Le glacier de Bionassay. (P
roches si profondément accusé sur la rive droite de ce glacier, jusqu'au-dessus du chalet (Pavillon).
Les moraines latérales du glacier de Bionnassay sont très-intéressantes à étudier; on en compte jusqu'à six, sur la rive gauche *du val de Bionnassay et au bas du glacier actuel, qui indiquent des périodes de diminution de ce glacier à une époque relativement récente.
Ces moraines rapprochées, parallèles et accusant un amoindrissement successif du courant glaciaire, sont à peu près égales en hauteur et volume, ce qui prouve des retraits assez brusques, suivis de périodes de constance, figure 101. L'étude de ce glacier donne lieu à d'autres observations curieuses. Elle fait voir comme les glaciers remontent vers les sommets par étapes ou paliers. Ainsi, dans notre figure, le glacier actif s'arrête aujourd'hui en A (1). Mais il reste en B une masse terminale glaciaire inerte aujourd'hui, en ce qu'elle n'est plus soudée au tronc. Cette masse B fond sur place sans plus avancer. La solution de continuité s'est faite au point de rétrécissement des moraines et sur un ressaut.
Lorsque ce glacier descendait jusque dans le val des Contamines en face du village de Bioney, après la grande période glaciaire, son niveau supérieur était en N et tout le cirque C était* plein de névés.
Dans le val même de Bionassay, et jusqu'au-dessous de ce village, on voit quatre moraines latérales déposées par le glacier sur sa rive droite, lorsque son point terminal était au droit de Champel. A cause de l'étroitesse et de l'orientation du val, ce glacier eut une longue durée, ainsi que le prouvent les énormes débris de sa moraine frontale au débouché de ce val dans la vallée de Saint- Gervais.
Lorsqu'on franchit le col du Bonhomme, on se trouve sur des terrains composés de conglomérats, de lias, de grès, avec quelques réserves de terrains postérieurs (2), des plus intéressants à observer et sur lesquels les glaces ont creusé de profondes rai-
(1) Ce dessin a été fait en 1871. Actuellement la masse B n'existe plus et le point terminal A est encore remonté.
(2) La Bonne Femme.
mires aux dépens des roches friables ; puis on atteint la cime et le col des Fours (1), qui ont été si bien limés, arrondis par Jes glaces , que ce désert présente l'aspect d'un plateau dénudé d'où partent des ravins d'abord mousses, à peine accusés, puis, se creusant de plus en plus et montrant leurs flancs escarpés d'un gris sombre en descendant vers le Ghapiu. Aucun lieu n'égale la tristesse de cette solitude naguère occupée par les glaces , lesquelles ont aujourd'hui disparu.
C'est là que l'on peut étudier à loisir le lit des glaciers, car il en existait encore il y a dix ans, autour de la cime des Fours. Bien après l'époque glaciaire, tout l'espace compris entre cette cime des Fours et le col du Bonhomme n'était qu'un grand glacier qui descendait d'une part au Ghapiu, de l'autre dans le val des Mottets. Ge val des Mottets est creusé au bas du grand glacier désigné, sur notre carte, par le nom de glacier de Saussure (2), et qui est situé à l'extrémité méridionale du massif du Mont Blanc. Pendant Tépoque glaciaire, le triste val des Mottets était entièrement rempli de glaces qui s'écoulaient par une gorge étroite, creusée dans les lias et les schistes ardoisiers jusqu'au Ghapiu.
Le niveau de ce réservoir glaciaire s'élevait jusqu'au col de la Seigne d'oii l'on descend en Italie par le val Yeni* Un lac se forma, à l'extrémité du val des Mottets , qui fut comblé par les boues glaciaires et les moraines entraînées. Par suite de son orientation, le glacier des Mottets fondit rapidement et occasionna des débâcles dont on retrouve les atterrissements jusqu'au-dessous du bourg Saint-Maurice.
Les rampes du massif du Mont Blanc, sur le val Yeni et le val Ferret creusés sur la même ligne, sont beaucoup plus abruptes que du côté de Ghamonix, et les glaciers, alimentés par des névés peu étendus, descendent moins bas. Les plus considérables des glaciers latéraux du val Yeni sont ceux de Miage italien et de la Brenva. A l'apogée de la période glaciaire, ces glaciers du val
(1) 2,710 mètres. On trouve là les schistes iriicacés, les schistes hoiiillers, les liaS;
(2) On donne à ce glacier le nom de Glacier ou Grand Glacier ; dénomination vague. M. Ch. Martins a })roposé de lui donner le nom de Saussure, et nous nous rangeons de l'avis de l'illustre savant;
Veni passaient par-dessus le col de Ghécouri et laissaient à peine émerger le sommet du mont Ghétif ; car l'exutoire étroit, qui débouche par Cormayeur dans la vallée d'Aoste, était bien loin de suffire à l'écoulement.
