu se former par voie humide, et que les granits, syénites, protogynes, serpentines, ont pu être soulevés à l'état de pâte à une température bien inférieure à celle de la fusion.

Causes accessoires de ramoncellement des neiges.

Après le soulèvement du massif du Mont Blanc, il dut y avoir une longue période stationnaire.

La protogyne et les schistes cristallins soulevés ne pouvaient arriver à cet état de cristallisation parfait que sous l'action d'un refroidissement très-lent.

Ces matières durent longtemps laisser échapper des gaz. L'atmosphère terrestre, encore très-chargée, ne permettait aux vapeurs d'eau de se convertir en neige qu'à une altitude excessive, et ces neiges, tombant, fondaient avant d'arriver sur les plus hauts sommets ou en les touchant. L'eau pouvait avoir une action sur leur surface, mais non la gelée.

Ces premières pluies diluviennes contribuaient à déblayer les pentes des menus débris qui les couvraient et, recueillies dans des réservoirs avec les matières entraînées, formaient ces poudingues et conglomérats d'une époque relativement récente, que l'on rencontre souvent dans les parties basses des vallées, mêlés à quelques fossiles de l'époque quaternaire, notamment dans la vallée du Rhin.

Il ne paraît guère douteux aujourd'hui, qu'après les soulèvements successifs des Alpes, il y eût une période antéglaciaire tempérée (époque pliocène), pendant laquelle les eaux seules purent modifier la surface du soulèvement. Cette période vit éclore la faune et la flore quaternaires dont on trouve des débris sous les dépôts glaciaires, et même mêlés parfois à ces dépôts. Les pluies diluviennes qui précédèrent la première époque gla-

ciaire, ne purent toutefois que se réunir au fond des plis laissés entre les couches soulevées et former des lacs profonds, allongés, ne trouvant le plus souvent un exutoire qu'à une assez grande hauteur, ou brisant une digue peu résistante pour se répandre plus bas. Ainsi, les vallées furent ébauchées ; ainsi partie des terrains non cristallins soulevés put être entraînée , réduite en cailloux roulés, et composer des dépôts mêlés à des détritus organiques.

Ce serait sortir de notre cadre que de rapporter ici toutes les opinions qui ont été mises en avant par un grand nombre de savants distingués sur les causes déterminantes des époques glaciaires (1). Nous imiterons la réserve du savant professeur de Genève, M. Favre, sur ce sujet. Mais, préoccupé de la recherche des causes premières des phénomènes, peut-être n'a-t-on pas suffisamment observé et fait la part des causes accessoires ou secondaires qui ont pu avoir sur l'étendue et l'intensité des périodes glaciaires une influence considérable.

Là nous ne sommes plus dans le champ des hypothèses , mais nous restons dans le domaine de l'observation et nous tenons beaucoup à n'en point sortir ; car, comme le dit si justement M. A, Favre : « Le temps est venu où, en géologie, il vaut mieux ne donner aucune explication et laisser une question pendante, que de construire des hypothèses reposant sur de mauvaises bases. »

Dans le chapitre précédent nous avons essayé de présenter un tableau de la configuration du soulèvement du massif du Mont Blanc, à l'origine, et avant que l'action des agents atmosphériques eût pu exercer une influence sur les surfaces de ce soulèvement (2).

Laissant donc de côté les causes générales qui ont pu provo-

(1) Voyez Agassiz, Actes, Soc. helvét., Zurich, 1841, p. 63. — Lartet, Comptes rendus de l'Académie, 1865, 21 août. — Ch. Martins, Revue des Deux-Mondes, 1867, 1er mars. — De Charpentier, Essai. — Lecoq, Des Glaciers et des Climats. — La Rive, Actes de la Soc. helvét.. Archives, 1865, XXIV^ 48. — Frankland, De la cause physique de VÉp. glac, Philosoph. Mag., mai 1864. — A. Favre, Causes et effets de l'ancienne extens. des glaciers. Recherches géol. dans la Savoie voisine du Mont Bla7ic, tome II. — Tyndall^ Glaciers ofthe Alps. La Chaleur.

