II, . S
joie de quelque dévouement, et vous m'appeliez... vous m'appeliez pour me chasser!
— Ah! quel mot! s'écria Hélène, vous chasser, moi ! quand j'implore de vous cette séparation comme une grâce ! Ne comprenezvous donc point qu'en vous mettant de part dans l'accomplissement d'un sacrifice nécessaire je m'adresse à votre amitié.
— Non , non , reprit impétueusement Georges, n'essayez point à me tromper, à vous tromper vous-même ; vous me chassez, parce qu'après de longs mois de douleur et de silence, une fois, une seule! j'ai jeté un cri... mais ce cri , c'est vous qui me l'avez arraché madame !
— Ah ! je ne le voulais pas.
— Le voulais-je donc plus que vous ? Jusqu'à ce moment , mon amour ne s'était-il pas enveloppé de froideur ? n'avais-je pas refoulé en moi les désirs, les jalousies , les tris-
tesses? Ne m'étais-je pas refusé jusqu'aux larmes , cette dernière joie du malheureux ? Ai-je donc jamais rien espéré, rien attendu? Je me suis mis à vos pieds comme à ceux d'une sainte qui ne peut accorder que le droit de l'adorer ; cette adoration elle-même, je l'ai cachée au plus profond de mon cœur ; nul n'a vu mes mains se joindre. Et vous vou lez aujourd'hui que tant d'efforts soient vains! Une heure de délire suffit pour vous faire oublier cette longue et douloureuse contrainte ; oh ! le bonheur est sans pitié , madame 3 il ne pardonne même pas de souffrir.
L'accent navré de Georges et son visage contracté causèrent à Hélène une telle émotion , qu'elle ne put se soutenir. Elle tendit les bras vers le jeune homme et ferma les yeux. Georges parut louché de ce geste de prière. L'éclair douloureux qui illuminait
ses traits s'éteignit, et il;reprit d'une voix dans laquelle toutes les larmes de son cœur semblaient avoir passé.
— Oh ! ne me chassez pas , je vous en conjure; songez que je me suis habitué à votre vue, que les instants passés près de vous sont devenus le but de toutes mes journées : c'est ma seule consolation, mon ivresse d'opium ; tout le reste du temps n'est qu'angoisse et chaos. J'attends cette heure en comptant les minutes, toujours inquiet et désoccupé; car j'ai perdu la possibilité du travail. Si vous trouvez que mon aveu mérite un châtiment, ne me parlez pas; passez près de moi sans me regarder; ne prononcez plus mon nom qui me faisait tressaillir quand vous le répçliez; condamnez-moi, si vous le voulez , à \enir plus rarement , mais du moins, laissez-moi vous voir.
Hélène ne put tenir à celle prière si hum-
ble et si tendre ; elle se sentit suffoquée pnr les larmes. Georges s'en aperçut.
— Vous êtes attendrie , s'ccria-t-il avec la supplication triomphante d'un enfant , oh ! vous ne me refuserez point ; vous renoncerez à ce triste projet !.. Que vous importe, après tout, que je sois là, moi qui ne suis pour vous qu'un ami ; pourquoi cet excès de prudence quand il n'y a point do danger.
— Qu'en savez-vous? murmura Hélène.
Georges se redressa en la regardant.
— Et bien oui , reprit-elle , avec une résolution désespérée, cette séparation est nécessaire... pour vous... pour moi...
— Se peut-il ? s'écria le jeune homme palpitant de doute et de joie.
La jeune femme voulut détourner la tète, mais il tomba à genoux près de son fauteuil, et prit ses mains qu'il couvrit d^ baisers.
— Ëcoutez-moi, je vous en conjure, balbutia Hélène à demi vaincue par ce délire de bonheur.
— Parlez , parlez ; dit Georges , mais laissez-moi vous regarder.... m'assurer que c'est bien vous qui êtes-là. . . . vous qui m'avez dit. . . oh ! je ne puis le croire , je n'ose le répéter. . . Hélène!... quoi! je serais pour vous plus qu'un ami!...
— Mon Dieu ! ne voulez- vous point me prendre en pitié? Ah ! relevez vous ; relevezvous, et écoutez -moi.
L'accent d'Hélène avait une autorité douloureuse, à laquelle Georges ne put résister. Il se leva, et, sur un geste de la jeune femme, se rassit près d'elle.
