‹ Le mât de cocagneChapitre 4 sur 10 · IL · texte numérisé non relu

IL

comme dans ces maladies où la bile se mêle à notre sang le plus pur. L'abîme de douleur dans lequel venait de tomber Hélène était d'ailleurs trop profond. Loin que l'espoir qu'on lui offrait pût l'en sortir , elle l'y entraîna avec elle, pareille à ces malheureux qui emportent dans le précipice les branches auxquelles ils veulent se retenir. Jugeant l'existence au point de vue de sa sensation présente, elle pleura d'avance sur cette créature destinée à subir ce don de souffrance que l'on appelait la vie. Si , par instants, les instincts de mère envoyaient à son cœur quelques bouffées de joie , elle les repoussait comme les inspirations d'un lâche égoïsme. Se réjouir de la naissance de cet enfant n'était-ce pas, en effet, songer à elle seule, calculer la consolation qu'elle pouvait y trouver sans se rappeler les épreuves qu'il devait subir? Si l'on interrogeait cha-

que homme vers le déclin de sa vie, combien en trouverait-on qui se déclarassent heureux d'être nés ?

Puis, lorsque , malgré tous ces raisonnements, elle sentait une joie confuse sourdre au fond de son cœur, elle se rappelait Monery avec remords. En consentant à son sacrifice, elle s'y était associée , et cette solidarité de douleur avait été, pour ainsi dire, une des conditions de leur séparation ; aussi éprouvait-elle une sorte de honte à accepter une consolation qu'il ne pouvait partager; il lui semblait que c'était abandonner cette communauté de sacrifice qu'elle avait acceptée, et que le fardeau de Georges devrait en être plus lourd.

Toutes ces délicatesses de cœur que les femmes seules inventent venaient en aide à sa tristesse.

Elle apprit quelques jours après le départ

de Monery, par le journal même qu'il avait jusqu'alors dirigé. Il se rendait en Pologne où l'insurrection pour l'indépendance commençait à s'étendre.

Hélène fut saisie d'un pressentiment funeste. Elle se rappela qu'un jour où Randel cherchait à justifier le suicide, Georges avait dit : — Pourquoi se frapper soi-même et tom • bersans but? N'est-il donc dans le monde aucun péril utile à braver, aucun homme auquel on puisse conserver la vie en mourant à sa place? Si j'avais besoin de devenir quelque chose qui ne sent plus, comme dit le docteur, je ne voudrais point d'un honteux suicide qui ferait fouiller dans mes sentiments les plus intimes pour en connaître la cause; je voudrais trouver, comme Hercule, quelque grand travail à accomplir, et que ma mort fût au moins une belle action ! Hélas! cette belle action, n'allait-il point

la chercher au loin ? — Hélène, étourdie d'épouvante à cette seule pensée, n'osa s'y arrêter.

Elle passa les premiers jours qui suivirent le départ de Monery dans un abattement plus cruel que le désespoir. Ce départ avait ôté tout l'intérêt de sa vie. Plus d'attente journalière , plus de tendre agitation, plus de combats! elle était désormais tranquille, mais d'une tranqnillité qui ressemblait à la mort.

Le retour de Deslandes ne put la ranimer. Devenue indifférente à son amour , elle ne conservait plus ni ressentiment du passé, ni espérance pour l'avenir. Elle reçut Léon avec une froideur distraite et affaissée. Celui-ci attribua ce changement à l'état d'Hélène , et s'inquiéta seulement de la voir obligée à un repos qui l'empêcherait de paraître dans le monde. Cette contrariété dissipa la

médiocre joie que lui avait causé l'espoir d'être bientôt père...

Qu'importe , en effet, à l'ambitieux de nos jours qu'un autre porte après lui le nom qu'il aura porté?.. Le présent n'est-il point tout, dans ces fortunes de hasard sans veille et sans lendemain ? Autrefois l'esprit de race élargissant les desseins du puissant, il voulait assurer l'éternité de son pouvoir par la continuité de sa lignée ; et il y avait, dans ce travail pour un nom à conserver, comme une grossière aspiration vers l'immortel et l'infini ! Mais aujourd'hui , nos hommes d'état ont rapetissé jusqu'à l'égoïsme. Dédaigneux du passé et indifférents à l'avenir, ils ne regardent l'autorité que comme une industrie à bail qu'il s'agit d'exploiter à leur profit. Ne leur demandez ni grandes entreprises , ni prévisions lointaines , ni aucune de ces semailles fécondes dont les descendants doivent

récolter le fruit. Ne leur parlez ni de gloire , ni de prospérité! vanités sonores que respectent encore seulement quelques hommes de petites vertus ; le temps , le but , ils ont tout rétréci à la mesure de leurs âmes ; le temps, c'est aujourd'hui , le but , c'est eux-mêmes!