(2) Ce qui, dans cet exposé, peut paraître hypothétique, est plus amplement développé dans les chapitres suivan's.

quer ramoncellement des neiges sur les soulèvements terrestres, causes qui n'ont pas encore été démontrées scientifiquement, nous nous bornerons aux observations de détail et locales qui ont une importance considérable.

Les formes dentelées qu'affectent aujourd'hui les sommets du massif du Mont Blanc, ces débouchés larges et profonds des vallées hautes, ces cirques concaves n'existaient pas à l'origine. La masse présentait une sorte de plateau ondulé dont l'altitude atteignait 4,000 mètres en moyenne (1). Mais, en recourant à la figure 6 et à la carte générale du massif, on reconnaîtra que ce plateau était déprimé au centre et que ses bords atteignaient une altitude uniforme, sauf à l'extrémité sud-sud-ouest oii le sommet dépassait sensiblement ces bords. Sur ce plateau, l'atmosphère trèschargée d'humidité, ce que l'on ne saurait mettre en doute, dut déposer les neiges en masses épaisses puisqu'elles ne pouvaient s'ébouler que le long des escarpements formant le périmètre du plateau. Les schistes cristallins encaissants s'étaient élevés à peu près à la même altitude que la protogyne, surtout vers l'extrémité sud-sud-ouest (2), de sorte que, sur une surface occupant 400,000,000 mètres (3), les neiges s'amoncelaient sans pouvoir s'épancher autrement que sur les parois nord-est et sud-ouest; car, aux deux extrémités nord-est et sud-ouest, le massif se rattache à des sommets très-élevés.

En admettant que l'altitude générale du plateau ne dépassât pas sensiblement celle des sommets actuels (4), soit 4,000 mètres

(1) Hauteurs : le Mont Blanc, 4,810 ; le mont Maudit, 4,771 ; le mont Blanc du Tacul, 4,250; l'Aig. du Midi, 3,843 ; le dôme du Goûté, 4,331 ; les Bosses du Dromadaire, 4,556 ; l'Aig-. blanche de Peuteret, 4,081 ; la cîme des Flambeaux, 3,533 ; le sommet au sud de l'Aig. du Géant, 3,878 ; les Grandes Jorasses, 4,206 ; l'Aig. de l'Éboulement, 3,608 ; l'Aig. du Talèfre, 3,745 ; l'Aig. du Triolet, 3,879 ; le mont Dolent, 3,830 ; l'Aig. Verte, 4,127; l'Aig. de Blaitière, 3,533 ; l'Aig. du Plan, 3,673 ; l'Aig. du Chardonnet, 3,823 ; l'Aig. de l'Argentière, 3,801 ; le Darrey, 3,881 ; le Tour Noir, 3,843.

(2) Le sommet du Bionnassay, 4,061; l'Aig. du Goûté, 3,873; la Téte-Carrée, 3,701 ; l'Aig. de Tré-la-Téte, 3,930 ; l'Aig. de Saussure, 3,834. Cette dernière aiguille, à laquelle M. Ch. Martins a donné le nom de Sanssio^e, que nous lui conservons, est désignée habituellement sous le nom d' Aiguille du Glacier, dénomination générale, qui est cause d'erreurs.

(3) La longueur du plateau est de 40 kil. ; sa largeur moyenne, 10 kil.