Il y eût un assez long silence. Hélène pâle, le front droit, l'œil dilaté et les lèvres serrées, faisait un suprême effort pour retrouver sa volonté mourante, enfin une lé-
gère rougeur traversa son visage , tous ses traits semblèrent se raidir, ses mains se rapprochèrent de son cœur comme si elle eût voulu y refouler la douleur et elle dit :
— Quand je vous ai appelé..., je croyais encore ne point être forcée à tout vous dire ; j'espérais que votre fierté blessée accepterait cette séparation sans explication et sans prières, je m'étais trompée!... Surprise par votre douleur j'ai laissé échapper un secret... dont je rougis... maintenant je ne dois plus rien cacher... vous saurez tout, tout... et puis vous déciderez vous-même!...
Elle s'arrêta comme si elle eût senti le besoin de reprendre des forces pour la confidence qui lui restait à faire. Monery attendit , muet et sans mouvement ; enfin , après une courte pause, Hélène reprit d'une voix sourde mais plus ferme.
Elle raconta tout ce que renfermait sa
7'2 !I; MAT DK COCÀÔNÉ.
lettre à Deslandes. Sa parole hésita plus d'une fois dans cette longue et difficile confidence ; plus d'une fois effrayée de ce qu'elle avait dit ou de ce qui lui restait à dire, elle s'arrêta près de tout rétracter, mais l'énergie du devoir la soutint contre toutes ces lâchetés.
Quant à Georges, à mesure qu'elle avait parlé l'émotion tendre et joyeuse qui remplissait son àme s'était dissipée, et la crainte , l'abattement, le désespoir, en avaient tour à tour pris la place. Lorsqu'elle eu!; achevé, il demeura quelque temps la tête baissée et les bras croisés.
Hélène, inquiète de ce silence , lui jeta un regard timide.
— Maintenant vous savez tout, dit-elle d'un accent entrecoupé ; je viens de me confesser à vous comme on se confesse à Dieu ! j'aurais pu éviter cette pénible et humiliante révéla-
titi MAT I) <:OCA)iAK. 7')
tion en me défendant comme lès autres femmes, par des déguisements : je n'ai voulu me défendre que par la sincérité. A vous que je crains, je suis venue confier mes craintes; je me suis mise à votre discrétion sans autre sauve-garde que l'aveu de ma faiblesse ; j'ai mieux aimé devoir mon salut à votre générosité qu'à ma prudence. Maintenant je suis tranquille , car mon repos et ma réputation sont confiés à votre honneur.
Monery releva la tête ; il y avait dans ses yeux une bonté suprême et presque sereine.
— Laissez -moi d'abord vous remercier, Hélène , dit il , non de votre amour, mais de votre confiance; car c'est surtout celle-ci qui me fait croire a l'autre... Oh ! oui , pour me demander un tel sacrifice il faut que vous compreniez ma tendresse.. .; mais je ne tromperai point votre attente! Ce que vous avez mis de courage à demander, je le mettrai à ao
complir!... Ne craignez plus rien, Hélène!... je partirai!...
— Partir ! répéta la jeune femme effrayée; oh non ! ce serait trop , il suffit que nous cessions de nous voir.
— Et qui m'en donnera la force tant que je serai près de vous? répliqua Monery; comment ne point venir malgré moi où vous serez; ne point me placer sur votre passage?. .. Voulez-vous donc rencontrer partout mon regard , m'avoir dans votre vie comme un fantôme auquel on ne peut échapper?...
Non, non, il faut qu'il y ait entre nous assez d'espace pour que je ne puisse même céder au désir du retour ; il faut que je m'enfuie bien loin et pour longtemps.... pour toujours si je le puis..
— Ah ! ne dites pas cela !
— Pourquoi ne point oser dire la vérité? La manière dont Georges acceptait le
sacrifice qu'elle lui avait demandé dépassait toutes les prévisions d'Hélène» Elle avait bien senti la nécessité de cesser une intimité chaque jour plus périlleuse; mais, en renonçant à voir Georges elle avait sans doute compté, à son insçu, sur quelques fugitives rencontres qui lui permettraient de le voir de loin , de rencontrer son regard, d'entendre au moins sa voix!... Et voilà que tout à coup ces dernières et misérables consolations lui étaient enlevées! Il ne s'agissait plus de dénouer des liens devenus trop doux , on lui annonçait une séparation absolue , l'absence sans limites, quelque chose comme la mort!
