INFLUENCE DES TRAVAUX SUR LES COURS D'EAU
n'existe pas , que la grande loi universelle règle et dirige toute chose, et il cherche cette loi avec cette passion qui saisit les amants de la vérité, passion sans laquelle on ne saurait faire des découvertes de valeur dans les sciences naturelles.
La géologie, étude toute récente et qui déjà cependant a singulièrement étendu le champ des connaissances humaines, avait, pourrait-on dire , à dresser un inventaire des matériaux qui composent la croûte terrestre. Yenue tard, cette science ne s'est point égarée dans le domaine séduisant des hypothèses; elle a poursuivi patiemment , méthodiquement , le cours de ses observations ; aussi a-t-elle bien vite atteint le niveau de ses devancières , et a trouvé déjà des applications dont l'importance s'accroît de jour en jour.
Que l'homme ait attendu si tard pour prendre une connaissance exacte du sol sur lequel il doit passer son existence éphémère, cela semblerait étrange, si l'on ne tenait compte de l'influence du dogmatisme religieux chez la plupart des peuples civilisés, dogmatisme qui, pour les uns, inclinait vers le fatalisme; pour les autres , érigeait en vérités dues à une révélation surnaturelle quelques naïves légendes, nées dans l'obscurité du passé.
Mais, en présence des grands phénomènes géologiques, qu'estce que l'homme ? Que peut-il pour les utiliser ou combattre leurs conséquences ?
Gomment ces petits êtres dont l'armée la plus nombreuse serait à peine appréciable sur les rampes de ces montagnes, pourraientils modifier en quoi que ce soit les lois qui régissent, sur des soulèvements aussi vastes, les cours d'eau, les atterrissements, les dénudations, l'amoncellement des neiges et leur fonte? Leur impuissance n'est-elle pas manifeste ?
Non, les phénomènes les plus terribles, les plus puissants delà nature, ne résultent que de la multiplication de moyens ou de forces infinitésimales.
Le brin d'herbe ou de mousse remplit une fonction à peine appréciable qui, multipliée, conduit à un résultat d'une grande valeur. La goutte d'eau, qui pénètre peu à peu entre les fissures des roches les plus dures, en se cristallisant, par suite d'un abaisse-
ment de la température, finit par faire ébouler des montagnes. Il n'est pas dans la nature de petits moyens, ou plutôt, l'action de la nature ne résulte que de l'accumulation de petits moyens.
L'homme peut donc agir à son tour, puisque ces petits moyens sont à sa portée, et que son intelligence lui permet d'en apprécier les effets.
Et cependant, détourné de l'étude de la nature, sa mère et sa grande nourricière, ne connaissant pas comment elle procède, l'homme, surpris un jour par une des phases de son travail incessant, voit ses cultures, ses villes balayées par une inondation.
Ya-t-il chercher la cause de ce qu'il appelle un cataclysme et qui n'est qu'une conséquence d'une accumulation défaits? Non,. il s'en prend à la Providence, il relève ses digues, ensemence ses champs et rebâtit ses villes... puis... il attend que le fait, conséquence de lois qu'il n'étudie pas, se renouvelle. N'est-ce pas ainsi que les choses se passent depuis des siècles? et la nature^ soumise à ses lois, se livre sans trêve à son labeur, suivant une inflexible logique.
Les inondations périodiques qui désolent de vastes territoires ne sont qu'une conséquence de l'application de ces lois; c'est donc à nous de les connaître, ces lois, et de les faire tourner à notre profit.
On a vu, dans les études précédentes, que la nature avait, lors des grandes débâcles glaciaires, ménagé des réservoirs successifs, étages, dans lesquels les eaux torrentielles déposaient les matériaux de toutes dimensions, d'abord sous forme de boues, puis^ d'où, par une sorte de triage, elles les faisaient descendre plus bas; les plus volumineux se déposant les premiers, et les plus légers,, sous forme de limon, entraînés jusque dans les plaines basses. Om a vu qu'en comblant la plupart de ces réservoirs par l'apport des matériaux, les torrents tendaient à rendre leur cours de plus en plus sinueux, à l'allonger, à diminuer ainsi les pentes, et à ralentir par conséquent leur écoulement. On a vu que, dans les parties supérieures, les torrents trouvaient des repos, des paliers préparésparles ruines des rampes; que, de ces paliers, ils faisaient incessamment précipiter des débris qui, à la longue, formaient des
cônes de déjection souvent perméables et à la base desquels les eaux, ralenties, filtrées, se répandaient en filets divisés dans lès vallées.