(4) Voyez les figures 3 et 4.

environ, les vapeurs qui s'élèvent beaucoup plus haut dans l'atmosphère, y déposèrent des couches de neige qui, chaque année, augmentaient l'épaisseur du dépôt puisqu'elles ne pouvaient descendre sous forme d'avalanches et qu'elles ne perdaient pas en jeté ce qu'elles gagnaient en hiver (1). Cette couche atteignit et

5ooo

11. — Accumulation des neiges sur le massif à l'état primitif.

dépassa même probablement une épaisseur de 1,000 mètres après plusieurs siècles. En tenant compte des éboulis sur les deux parois du plateau, cette masse donnait un cube de 300 milliards de mètres. Il n'y avait pas de motifs pour que cette couche ne s'élevât jusqu'à la limite des vapeurs, si elle ne tendait pas, en raison même de son accumulation, à s'ébouler de plus en plus dans les sillons qui bordaient le massif et dont les principaux forment aujourd'hui les vais de Ghamonix, Yeni et Ferret. Ces dépressions furent un jour entièrement remplies.

Un tracé permettra de comprendre ce que nous venons d'indiquer. Soit (fig. 11) la coupe du massif de l'ouest à l'est sur le

(1) Encore aujolird'hui, les hauts névés ne perdent pas par la fonte leur volume d'approvisionnement de l'hiver, et, s'ils ne glissaient pas, leur masse atteindrait des épaisseurs énormes. Les couches de névés comprimées, et ayant subi la fonte estivale, présentent une épaisseur moyenne, par année, de 0,50 c, sur le mont Blanc du Tacul. Cette épaisseur était au moins doublée pendant une période très-humide. En mille ans, les névés avaient donc pu atteindre, sur le grand plateau du Massif, 1,000 mètres d'altitude, très-probablement beauconp plus ; car les fontes sont moins considérables sur des surfaces planes, à une altitude de 4,000 mètres, qu'elles ne le sont sur des pentes et dans des conditions atmosphériques plus sèches.

sommet du Mont Blanc, avec le profil tel que le soulèvement l'avait, donné.

La ligne AB présente Taccumulation des neiges à 1,000 mètres en moyenne, sur le plateau ou sur le sommet actuel que nous

12, — Aspect topographique du massif après le soulèvement.

considérons comme n'ayant pas été modifié ; on voit que ces neiges devaient nécessairement s'ébouler en avalanches dans les creux et les remplir.

Les neiges ne possédant pas, comme la glace, une force expansive de dilatation, mais étant poudreuses à une altitude de

4,000 mètres, ne pouvaient avoir d'action sur un plateau que par leur poids, parles éboulis que provoquaient leur accumulation et les élévations de la température. En tombant dans les cavités, au fond des plis du soulèvement, à une altitude moindre, une partie fondait et composait ainsi des névés. C'est alors que l'action destructive commença.

On voudra bien observer que, par suite du soulèvement, il restait entre les parties soulevées de la croûte des espaces creux, affaissés, sortes de bassins sans issues. Nous avons la trace encore bien visible de cette configuration primitive ; et la vallée de Chamonix nous en fournit un exemple, figure 12 (1). Du côté du col de Balme, au nord-nord-ouest, les schistes et terrains houillers s'élèvent encore aujourd'hui à une altitude de 2,204 mètres, et ces terrains ont été en partie enlevés par les glaces, tandis que le village des Houches, le point le plus bas de la vallée au sud, est à i,000 mètres d'altitude. Il est évident que ce point était beaucoup plus bas avant les atterrissements qui ont nivelé le fond du val de Chamonix. Au-dessus des Houches, au sud, le Prarion s'élève de 1,969 mètres et était, de même que le col de Balme, beaucoup plus haut avant l'époque glaciaire. Le Prarion s'unissait à l'Aiguillette, à l'ouest des Houches, et formait ainsi une digue qui laissait le thalweg du val actuel de Chamonix, en contre-bas de plus de 1,000 mètres. Du côté italien, le col de la Seigne est à 2,521 mètres d'altitude, au sud, et le col Ferret à 2,544 mètres, au nord. Ces deux cols ont perdu de leur hauteur, tandis que le village d'Entrèves, au point le plus bas, où les deux vais Yeni et Ferret se joignent sur une même ligne, est à 1,285 mètres d'altitude, bâti sur des atterrissements qui ont au moins 500 mètres sur ce point. De ce côté donc, les vais Yeni et Ferret formaient un fossé profond de 1,500 mètres au-dessous des parties les plus basses de ses bords, sauf peut-être vers Cormayeur, où le soulèvement présentait une partie faible et une brisure. Cette superficie, que rend notre figure 12, était de plus couverte des énormes débris des terrains soulevés et dont nous ne