Cette idée brisa tout ce qui lui restait de fermeté; ses larmes jusqu'alors retenues éclatèrent , et elle s'écria :
—Mon Dieu ! mais qu'avons-nous fait pour mériter de tant souffrir.
— Ne regardez point dans le présent , Hé-
7Ï> LE MAT 1»K CÛCAG.NIi.
lène, dit tendrement Georges en lui prenant la main, ne songez point à l'avenir!... Défendez à votre esprit toute autre pensée que celle du sacrifice accompli. Point de larmes surtout : une seule larme échappée peut ouvrir ces abîmes de désespoir qui noient le cœur.. . Oh ! n'empoisonnons pas notre résolution par des regrets; en renonçant au bonheur, accomplissons fermement le sacrifice et jouissons de cette joie amère que donne la conscience satisfaite. Songez, Hélène, que je vais vous quitter et pour ne plus vous revoir! Cette première part de la vie que tout homme donne à l'amour et qui forme plus lard dans son passé un de ces nids chanteurs où dort la couvée des purs souvenirs, se résumera pour moi dans cette courte entrevue. Les réminiscences de cette heure devront me suffire tant que je vivrai; je n'aurai plus d'autre consolation, ni d'autre espérance.
Oh ! faites que j'emporte au moins quelque douce image , quelque chère parole ; ne me laissez point partir lecceur saignant et révolte. La douleur elle-même peut avoir ses douceurs quand on l'accepte avec une tendresse résignée.
— Oh ! vous avez raison , dit Hélène pleine d'une adoration attendrie; je vous ai demandé ce sacrifice, et c'est moi qui vous le rends plus douloureux. Pardonnez-moi et partez... puisqu' il le faut... partez béni par moi !
Elle avait tendu ses deux mains au jeune homme, il les pressa sur son cœur, puis sur ses lèvres.
— Une fois, murmura -t- il avec une sorte d'égarement, une seule fois encore je veux vous dire combien je vous aime!.. Hélène, regardez-moi... demeurez ainsi vos mains dans les miennes. Oh! je veux graver
dans ma mémoire votre air, votre geste, toutes les circonstances de cet instant suprême le plus doux et le plus cruel de ma vie ; je voudrais n'en rien oublier, trouver quelque chose qui pût m'en rendre le souvenir à jamais vivant!...
La jeune femme dégagea doucement l'un de ses bras, pressa le ressort du bracelet de cheveux qui l'entourait et le laissa tomber entre les mains de Georges.
Celui-ci fit une exclamation de joie.
—Gardez -le pour l'amour de moi, dit-elle à demi-voix.
Monery le porta à ses lèvres sans répondre ; puis se levant avec effort, tendit une dernière fois la main à Hélène ! elle se jeta dans ses bras.
Tous deux restèrent longtemps ainsi, muets et sans mouvement, et pleurant beaucoup.
Enfin, la jeune femme se dégagea douce-
ment de l'étreinte convulsive de Monery; leurs mains se serrèrent encore , et ils se séparèrent sans pouvoir prononcer le mot d'adieu.
Une heure après, Hélène fut saisie de convulsions nerveuses qui jetèrent l'effroi dans l'hôtel. Ces convulsions , entremêlées d'évanouissements et de souffrances aiguës , se prolongèrent jusqu'au soir, où les soins de Randel réussirent enfin à les calmer.
La jeune femme , qui jusqu'alors n'avait eu nulle conscience de ce qui l'entourait, reconnut le docteur.
— Eh bien! dit celui-ci en souriant, vous voyez bien que les nerfs étaient malades.
— Qu'est-il donc arrivé? demanda Hélène.
— Rien, répliqua Randel ; quelques spasmes... mais désormais il faut y prendre
garde... une autre crise pourrait être plus grave, et vous devez vous ménager dans votre état.
— Comment? demanda Hélène.
— Eh ! oui , répéta le docteur en riant... dites adieu à toutes ces tristesses qui naissent de l'isolement et réjouissez vous, car bientôt vous aurez de l'occupation et un compagnon obligé...
— Et qui donc?
— Qui?.. Pardieu ! votre enfant !
En toute autre occasion , la nouvelle annoncée par Randel eût comblé Hélène de joie, mais pour être bien accueilli le bonheur lui-même a besoin d'à-propos, et il est des moments où l'amertume de notre souffrance se communique à tous nos sentiments,