Ne pouvant, ainsi qu'il l'avait espéré, utiliser Hélène pour ses relations , Deslandes lui permit de se rendre au Roncy dès les premiers beaux jours.

L'influence du printemps et la vue de la campagne réveillèrent la jeune femme de son engourdissement ; elle reprit insensiblement son activité et ses goûts , et , presque sans s'en apercevoir , se remit à vivre.

Le moment d'être mère approchait d'ailleurs ; il fallut tout préparer pour cet enfant encore inconnu , et déjà pourtant si aimé !

En disposant l'une après l'autre les pièces du trousseau , Hélène sentit ses craintes dis-

paraître , ses scrupules s'évanouir , et une joie croissante inonder son cœur. Ah !

quelque indigente que fût la part de bonheur faite aux femmes dans la société , elle comprit que Dieu leur avait donné une compensation à toutes les infériorités et à toutes les tortures; elles étaient mères! Les hommes pouvaient les mettre en dehors de toute loi humaine en permettant contre elles l'astuce et le parjure; ils pouvaient faire de ce parjure une honte pour celles qui en avaient souffert , une gloire pour ceux qui l'avaient commis; ils pouvaient leur imposer tous les devoirs en leur interdisant tous les droits ; mais elles étaient mères! ce mot renfermait tout , compensait tout ! Un être naissait et vivait d'elles ; elles le voyaient grandir entre leurs bras; elles sentaient en lui quelque chose de leur cœur qui semblait recommencer l'essai des sensations; elles

étaient son amour, sa lumière, sa providence ! 0 saint et ineffable empire de la maternité! avec quel frémissement délicieux Hélène se préparait à te connaître! hélas! c'était le dernier espoir de sa destinée , la dernière fleur de sa couronne de femme prématurément flétrie !

Le moment attendu arriva enfin. Hélène mit au monde une fille qu'elle appela Clémence.

Deslandes , occupé à se faire nommer député par ses anciens voisins de Chante-Mer^e, n'arriva que huit jours après la délivrance. Il montra quelque regret de n'avoir point un fils , parla avec chaleur à Hélène de la majorité qu'il avait obtenue , et lui annonça la prochaine arrivée du baron Didier , également appelé à faire partie de la nouvelle chambre.

Randel arriva dès le lendemain au lloncy.

Il avait été moins heureux que Deslandes près des électeurs de Rennes , qui avaient nommé son concurrent.

— C'est delà faute du préfet, dit-il à Léon: ce comte de Renville ne peut oublier qu'il a été grand seigneur ; il trouve que je pue le peuple , et ne m'a point soutenu comme il l'avait promis ; mais je le lui revaudrai.

II remit à Deslandes plusieurs journaux qui parlaient de son élection. Un seul , la Nation, accompagnait cette annonce de récriminations amères contre les nouvelles opinions du conseiller d'état, qu'il traitait d'apostasie.

— C'est un article de Claude Leblanc , dit Léon lorsqu'il eut achevé ; un fou auquel on a proposé la préfecture de la Gironde, et qui a mieux aimé se faire le Mahomet des bousingots. Du reste, en voulant me nuire, il me sert.

— Devant le public ?

— Non , près de la cour. Une telle attaque eût pu m'effrayer après la révolution ; le gouvernement avait encore besoin de ménager la presse et les héros des trois jours ; mais maintenant , c'est autre chose.

— Sans compter, observa Randel , qu'en voulant ressusciter le père Duchesne, notre ami Claude ôte à ses paroles toute autorité : il ne faut jamais parler avec colère à des gens de sang-froid, ou ils vous donneront tort sans vous entendre. Monery l'avait compris quand il dirigeait le journal.

— Heureusement qu'il n'est plus là.

— Savez-vous , à propos, ce qu'il devient, ce pauvre Romain?

— Il commandait une troupe de révoltés à la dernière bataille contre les Russes.

— Et il en est réchappé 2

— Je l'ignore»

Hélène, qui écoutait palpitante, ne put retenir un sourd gémissement.

— Nous fatiguons la malade, dit Randel en se levant. Venez , j'ai une lettre du comte de Renville à vous communiquer.

Tous deux sortirent.

Lorsque Hélène fut rétablie, Deslandes voulut lui faire renoncer aux soins embarrassants qu'elle voulait donner elle-même à son enfant ; mais elle s'y refusa. Il employa en vain la prière, les raisonnements, la raillerie, les ordres même -, elle résista à tout avec une ténacité patiente et inflexible! Enfin, fatigué d'une lutte inutile, Léon se décida à la laisser agir à sa fantaisie.