(1) Voir la Carte générale.

trouvons plus aujourd'hui que des lambeaux. Les neiges accumulées sur le plateau du massif et sur les sommets qui l'entourent, en s'éboulant dans ces cavités, entraînèrent naturellement la plus grande partie des fragments des terrains soulevés et les précipitèrent avec eux au fond des plis qui se trouvèrent ainsi grossièrement remblayés. Puis, ces neiges furent pénétrées d'eau par les fontes et produisirent d'immenses glacières sans issue, et dont le volume n'était pas moindre de 40 milliards de mètres cubes dans le val de Chamonix avant d'atteindre les crêtes les plus basses du soulèvement, et de 12 milliards de mètres cubes dans les vais Yeni et Ferret, avant de pouvoir déborder les arêtes les moins élevées. La puissance de dilatation de ces amas de glace ne trouvait à s'exercer que sur les parois qui les enserraient et, ne pouvant les briser, la glacière s'élevait d'autant. Du côté italien, trouvant un point faible, peut être une faille en A, dans un angle rentrant du soulèvement, les glaces se firent jour et commencèrent à descendre dans le val d'Aoste. Mais les soulèvements alpins présentent du côté italien des rampes plus abruptes que du côté du nord et de Touest, par conséquent des réservoirs de neige beaucoup moins étendus. Aussi, les glaciers qui descendaient de ce côté, indépendamment de l'orientation favorable à leur ablation, étaient-ils beaucoup plus courts que ceux dirigés vers le nord et l'ouest, arrivaient plus rapidement à une altitude 011 ils devaient fondre, et c'est ce qui expliquerait comment même, pendant la période glaciaire, la faune pliocène aurait pu se maintenir sur le versant méridional alpin, dans le voisinage de ces glaciers. Du côté de Chamonix, le seul point faible était le Prarion et sa jonction avec l'Aiguillette de Merlet. Là les lias, les terrains houillers, les terrains triasiques, n'ayant pas la consistance des schistes cristallins, ne purent endiguer la glacière qui, arrachant les sommets de cette partie du soulèvement dès qu'elle eut atteint leur niveau, passa par-dessus la digue pour se répandre dans la vallée de Sallanches.

Les soulèvements qui entouraient le massif atteignaient une altitude supérieure à celle actuelle, présentaient eux-mêmes des surfaces planes, relativement à ce que nous voyons aujourd'hui

et conservèrent longtemps sur leurs sommets et leurs pentes les plus faibles, de larges et épais lambeaux des terrains postérieurs soulevés, qui augmentaient leur altitude; de telle sorte que les soulèvements qui encaissaient le massif atteignaient et dépassaient même peut-être sur quelques points, comme par exemple aux aiguilles Rouges, au Brévent, au Buet, aux monts de Saxe, l'altitude moyenne du plateau dé protogyne.

Deux conditions principales étaient donc favorables à l'accumulation des névés ; la configuration du massif du Mont Blanc, sous forme d'un plateau ondulé, à une altitude moyenne de 4,000 mètres sur une surface de 4,000 hectares environ; et, tout autour de ce massif, un état de soulèvement moins régulier, mais atteignant à peu près la même altitude, puis des fossés profonds, cavités sans issues dans lesquelles la neige s'accumulait comme dans des glacières immenses.

Un état très-humide de l'atmosphère et cette configuration locale étaient des causes suffisantes pour provoquer un amoncellement prodigieux d'eau à l'état de neige^ de névé ou de glace. D'autant que, plus les amas de neige prenaient de surface et d'épaisseur, plus la température tendait à se refroidir dans un rayon étendu, plus l'évaporation était considérable en été, plus les orages étaient fréquents et plus les causes d'approvisionnement se développaient. Il est entendu que nous ne nous occupons que des causes purement locales que l'examen des phénomènes actuels et des lieux permet d'apprécier exactement.