Non-seulement les hommes ont méconnu ces lois dont nous ne rappelons ici que certains points saillants, mais ils ont, le plus souvent, été à leur encontre et préparaient ainsi, de leur propre main, les désastres les plus redoutables.
Remontant les vallées, l'homme a voulu faire contribuer à ses besoins les grands laboratoires montagneux. Pour trouver des prairies sur les rampes, il a détruit de vastes forêts ; pour trouver des champs propres à la culture, dans les vallées, il a endigué les torrents, ou a supprimé leurs sinuosités, précipitant ainsi leur cours vers les régions basses ; ou bien, amenant les eaux limoneuses dans les marais, il a desséché ceux-ci en supprimant quantité de retenues accidentelles.
Le montagnard n'a songé qu'à une chose, se débarrasser le plus promptement possible des eaux dont il n'a que trop, sans se préoccuper de ce qu'il adviendrait dans les régions basses.
Bientôt lui-même, cependant, a été la première victime de son imprudence ou de son ignorance.
Les forêts détruites, on a vu les avalanches de neiges couler en masses énormes le long des rampes. Ces avalanches périodiques ont entraîné avec elles l'humus, produit des grands végétaux, et, à la place des prairies que le montagnard croyait ménager pour ses troupeaux, il n'a plus trouvé souvent que le roc dénudé, laissant couler les eaux pluviales ou celles des fontes en quelques instants vers les parties basses, alors brusquement submergées et ravagées.
En conquérant quelques ares de terre aux dépens d'un marais ou d'un petit lac desséché, il en perdait souvent le double plus bas par suite de l'entraînement plus rapide des cailloux et sables.
Sur les cônes de déjection, produits des avalanches, cônes tout composés de débris, dès que quelques végétaux essayaient de pousser, il envoyait ses troupeaux de chèvres qui détruisaient en peu d'heures le travail de plusieurs années.
Au point terminal des combes élevées, là, oii l'hiver amoncelle les neiges, loin de protéger la venue des grands végétaux qui peu-
vent neutraliser les avalanches, il coupait ces arbres, l'accès de ces points étant facile et les cônes de déjection favorisant le glissement des bois dans la vallée.
Cette destruction des forêts semble avoirmême des conséquences autrement désastreuses qu'on ne paraît le supposer. La forêt protège la forêt, et, plus on les détruit, plus elles abandonnent les altitudes otj jadis elles se plaisaient. Aujourd'hui, autour du massif du Mont Blanc, le mélèze qui vivait vigoureux encore à une altitude de 1,800 mètres et marquait la limite de la grande végétation, quitte ces hauteurs et laisse isolés des témoins séculaires que de jeunes sujets ne remplacent pas.
Ce fait peut être observé, au-dessous de la Pierre-Pointue, audessous de Montenvers, au-dessous du col de la Forclaz (côté de Marti gny) .
Au-dessus de la Tête-Noire, sur le plateau de soulèvement de terrain houiller anthracifère qui sépare le val de Barberine du val du Trient, sur une pente inclinée vers le sud (altitude de 1,800 mètres à 2,000 mètres), était une belle forêt de mélèzes, il y a quelques années. On a exploité les parties basses de cette forêt. Aujourd'hui toutes les parties supérieures sont mortes et ne laissent plus voir que leurs troncs écorcés, grisâtres. Vieux et jeunes bois ont péri et rien ne germe entre eux. L'herbe même ne croit pas sur le sol, jonché de branches pourries, qui montre de nouveau la roche moutonnée par les glaces.
Il y avait autrefois dans la vallée d'Andermatt des forêts de sapin et de mélèze assez étendues, à une altitude de 1,500 à 1,800 mètres; de ces forêts, dévastées à la fm du dernier siècle, il ne reste plus qu'un petit bois au-dessus du village d'Andermatt, qui le garantit contre les avalanches. Mais ces arbres sont vieux et les jeunes sujets ne paraissent pas. Ainsi, bien que les glaciers tendent à diminuer depuis quarante ans assez rapidement, ce qui semblerait indiquer une élévation dans la température moyenne, les forêts quittent les altitudes où elles se montraient encore, pour descendre plus bas. Y a-t-il connexité entre ces deux effets? C'est ce que nous ne chercherons pas à expliquer. Ils n'en méritent pas moins de fixer l'attention des naturalistes. Nous ne voyons pas
d'ailleurs que la grande végétation s'élève plus haut dans les contrées montagneuses dépourvues de glaciers que dans celles qui en sont pourvues. Le fait contraire semblerait se manifester. Et dans les montagnes du Dauphiné, qui n'ont que peu ou pas de glaciers, les forêts ne se montrent point au-dessus de 1 ,500 mètres. L'aridité des rampes de ces montagnes descend même beaucoup plus bas en bien des points.