Son temps était d'ailleurs trop utilement occupé au dehors pour qu'il pût le perdre en débats domestiques. Ses débuts à la chambre avaient été brillants ; mais, après avoir prouvé ce qu'il pouvait, il ne persista point

à conquérir une célébrité d'orateur qu'il savait plus dangereuse que profitable. Il s'associa aux travaux des commissions, développant par l'exercice le sens pratique des choses qu'il avait toujours eu en lui. Sa prodigieuse activité, son aptitude universelle, l'entrain ingénieux et lucide de son esprit lui acquérirent bien vite une réputation et une influence qu'il laissa grandir avec une sage économie , sans en user. Enfin, au bout de deux sessions, il était devenu un de ces hommes d'affaires que la chambre charge de travailler pour elle; espèce d'avoués constitutionnels qui font la procédure du gouvernement, comme d'autres celle des tribunaux.

Il établissait en même temps dans les salons sa réputation d'homme politique par des jugements rapides, des images colorées et des épigrarnmes contenues, le tout en

termes assez concis pour être répétés. Clara le servait à cet égard avec un zèle et une finesse dont il sentait tout le prix; entièrement dévouée à sa fortune , elle avait réussi à y associer le président lui-même, mais indirectement et à son insu. Ne pouvant obtenir qu'il devînt le prôneur de Deslandes, elle lui avait donné à jouer le rôle d'ennemi ! c'était lui qui était chargé de ces attaques intempestives ou maladroites qui mettent tout le monde du parti de l'attaqué, de ces reproches futiles qui font penser qu'il n'en existe point de sérieux, de ces entre parenthèses sur les talents, sur l'instruction, sur l'activité de celui auquel on se déclare hostile , et qui semblent autant d'aveux forcés arrachés à un adversaire. M. de Gurol continuait même en présence de Deslandes cette guerre bienfaisante dont le conseiller d'état n'avait garde de se plaindre.

Pendant ce temps , Hélène vivait dans la retraite, uniquement occupée de sa fille. On s'était d'abord étonné dans le mon le de voir une femme jeune, riche et belle, renoncer à tous les plaisirs pour remplir ses devoirs de mère ; ne pouvant croire à une pareille bizarrerie , on avait conclu que quelque motif caché obligeait Hélène à cette retraite , et ne trouvant ce motif ni dans son âge, ni dans sa figure, on l'avait cherché dans quelque infirmité de son esprit. Les opinions étaient donc à peu près uniformes à son égard, et on ne lui laissait guère que le choix entre l'idiotisme ou la folie.

Sur ces entrefaites, une circonstance imprévue vint obliger Hélène à paraître dans ce monde qu'elle avait jusqu'alors évité.

Elisabeth arriva à Paris avec une consultation de son médecin de Rennes, qui lui ordonnait les distractions . Hélène refusa d'à-

bord de l'accompagner, mais madame Bourget lui objecta qu'elle ne pouvait se présenter seule dans des salons où elle ne connaissait personne, et fit tant par ses désolations et ses prières, qu'elle lui arracha la promesse de l'y présenter.

Le jour même arriva une invitation de madame Firmiani , que les deux cousines acceptèrent.

Chacun des grands salons de Paris a, comme chacun des grands théâtres, sa spécialité et son public. Il y a les salons artistiques, où l'on passe son temps à se moquer des bourgeois , c'est-à-dire de tout ce qui n'est pas peintre ou sculpteur; les salons littéraires où l'on entend lire les pièces refusées et les poèmes sans éditeurs; les salons de la finance, où les hommes s'occupent d'affaires et où leurs femmes s'en vengent. Le salon de madame Firmiani était surtout

fréquenté , ainsi que nous l'avons déjà dit. par le monde diplomatique; on y trouxail les envoyés ordinaires et extraordinaires des divers états du monde , depuis l'ambassadeur de toutes les Russies jusqu'au chargé d'affaires de la république de l'Equateur. Envoyant ces uniformes chamarrés de toutes les décorations inventées par la vanité dans les quatre parties du monde, en entendant ce français parlé avec tous les accents de la terre, sauf celui de la France, on eût pu se croire à l'un de ces établissements de bains où l'aristocratie de toutes les nations, se donne rendez-vous chaque année pour jouer au whist , et parler de chevaux.

Outre la diplomatie , la princesse recevait un certain nombre d'hommes publics et des journalistes, qui venaient chez elle

nouer des relations, car sa maison était une

sorte de terrain neutre, où les diférentes opinions se rencontraient.

Quand à elle, étrangère à la politique, elle n'en parlait jamais; se contentait comme elle le disait de préparer des tête-à-tête aux partis ennemis.