La propriété de l'eau à l'état de congélation est d'absorber l'humidité de l'atmosphère à l'état liquide et de se l'approprier. Tout le monde sait qu'autour d'une carafe glacée, l'eau que contient l'air, vient se condenser en gouttelettes et irait se joindre à la glace si le verre ne lui faisait obstacle. Le glacier opère en grand comme le fait la carafe ; il absorbe l'eau à l'état de vapeur, prend sa chaleur et fond d'autant, ou regèle cette eau.

Si le glacier a peu d'étendue relativement au volume d'eau qu'il peut absorber, il tend à diminuer ; mais si sa masse est trèsconsidérable relativement au volume d'eau qu'il attire à lui, il la regèle, s'en nourrit et augmente d'autant.

Nous ne faisons qu'indiquer ici un phénomène sur lequel nous avons l'occasion de nous étendre, mais qui a dû prendre une importance considérable pendant l'extension des névés, et contribuer encore à augmenter les immenses glacières primitives, sous une atmosphère très-humide. Nous nous servons à dessein du mot glacière, parce qu'en effet, les premiers amas de névés dans le fond des sillons de soulèvement, qui depuis sont devenus des vallées, n'ont pu procéder comme des glaciers que quand ils ont rempli ces cavités, ont passé par-dessus leurs bords ou les ont brisés et ont pris une marche régulière. Mais on comprend qu'avant d'en venir là, les approvisionnements devaient avoir une puissance telle que le phénomène glaciaire à son apogée se produisit jusqu'à des distances énormes des plateaux supérieurs. D'autant que ce que nous décrivons ici sur un coin des Alpes, se répétait sur toute la surface de ce vaste soulèvement ; que ces digues, ces encaissements de vallées sans issues se retrouvent partout ; et que, dès qu'une glacière avait franchi ses bords, et, se mettant en marche, devenait glacier, ce glacier pouvait trouver en contre-bas une autre glacière qui arrêtait encore son cours jusqu'à ce que les deux amas réunis fissent un effort pour descendre plus bas. Et, en effet, entre Sallanches et Cluses, le soulèvement des terrains néocomien et valengien formait une digue dont le bord supérieur dépassait de plus de 1,000 mètres le fond de la vallée de Sallanches, largement remblayé aujourd'hui, et qui présentait un second creux sans issue, bien autrement considérable que n'était celui de Chamonix. Ce creux était bofdé au sud par l'extrémité du massif du Mont Blanc, à l'est par le grand plateau soulevé des calcaires et des lias, qui s'étend du mont Joli au mont Yergys, à l'ouest par l'autre partie de ce soulèvement dont la crête commence aux Fis pour fmir au-dessus de la Frasse. Ce soulèvement calcaire qui présentait et présente encore une surface générale relativement peu accidentée, malgré les profonds ravins qui la sillonnent aujourd'hui, formait donc deux plateaux à une altitude moyenne de 3,000 mètres, singulièrement favorables à l'accumulation des neiges.

En franchissant la digue du Prarion, la glacière du val de Cha-

monix tombait donc dans une autre glacière un peu plus basse, mais qui devait être alimentée par les neiges accumulées sur les soulèvements dont nous venons de parler.

Les forces réunies de ces deux amas glaciaires avaient à trouver leur issue, et ils l'ouvrirent naturellement au point le plus faible et le plus bas, c'est-à-dire à travers les terrains néocomien, valengien et calcaire schisteux, qui aujourd'hui bordent la gorge de Cluses.