Il n'est même pas certain que cette gorge fût alors libre, et elle paraît avoir surtout été creusée par les débâcles qui auraient brisé la digue rocheuse réunissant le mont Ghétif au mont de Saxe. Ainsi, les glaciers du col de la Seigne, del'Allée-Blanche, de Miage, du Brouillard, du Fresnay, de la Brenva, de Toute dans le val Yeni; ceux du Fréty, deBochefort, des Grandes-Jorasses, deFréboutzie, de Triolet et du mont Dolent, dans le val Ferret italien, tombaient tous dans une étroite dépression sans issue. Ils la remplirent, et, trouvant sur l'autre versant des soulèvements de faible consistance, ils les franchirent en les écrétant. Mais alors ce réservoir glaciaire dut atteindre une altitude de 2,400 mètres. L'énorme pression, trouvant un point plus faible entre les monts de Saxe et le mont Ghétif, brisa la digue, et les glaces commencèrent à descendre régulièrement vers Aoste, en sens opposé, c'est-à-dire en réunissant leurs courants à Entrêves.
Gependant l'escarpement du massif et l'étroitesse peu ordinaire des gorges dans lesquelles descendent les deux glaciers du Miage et de la Brenva ont assez protégé ces deux courants, malgré l'orientation favorable à Tablation, pour que leur point terminal atteigne encore le val Yeni même, où les deux glaciers se retournent pour se diriger sur Entrêves en déposant des moraines latérales trës^importantes. Gelle de droite du glacier de Miage a barré la vallée et retenu les eaux d'amont qui forment le lac Gombal^ dont l'exutoire a dû se creuser aux dépens des rampes de cette moraine qui venait s'appuyer sur les pentes opposées au tîiassif.
Les moraines du val Yéni oiit un volume très-considérablé et sont composées eii grande partie de blocs énormes, ce qu'explique l'escarpement du massif et la nature relativement peu consistante de la protogyne des sommets, feuilletée sur beaucoup de points et mêlée de filons de serpentine, de diorite, de schistes cristallins ; et aussi la base du soulèvement, qui semble reposer sur une
épaisse couche renversée de terrain jurassique liasique, lesquels, en se décomposant facilement et formant des talus, ont permis aux éboulements de se produire sans que les fragments des roches supérieures aient été brisés par des chocs répétés.
On peut apprécier exactement encore aujourd'hui les différentes hauteurs qu'atteignaient les glaciers dans le val Yeni, au moment de la décroissance de la période glaciaire, sur un grand nombre de points, car ces glaciers ont laissé les témoins de leurs anciens niveaux. Nous prenons un exemple entre plusieurs.
Quand on a dépassé en aval le lac Combat et qu'on se trouve un peu au-dessus de l'auberge d'Avizaille , se tournant du côté du glacier de JMiage, on a devant soi l'aiguille du Ghâtelet (altitude 2,504 mètres), et plus loin les monts du Brouillard. Cette aiguille du Châtelet est limée jusqu'à son sommet par le passage des glaces. Ce sommet était donc immergé. Or les arêtes des montagnes du versant opposé ne s'élèvent pas, en moyenne, à plus de 2,300 mètres ; elles sont complètement moutonnées et criblées de ces petits lacs si caractéristiques qui indiquent un courant glaciaire, ayant eu une longue duréo (1). Donc, les glaciers qui descendaient des rampes du massif du Mont Blanc remplissaient entièrement le val Yeni et débordaient la chaîne opposée. La figure 102 donne cette aiguille du Châtelet, avec son sommet usé. Puis en A B le niveau d'une période d'abaissement du glacier du Fresnay qui alors se réunissait au glacier du Brouillard (2) et à celui de Miage ; puis un deuxième niveau d'abaissement DF, dans les mêmes conditions ; puis un troisième niveau DE, /F d'abaissement. Alors commençaient à se séparer les trois glaciers. Puis la moraine Y qui indique une période de séparation définitive.
Aujourd'hui le glacier du Fresnay s'arrête en G ; le glacier du Brouillard, à peu près au même niveau. On voit en P son lit ancien et sa moraine M latérale droite qui vient se réunir à la moraine gauche du glacier de Miage. Ce glacier du Brouillard se réunissait à celui de Miage quand il atteignait le niveau C H. Lorsqu'il s'en
(1) Le plus important de ces petits lacs est le lac de Chécouri.
(2) Voir la carte générale.
CHA.PITRK XI.