C'était du reste, une de ces petites femmes vives, brunes et fermes, que l'on trouve laides jusqu'à quarante ans, et dont on dit alors qu'elles ont dû être jolies autrefois. Facile à familiariser comme toutes ces italiennes, elles tutoyait les femmes et appelait les hommes carino, le tout dans un patois moitié français, moitié napolitain qui n'était pas sans charme. Son grand nom, sa fortune, ses nombreux voyages lui avaient facilité les moyens de nouer des relations avec les aristocrates de toute l'Europe, et de former le salon curieux dont nous venons de parler. Elle y niellait du reste, toute sa

gloire, et ne négligeait rien pour attirer chez elle, ce que la diplomatie ou la politique pouvait avoir de célèbre, à peu près comme ces lords anglais qui se ruinent à augmenter leur collection , non pour en jouir, mais pour l'avoir complète.

Hélène et Elisabeth arrivèrent tard chez la princesse et trouvèrent la réunion nombreuse. Cependant madame Firmiani réussit à les faire pénétrer dans le second salon , où se trouvaient déjà les ambassadrices d'Angleterre, d'Autriche et de Russie.

Toutes deux paraissaient pour la première fois chez madame Firmiani; aussi leur entrée occasionna-t-elle un certain mouvement; tous les regards se tournèrent de leur côté , et les femmes demandèrent leurs noms à demi-voix.

En se voyant ainsi l'objet de l'attention générale, Hélène devint tremblante et voulut

rétrograder, mais Elisabeth continuait à s'avancer d'un air assuré et souriant.

— Madame Bourget prend possession de son empire , dit une voix près d'Hélène.

— Vous ici, docteur? s'écria-t-ellc, étonnée , mais heureuse, de trouver un visage connu au milieu de cette foule étrangère.

— Vous voyez ce que les révolutions peuvent faire d'un homme , reprit Randel d'un air piteusement comique ; Diogènc a mis des gants.

— Vous connaissez donc la princesse?

— Comment! ne suis-je point depuis la révolution de juillet le médecin d'une partie du corps diplomatique? C'est moi qui purge toutes les ambassades de second ordre; il suffirait d'une de mes ordonnances pour les empêcher de venir aux fêtes de la princesse; aussi ne me parle-t-elle qu'avec des diminutifs de diminutifs.

— Et vous vous êtes décidé à venir à ces fêtes?

— Que voulez-vous? On était habitué à me voir en paysan du Danube, on n'y prenait plus garde; le changement empêchera de m'oublier. Puis, vous savez qu'on a fait de moi un fonctionnaire. Je suis obligé d'avoir delà dignité et un habit noir.

En parlant ainsi , ils étaient arrivés à l'extrémité du salon. Hélène et Elisabeth s'assirent; Randel s'approcha de cette dernière.

— Eh! bien, demanda-t-il, de ce ton de bonhomie qu'il ne manquait jamais de prendre lorsqu'il méditait quelque méchanceté; vous n'aimez donc point Rennes, pauvre femme?

— Oh ! une ville horrible,*locteur! dit madame Bourget.

— C'est singulier, reprit Randel ; lorsque j'y suis passé il y a un mois, vous en disiez des merveilles! Bu reste, il faut si peu de

chose pour rendre insupportable un séjour qui nous plaisait! A propos , M. de Renville a donc quitté votre préfecture?

— Oui, répondit Elisabeth en rougissant légèrement.

— Bourget m'avait écrit que, depuis, vous étiez triste, ennuyée, reprit le docteur d'un air innocent ; je lui avais même envoyé une consultation ; mais il n'y a que les malades à savoir au juste ce qu'il leur faut, et puisque vous avez senti que c'était l'air de Paris... A propos, M. de Renville vient aussi d'y arriver.

— Je l'ignorais, dit Elisabeth, qui avait peine à cacher son embarras.

— Et Bourget, continua Randel avec la même tranquillité, n'espère-t-il point un prochain avancement?

— Je ne sais , monsieur.

— 11 me semble, interrompit Ilélène, avoir

entendu M. Deslandes parler d'une place d'avocat général qui sera bientôt vacante.

— Où cela ?

— Mais à Lyon } je crois.

— A Lyon! répéta Randel, en jetant un regard moqueur à madame Bourget, qui serra les lèvres avec dépit. Comment donc! la seconde ville du royaume! Ce serait magnifique! Ce diable de Bourget est né... heureux. A propos M. de Renville ne vient-il pas d'être aussi nommé préfet à Lyon ?

Les à propos du docteur avaient un mal à propos si visible et si volontaire qu'Elisabeth ne put se contenir, et, son dépit l'emportant sur son embarras , elle dit au docteur en le regardant en face :

— Il paraît que vous vous occupez beaucoup du comte de Renville , monsieur ?

— En êtes-vous jalouse? demanda Randel en souriant.

— Je suis... étonnée, reprit Elisabeth en hésitant sur le mot à employer, sérieusement étonnée de voir M. Randel s'occuper d'une chose à laquelle il n'a aucun intérêt personnel.