Dans la vallée de Bonneville ce glacier primitif trouva encore un barrage à la hauteur de Faucigny et de Sentrier; car, si on jette les yeux sur la carte géologique de la Haute-Savoie (1), on verra que les plis des soulèvements sont généralement parallèles au massif du Mont Blanc, sauf sur le parcours que nous venons d'indiquer où il y a eu brisure, désordre, entrecroisement de parties soulevées. Le glacier primitif qui, descendant de la vallée de Chamonix, arrivait jusqu'à l'extrémité sud du lac de Genève, avait donc profité de ces failles, de ces irrégularités et de ces parties plus faibles et brisées de la masse soulevée, pour faire son chemin. Même phénomène se manifeste dans des proportions plus grandioses encore dans la vallée du Rhône.

L'immense glacier qui fit sa route de ce côté pour remplir le lit du lac Léman et le dépasser, suivit une grande faille, les dépressions, les brisures et affaissements produits entre les massifs principaux des alpes Bernoises, du Mont Blanc, du Simplon, du Saint-Gothard et du mont Rose. Mais, pour ne pas étendre trop loin notre examen , on remarquera qu'au contraire , les glaciers secondaires qui viennent se jeter dans les deux grands glaciers principaux des vallées du Rhône et de l'Arve, suivirent les terrains soulevés et descendaient surtout vers le sud-ouest où le soulèvement est plus régulier, parallèlement au grand axe du massif du Mont Blanc. Quant au glacier de la vallée du Rhône qui, à la hauteur de Martigny, se détournait brusquement vers le nord-nord-ouest, il reprenait à la hauteur du lac Léman une direction parallèle au grand axe du massif du Mont Rlanc, et par

(1) Voyez la Carte géologique des parties de la Savoie, du Piémont et de la Suisse, voisines du Mont Blanc, par A. Favre, 1862.

conséquent, aux plis que le soulèvement de ce massif avait provoqués clans la croûte terrestre.

Mais il ne saurait être douteux que les causes d'amoncellements des névés produites par la configuration primitive des soulèvements, ne peuvent être que secondaires ; elles ne suffiraient pas à expliquer l'accumulation relativement considérable des névés sur des chaînes beaucoup moins élevées comme le sont les montagnes du Jura et des Vosges.

Sur le massif même du Mont Blanc et sur les montagnes qui le bordent, en déclinant vers le nord et Touest, cet amoncellement des névés fut tel que, pendant bien des siècles, toute cette surface fut couverte d'un immense manteau de neige inerte par sa masse même et ne pouvant produire une action puissante sur la forme des soulèvements qu'elle protégeait contre les intempéries.

Mais les phénomènes de la nature sont complexes ; la nature n'arrive jamais à un résultat, ou à ce que nous considérons comme un résultat, que par une série d'efforts gradués, interrompus, repris.

On ne saurait mettre en doute que l'époque glaciaire est divisée en deux périodes avec un intervalle entre ces deux périodes, pendant lequel la faune et la flore actuelles ont pris possession des Alpes, mêlées à quelques individus perdus. La trace de cette période interglaciaire est laissée de la manière la moins contestable dans ces dépôts delignites et de tourbes, mélangés à des fossiles que l'on rencontre sur les premières roches moutonnées et qui sont à leur tour recouverts d'apports morainiques, dus à la seconde période glaciaire. Celle-ci semble avoir pris une plus grande extension que la première et avoir été suivie d'un refroidissement très-marqué de l'atmosphère, puisque la flore arctique se prolonge encore longtemps pendant la phase de décroissance des grands glaciers (1).

L'ébauche des vallées pendant la première période glaciaire s'était améliorée, mais elle n'était encore qu'incomplète; des

(1) Voyez le Paysage morainique, son origine glaciaire, etc., par E. Desor. Paris,

cuvettes étaient déjà comblées ou remplies de marécages qui ont laissé leur trace dans ces tourbières interglaciaires. L'action destructive des plateaux supérieurs et régulatrice des vallées recommença non par le haut, mais par le bas, au déclin de la seconde et .grande période glaciaire. C'est ce que nous essaierons d'expliquer. Mais auparavant il est nécessaire de définir exactement la nature et l'action des névés ainsi que celle des glaces.

Les neiges et les névés.