S'il était démontré que la grande végétation monte en raison de l'étendue des glaciers et descend en raison de leur ablation, ce fait aurait une importance considérable. Aussi, ne pouvons-nous qu'engager les savants explorateurs de montagnes à réunir à ce sujet des observations multipliées; après quoi, il faudrait savoir si ce sont les forêts qui ont une influence sur le développement des glaciers, ou les glaciers sur la végétation plus active des forêts.
Il n'est pas douteux que les glaciers, qui, comme nous l'avons vu , attirent une • partie notable de l'humidité de l'atmosphère, provoquent autour d'eux un mouvement de l'air chargé d'humidité; qu'ils produisent une évaporation abondante etmaintiennefnt ainsi dans leur voisinage un état hygrométrique variable, mais qui peut être très-favorable à la végétation. A une altitude de 1,200 à 1,500 mètres, les grands végétaux, sapins, mélèzes, se plaisent dans le voisinage des glaciers et y poussent vigoureusement, s'ils ne sont pas gênés dans leur croissance par des courants d'air trop vifs, tandis qu'à la même altitude, loin des glaciers, à moins qu'ils ne se trouvent dans des conditions très-favorables comme abri et humidité , ils sont grêles et n'atteignent pas à un âge avancé.
Quoi qu'il en soit, il semblerait que les efforts de l'homme devraient tendre à favoriser la croissance des grands végétaux, et non à les détruire à l'altitude extrême où ils peuvent pousser. Mais, à cet égard, l'incurie des montagnards est complète, et, pour se chauffer pendant quelques heures, on les voit brûler le pied d'arbres centenaires, ou bien conduire leurs troupeaux de chèvres à ces altitudes extrêmes de la végétation arborescente, ou ces animaux arrachent les jeunes pieds, quand par hasard ils s'élèvent entre les roches dénudées. La nature semble se lasser
pendant cette lutte journalière, et elle abandonne à la stérilité des espaces jadis couverts de forêts. Les mélèzes disparaissent et les mousses même quittent ces déserts de pierre. Que l'on parcoure la Savoie, l'Oberland, le Valais, partout on constate avec tristesse que les forêts tendent à descendre en même temps que les glaciers diminuent ; que la solitude morne se fait au-delà d'une altitude de 1,800 mètres, et que les neiges d'hiver, en fondant aux preniières chaleurs du printemps, causent des ravages de plus en plus sérieux sur les pentes, faisant succéder brusquement à des journées torrentielles des mois de sécheresse ; enlevant les poussières fertiles, faisant ébouler ces immenses traversales de pierres meubles qui envahissent les vallées hautes, remplissent les ouïes, les bassins de retenue, et répandent partout la siérilité. Au lieu de ménager les marais et lacs supérieurs, Thomme, pour gagner quelques mètres de gazon bientôt envahis par les cailloux, donne à ces lacs ou marais des exutoires. Ainsi, envoie-t-il plus rapidement dans les parties basses ces eaux dont la nature ménageait l'écoulement. Et son travail égoïste ne lui profite même pas ; ces lits marécageux se dénudent et ne produisent plus rien. La décomposition des roches est accélérée; celles-ci, étant en contact avec les variations de la température, s'exfolient, et ces débris, entraînés par les fontes, vont stériliser de larges espaces dans les vallées ; les eaux torrentielles, arrivant en quelques instants sur les mêmes points, débordent, couvrent les champs et prairies, de sables Alors, on prétend régler leur cours, on leur façonne des digues, on évite les coudes, on les fait couler en ligne droite, en sorte que, rapides, ces torrents charrient au loin cailloux et graviers, forment des cônes de déjection stériles de plus en plus larges. Puis, surviennent les beaux jours, le lit est à sec, les prairies ne sont plus arrosées; à la place du torrent fougueux coule un mince filet d'eau perdu dans les amas de cailloux.
Qui sait si cet écoulement de plus en plus rapide des eaux torrentielles ne contribue pas à l'ablation des glaciers en diminuant les causes d'évaporation? Que de maux l'homme pourrait éviter si, au lieu de contrecarrer la nature dans son œuvre, il pénétrait ses desseins et se prêtait à leur accomplissement !