— Qu'en savez-vous?

— M. de Ren ville n'est point, que je sache , ami du docteur.

— Alors il faut qu'il soit mon ennemi?

— Qui vous fait penser?...

— Mon Dieu , c'est une idée , fort ridicule sans doute , mais j'ai la manie du diagnostic, comme tous les médecins. Je me suis figuré, par exemple, que M. de Renville n'avait point appuyé ma candidature à Rennes , comme le ministre l'en avait prié...

Elisabeth fit un mouvement.

— Qu'il avait refusé de prendre dans ses bureaux mes deux cousins , précisément parce qu'ils étaient recommandés par moi.

Madame Bourget le regarda.

■ — Qu'il plaisantait enfin ma toilette et me trouvait plus de guenilles que de science.

Elisabeth ne put retenir une exclamation.

— Vous le voyez , ce ne sont là que des idées , continua Randel avec intention , mais je voudrais les perdre. M. de Renville a trop d'expérience et d'esprit pour que l'on ne craigne point son opposition ; tâchez , chère dame, défaire ma paix avec lui.

— J'essaierai, répliqua madame Bourget.

— Je vous laisse donc plaider ma cause , dit Randel en se levant, car voici le comte lui-même.

Le préfet venait en effet d'apercevoir les deux cousines et ne larda point à arriver près d'elles. Après quelques politesses échangées, il les invita à voir des mosaïques exposées dans la bibliothèque de la princesse 5 mais l'idée de traverser de nouveau le salon sous

tous ces regards épouvantait Hélène elle laissa aller madame Bourget et demeura seule.

Tout le monde a éprouvé la tristesse qu'inspire une fête dont on ne partage pas la joie. Ces parures , ce mouvement , ces lumières dont vous êtes entouré, semblent alors autant de violences faites à votre sensation ; la musique dont les sons excitent la gaité des autres n'éveille en vous qu'un malaise nerveux ; votre souffrance s'exalte par le contraste, vous vous repliez sur vous-même, vous rentrez votre âme bien au-dedanspour la mettre à l'abri de tout ce bruit qui la blesse et vos plus douloureux souvenirs l'entourent comme autant de lugubres fantômes.

Restée seule, Hélène se sentit prise d'une

de ces mélancolies aiguës et écrasantes. Elle

se mit à repasser toute sa vie depuis trois

années, mois par mois, jour par jour, s'ar-

rêtant avec une sorte d'acharnement sur les

LE MAT DE COCAGNE, t07

heures les plus douloureuses , retraversant lentement tout ce passé de déchirements, et y heurtant à chaque pas l'image de Monery. Hélas! qu'était-il devenu? Elle avait en vain lu les journaux , interrogé ses amis, tous étaient sans nouvelles! avait-il succombé? Était-il prisonnier des Russes, ou continuaitil à combattre dans les rangs décimés de l'armée insurgée?

Toutes ces suppositions étaient presque également poignantes pour Hélène. Elle flottait partagée entre elles sans rien voir de ce qui l'entourait, lorsque le nom de Pologne prononcé à quelques pas lui fit tourner brusquement la tête. Elle aperçut un groupe d'étrangers parmi lesquels se trouvait Randel.

— J'ai vu les choses de près puisque j'arrive de Varsovie, disait un grand jeune homme brun, dont la tenue demi-ci\ile et

demi-militaire annonçait un aide de camp i avant un mois tout sera fini et le czar aura repris ses droits.

— N'importe, observa Randel, il aura été longtemps à rouler son peloton de fil, comme il appelle gracieusement la Pologne, et j'ai bien peur qu'à la première occasion elle ne se remette en échcvau.

— On recommencera, monsieur, dit un grand homme blond tout chamarré de croix.

— Je sais que votre maître est entêté, répliqua le docteur, mais on ne connaît point l'avenir. La France peut se rappeler un jour qu'elle a des compatriotes aux bords de la Vistule.

Le Russe ne répondit rien, mais il sourit.

— Je comprends , je comprends , reprit Randel, vous pensez qu'alors comme maintenant nous nous contenterons de leur envoyer des cantates et du vieux linge. Je n'ose

point dire le contraire-, quoiqu'il y ait encore un bon nombre de nos jeunes gens disposés à promener en Europe notre drapeau tricolore.

— Des fous, qui depuis quinze ans vont se faire estropier partout ou flotte une guenille sur laquelle on lit le mot de liberté! observa l'aide de camp ; j'en ai vu plusieurs à Varsovie sans pain et sans souliers...

De nouveaux venus interrompirent la conversation , et le groupe se sépara.

Hélène qui s'était levée courut au docteur.

— Vous connaissez cet officier qui arrive de Pologne, demanda-t-elle vivement.