Aujourd'hui, lorsqu'on atteint et qu'on dépasse une altitude moyenne de 2,500 mètres, ce qu'on foule aux pieds ce n'est pas de la glace, ce n'est pas de la neige en tout semblable à celle qui pendant l'hiver couvre nos plaines ; c'est, sur les points les plus élevés, une poussière de cristaux fins, brillants et, dans les cirques, là où les neiges se sont accumulées pendant la saison hivernale , une agglomération de granules de glace à laquelle on donne le nom de 7îévés. Ces amas sont composés de couches successives comprimées, tassées, d'une apparence opaque saccharoïde, d'un blanc gris dans les cassures, et peu perméables, une fois formés.

Car, si le soleil est ardent, l'eau provenant de la fonte des cristaux de la surface s'est infiltrée lentement en regelant les cristaux sous-jacents sous forme de granules transparentes, mais dont la réunion n'a que la translucidité du sucre.

Les hauts cols, les plateaux supérieurs sont occupés par des champs de neige dont les délicats cristaux, d'un aspect étincelant, non soudés comme ceux des névés, sont enlevés facilement par les rafales en tourbillons dépoussière. Pendant l'hiver, sous une température toujours inférieure à 0° , cette neige conserve sa mobilité et est entraînée au gré des vents dans les ouïes, gorges ou cirques. Lorsque surviennent les premières chaleurs, sa croûte seule fond et forme un glacis brillant qui empêche la masse sousjacente d'être entraînée par le vent; mais cette masse n'en reste pas moins incohérente, ce qui permet à l'air froid des nuits de la

38 LES NEIGES ET LES NEVES

maintenir à l'état pulvérulent farineux. Cependant il arrive, dans le voisinage des sommets, que les neiges non encore passées à l'état de névé s'imbibent d'eau dans leur épaisseur ; lorsque par exemple des pentes neigeuses sont exposées directement aux rayons du soleil et sont abritées des vents du nord-est, ou bien lorsqu'elles sont frappées par le vent du sud-est (fœhn). Nous avons vu les névés de l'aiguille Yerte, parfaitement durs le matin, devenir très-mous en quelques minutes sous l'influence de ce vent et des premiers rayons solaires. Chaque pas se remplissait d'eau.

C'est ce que M. Desor avait observé, de son côté, en montant au Schreckhorn. Alors, pendant la nuit, ces neiges passent à l'état de glace sans subir la transition du névé.

Les névés sont plus compactes à leur partie inférieure que près de la surface externe, par suite de la pression qu'ils ont subie. Ils sont adhérents en apparence aux roches de fond, perpétuellement gelées.

Le névé n'est qu'un état transitoire entre l'état de neige et l'état de glace, et il faut 'distinguer, ainsi que l'a très-bien fait observer Agassiz, les champs de neige des névés, en ce que ce sont ces derniers qui alimentent directement les glaciers (1).

L'accumulation des névés se fait suivant certaines conditions imposées par le vent, par la nature et la configuration des roches et par les lois de la pesanteur.

(1) « De ce que les champs de neige aboutissent aux névés, on pourrait en con- « dure que ce sont eux qui les alimentent. Rien ne serait plus erroné qu'une pareille « supposition. Sans doute, les champs de neige viennent mêler, dans tous les cir- (( ques, leurs glaces à celles du névé ; mais ce n'est pas à dire que ce soient eux qui « les approvisionnent. S'il est un massif qui fournisse beaucoup de ces glaces, c'est « bien le Schreckhorn. Son revers septentrional, depuis l'Abschwung jusqu'au col « de Lauteraar, est complètement tapissé de champs de neige, qui, par quatre « affluents divers, viennent apporter leur tribut au névé du Lauteraar, qui est au bas. « La masse de glace qu'ils y versent est, sans doute, très-considérable, et, malgré « cela, la place qu'ils occupent dans le lit commun, au pied de l'Abschwung, est « très-faible ; c'est à peine si les quatre affluents réunis (celui du Schreckhorn, les « deux du Lauteraarhorn et celui de l'Abschwung) égalent le quart de la largeur du « grand bras du Lauteraar. On les retrancherait complètement, que le glacier n'en

« subsisterait pas moins, puisqu'il ne se trouverait diminué que d'un quart »

Système glaciaire, ou Recherche sur les glaciers, p. 52 ; L. Agassiz (1847), Leipsig. Voyez, dans le même ouvrage, le chap, y -, De la neige, des névés, etc.

Ce sont ces lois aussi qui donnent la forme qu'affectent les masses glissantes et éboulées.

Quelle était la direction habituelle des vents pendant l'époque glaciaire ? Nous l'ignorons ; mais l'observation des ruines actuelles porterait à croire qu'alors les vents dominants venaient de l'ouest-sud-ouest, et que l'amoncellement des névés fut très-considérable sur le plateau et le versant faisant face à cette orientation (1),

(1) Alors, avant et pendant la période glaciaire, la mer Adriatique baignait les rampes méridionales des Alpes, et toute la Lombardie était un vaste golfe, d'une assez faible profondeur. M. Charles Martins nous avait signalé la présence de fossiles de gastéropodes à la base des moraines frontales de Camerlata, et M. Desor a publié récemment une description de ces coquilles fossiles trouvées à Bernate, dans le Paysage morainique. Nous croyons utile de citer quelques passages relatifs à cette importante découverte (p. 33) :

« Le noyau du tertre est composé de matériaux entièrement meubles, de sable et de gravier mêlés de fragments plus gros ; tous ces matériaux sont comme lavés, sans aucune adhérence, ainsi que cela arrive lorsqu'ils ont été battus par la vague ou charriés par un courant. Chaque coup de bêche amenait, avec les graviers détachés du tertre, une quantité de coquilles blanchies ; pour la plupart des gastéropodes....

« La composition du terrain n'était pas moins caractéristique. Les matériaux étaient formés de débris erratiques alpins, très-variés de dimension et aussi de nature, amoncelés sans la moindre stratification, sans aucune disposition régulière, les plus gros fragments se trouvant épars au milieu des plus petits. Mais, ce qui nous frappa le plus, ce fut de trouver, sur beaucoup de ces cailloux, en particulier sur ceux de calcaire des Alpes, des raies et des stries parfaitement marquées et se croisant en tout sens, comme celles qu'on voit sur les débris erratiques recueillis auprès des glaciers actuels. Ces matériaux striés révélaient, d'une manière incontestable, l'action d'anciens glaciers. Ajoutons encore qu'au nombre des cailloux calcaires, il s'en est trouvé plusieurs qui étaient percés de trous de pholades. » Suit le catalogue des coquilles fossiles, au nombre desquelles on n'en compte pas moins de 22 vivantes encore dans la Méditerranée.

« Il est donc constaté, ajoute M. Desor, qu'on trouve à Bernate, en plein paysage morainique , une faune pliocène parfaitement caractérisée, côte à côte avec des cailloux polis et striés, qui annoncent que les glaciers se sont étendus autrefois jusqu'à l'extrémité méridionale du lac de Côme, où ils ont rencontré la mer. »

Si les observations de M. Desor ne sont point contestées, les conclusions qu'il en tire ne sont pas acceptées sans discussion ; mais le savant géologue nous semble avoir, dans l'ouvrage auquel nous empruntons ce passage, répondu de la manière la plus satisfaisante aux objections qui lui étaient adressées.

Cette étendue d'eau, peu profonde, devait produire des vapeurs considérables, qui contribuaient à saturer l'atmosphère d'humidité le long de ces rampes, et à augmenter la masse des névés sur le versant nord et les hauts plateaux. Les lacs de Lugano et de Côme étaient alors de véritables fiords glaciaires, comme ceux que l'on rencontre sur les côtes d'Islande et de Suède. M. Agassiz considère le voisinage d'un climat maritime comme une des causes de l'extension des glaciers. « Les glaciers

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