— Sans doute, c'est M. de Celar, un capitaine de lanciers, qui n'a encore fait la guerre que dans les rues.

— Et il ne vous a rien dit de M. Monery?

— Rien.

— Au nom du ciel, interrogez-le, docteur.

— Sur le champ.

Mais M. de Celar n'était déjà plus là. Ran* del se mit à la chercher de salons en salons tandis qu'Hélène attendait haletante. Il revint enfin.

— Je l'ai trouvé, dit-il.

— Eh bien?

— Il ne sait rien de Georges; mais il m'a parlé d'un capitaine qui arrive de Lithuanie où était Monery, et qui pourra peut-être nous donner quelque renseignement.

— Ah! voyez-le, je vous en conjure.

— Demain je passerai chez-lui.

Le lendemain , Hélène attendit le docteur avec une impatience agitée ; il ne vint qu'assez tard dans la soirée... Il avait vu le capitaine qui connaisait Monery et l'avait laissé, un mois auparavant, à l'hôpital militaire de Varsovie.

tE MAT DE COCAGNE. 4 H

— A l'hôpital , répéta Hélène , il est donc blessé.

— Et assez gravement, à ce qu'il parait. Du reste , maintenant que nous savons où le chercher, nous pourrons avoir des renseignements. L'administration des hôpitaux a généralement plus d'ordre que le canon qui tue sans tenir registre de ses morts. Je vais mettre en campagne quelques-uns de mes clients diplomates, et sous peu nous aurons des nouvelles.

Environ quinze jours après, Randel revint avec une lettre qui confirmait le récit du capitaine. Monery était resté près d'un mois à l'hôpital militaire de Varsovie, mais il l'avait quitté à l'approche des Russes, malgré les conseils des médecins^ et avait rejoint les insurgés ; on ignorait ce qu'il avait pu devenir depuis. Du reste, l'incertitude ne pouvait durer longtemps désormais, l'ar»

mée polonaise était dispersée, l'insurrection éteinte, et, si Georges survivait, il devait avoir déjà repris la route de France.

Hélène dut donc se résigner à attendre ; sa tristesse n'avait point échappé à Elisabeth, mais, persuadée par sa propre expérience que tous les chagrins devaient céder aux distractions du monde, elle s'efforçait d'entraîner sa cousine dans le tourbillon auquel elle-même s'était livrée avec une sorte de délire. Hélène cédait quelquefois par faiblesse, quelquefois volontairement , et par cela même que le monde redoublait les accès de sa mélancolie, car il en est d'un cœur malade comme d'un membre blessé, nous nous plaisons à interroger sans cessse la sensibilité, à toucher le mal et à le faire saigner.

Son isolement d'ailleurs, au milieu de la foule, lui laissait toute liberté de se livrer à ses rêveries. Elle n'y connaissait personne.

LE MAT DE COCAGNE. iVi

et malgré son élégance et sa figure charmante, son apparition avait à peine été remarquée. Il lui manquait, en effet, ce qui fait le succès en toute chose : la volonté de fixer les regards! Aussi, lorsque l'on parlait de sa beauté, Randel ne manquait-il jamais de hausser les épaules en disant :

- — Qu'est-ce qu'un beau régiment qui n'a point de tambours ; personne ne l'entend passer ; parlez-moi de madame Bourget.

La grâce libre et la gaîté bruyante d'Elisabeth l'avait effectivement fait remarquer dès le premier jour. Les soins assidus de M. de Renville achevèrent de la classer. Tous les héros de la fashion coururent à cette idole nouvelle , et ce fut à qui supplanterait le comte.

Cette émulation créa à madame Bourget

une sorte de cour dont elle recevait les homil. a

144 r,F.MAT DE COCAGNE.

mages avec L usance des femmes nées pour cette royauté.

L'avocat général arriva au milieu de ce succès dont Elisabeth ne lui avait rien dit. La première fois qu'il la conduisit chez la princesse, il fut entouré, dès son entrée, par une troupe de poursuivants d'amour qui lui enlevèrent Elisabeth et l'emmenèrent.

Après de vains efforts pour la rejoindre , Bourget revint vers sa cousine qui causait avec Randel.

— Qu'avez-vous donc , demanda Hélène , qui remarqua son air penaud et furieux ?

Désiré raconta avec un dépit plaisant ce qui venait de lui arriver. Randel éclata de rire et s*écria :

— Vous pensiez peut-être que madame Bourget venait au bal pour vous. Vous êtes , mon cher, par trop magistrat.

LE MAT DE COCAGA 1 i 5

•— Mais il me semble... dit Bv rget gravement.

— Il me semble , interrompit le docteur, qu'un mari qui veut avoir de l'avancement , et qui a des amis haut placés , doit , avant tout, montrer qu'il sait vivre. On n'entre point, mon cher, dans un bal du beau monde , en donnant le bras à sa femme; on ne court point après elle de salon en salon, et surtout on n'a point cette figure effarée. Songez que vous êtes ici le seul être auquel madame Bourget ne doive point prendre garde , et avec lequel il serait ridicule d'être aimable. Au bal, vous n'êtes même point pour elle un homme, vous n'êtes qu'un mari.

L'avocat général s'en alla sans répondre ; mais il revint bientôt le visage épanoui.

— Et bien , avez-vous retrouvé Elisabeth ? demanda Hélène.

— Non , répliqua Bourget , mais je suis tranquille ; elle est avec un ami.

— Qui cela ?

— M. de Ren ville.

Le regard de Randel rencontra celui d'Hélène , qui ne put s'empêcher de sourire, puis de rougir d'avoir souri. Elle se leva en priant Bourget de la conduire à sa cousine,

Mais celle-ci était engagée dans un quadrille, et Ton ne pouvait arriver jusqu'à elle. Hélène, qui ne dansait point, se fit conduire à la bibliothèque où Bourget la laissa pour chercher le président de Gurol auquel il voulait parler.

Les deux ou trois lecteurs qui s'y trouvaient , occupés à parcourir des journaux , ne tardèrent point à se retirer également, et la jeune femme se trouva seule.

Qui ne connaît le charme de ces solitudes inattendues que le hasard ménage quelque-

LE MAT DE COCAGNE. Il"/

fois au milieu d'un bal? H y a dans ces rumeurs qui vous arrivent légèrement affaiblies , dans ces lumières dont vous entrevoyez les lueurs, une sorte de comparaison vivante qui vous fait mieux jouir du silence qui vous entoure. En sentant si près d'elle cette agitation qu'elle ne partage pas , l'âme éprouve quelque chose du bien-être que donne à nos sens la chaleur du foyer pendant que l'orage gronde au dehors.

Voulant jouir dans toute sa plénitude de cette sensation , Hélène s'approcha de la fenêtre, souleva le rideau de velours, et se glissa dans la large embrasure qui formait une sorte de cabinet plus sombre et plus silencieux. Devant elle brillait le ciel étoile, tandis que derrière, retentissait confusément le son des instruments. Elle appuya son front contre la vitre , et demeura ainsi quelque

temps sans pensée , mais l'esprit bercé par une vague rêverie.

Un bruit de voix qu'elle crut reconnaître, l'arracha à sa méditation. Elle écarta doucement le rideau , et aperçut son mari et Clara.

Tous deux étaient assis au coin le plus éloigné, et presque cachés par un grand pupitre gothique sur lequel étaient posés quelques in-folios précieux. Ils parlaient vivement, mais à voix basse, comme s'ils eussent craint d'être entendus. Tout à coup ils se turent : Bourget venait d'entrer suivi du comte de Renville et de M. de Celar.

— N'écoutez pas le capitaine , disait le comte en riant ; il en veut à Deslandes d'avoir été plus heureux que lui.

— Alors, c'est donc vrai ? demanda l'avocat général , les yeux grand ouverts , ce pauvre M. de Gurol?...

— Est dans le cas de l'article 229, continua M. de Renville en riant.

— Comme tant d'autres magistrats honorables , acheva l'aide -de -camp en riant aussi.

Bourget. fit un geste de stupéfaction.

— C'est incompréhensible , dit- il ; Deslandes que je croyais uniquement occupé d'affaires ! Mais c'est donc une épidémie à Paris! pauvre président!., un homme si grave !.. Mais la chose est-elle connue ?

— Comme la Parisienne, dit M. de Celar.

— Madame de Gurol s'est donc compromise?

— C'est-à-dire que Deslandes passe toutes ses soirées chez elle.

— Bah!

— Et qu'elle lui rend ses visites.

— Comment?

— On l'a trouvée clans son cabinet, écrivant sous sa dictée.

— Est-ce possible ! s'écria l'avocat général béant... dans son cabinet... quelle audace!.. Et moi qui me plains des légèretés de madame Bourget ; des enfantillages!., ma ibi, Renvilie, vous aviez raison, mon cher! comme vous dites, je ne mérite pas mon bonheur!.. Mais, à propos de cela, j'oublie qu'Elisabeth m'attend.

— Restez , dit le comte.

— Vous vous chargez d'elle alors?., à la bonne heure, c'est un service d'ami.., Pendant ce temps, je vais parcourir les journaux.

M. de Renvilie sortit avec l'aide de camp, et Bourget s'approcha de la table; mais, en passant devant le pupitre gothique , ses regards se portèrent sur le coin où Deslandes et Clara

se tenaient assis. II recula en poussant un cri.

Tous deux , se voyant reconnus , se levèrent. Deslandes semblait embarrassé; quant à madame de Gurol , elle avait ce visage impassible qui donnait, par instants, à ses traits une physionomie dure et , pour ainsi dire , accablante.

Bourget était resté à la môme place , un pied en avant et un bras en l'air.

— Nous n'avons point voulu interrompre les instructives explications données à monsieur, dit Clara d'un accent ferme.

— Vous avez entendu? balbutia Désiré.

— Et je ne croyais point que la méchanceté pût être aussi audacieuse ! ajouta Deslandes avec une indignation jouée 1

— Ainsi, c'est une fausseté? demanda Bourget.

Madame de Gurol lui jeta un regard qui le fit pâlir,

— J'en étais sûr ! s'écria-t-il , parfaitement sûr... aussi , je n'ai pas cru un mot...

— Je verrai le comte , interrompit Léon ; et je connaîtrai la source de ces calomnies.

— A quoi bon?., dit Clara tranquillement , vos paroles ne persuaderont personne. Ce qui compromet le plus une femme après l'accusatien, c'est la défense : le plus sage est de se mettre au-dessus de pareilles lâchetés.

L'avocat général regarda madame de Gurol d'un air stupéfait; Deslandes lui-même ne put retenir un mouvement de surprise.

— La société est ainsi faite , reprit Claraj elle ne suppose jamais aux actions de la femme d'autre cause , ni d'autre but que l'amour. Quand des intérêts communs nous ont rapprochés , j'ai prévu que nos relations seraient interprétées de cette manière ; j'ai

accepté d'avance d'inévitables calomnies, et je saurai les supporter sans faiblesse.

Puis, se tournant vers Bourget :

— Vous pouvez raconter ce qui s'est passé, monsieur, continua-t-elle , et dire à tous le cas que je fais des mensonges répandus contre moi 5 ils ne changeront rien à ma volonté ni à ma conduite.

— Madame , balbutia l'avocat général , croyez que j'emploirai tous mes efforts à faire connaître la vérité...

— Je vous rends grâce, répliqua froidement madame de Gurol , mais le monde ne croit point à ce qui dérange ses préjugés ; toute justification serait inutile ; le mieux est de laisser les choses suivre leur cours. On ne s'acharne guère contre ceux qui ne se défendent point, et la calomnie est une plante éphémère qui meurt bien vite sur pied faute de soins. La constance de notre intimité

finira d'ailleurs par prouver, je l'espère, qu'ello a d'autres causes qu'une futile passion.

A ces mots , elle reprit le bras de Deslandes , et tous deux sortirent.

Bourget demeura un instant à la même place, immobile, les yeux fixes et les bras pendants ; enfin , poussant un soupir comme s'il eut fait un effort pour sortir de sa stupéfaction, il leva les mains au plafond.

— C'est une Catherine de Médicis , murmura-t il... une Christine de Suède!... quelle majestueuse indifférence pour sa réputation de femme... Voilà un auxiliaire précieux! Ah ! si au lieu de se compromettre en légèretés inutiles madame Bourget voulait...

Son esprit n'osa aller plus loin.

Il tourna les yeux vers le salon de bal, et, s'aperçevant que la danse venait d'être interrompue, il rajusta ses gants, reprit son cla-

que, son air aimable et retourna à la fête. Hélène avait suivi toute cette scène avec une curiosité palpitante. Surprise d'abord par la confidence du comte et de M. de Celar, elle l'avait été bien davantage en entendant la défense de madame de Gurol. Le tranquille sacrifice que faisait celle-ci de son honneur à ses instincts ambitieux, et la visible admiration de Dcslandes pour un tel courage, lui causa un étonnement mêlé de répugnance. Nature toute de tendresse , elle esseyait en vain de comprendre l'association de ces deux êtres, seulement unis par le calcul et le désir d'autorité. Mais cette impuissance même fut pour elle toute une révélation. Hélas! elle n'en pouvait plus douter, son mariage avec Deslandes avait été une erreur fatale pour tous deux, et le divorce tacite qui les avait séparés n'était que la conséquence de natures opposées. Emportées par

des penchants contraires , leurs âmes n'a-> vaient pu demeurer unies, et chacune avait cherché ailleurs une confidente et une associée plus capable de l'entendre. Ah ! pourquoi fallait-il que leurs liens fussent impossibles à rompre! Qu'était-ce donc que ces lois humaines qui fixaient des limites à l'expiation du crime et n'en accordaient point à l'erreur du choix!..

Elle fut arrachée à ces réflexions par madame Bourget qui la cherchait et la ramena au salon.

Comme elle y entrait , Randel courut à sa rencontre.

— Eh I qu'êtes -vous donc devenue, chère dame ? s'écria-t-il ; je vous cherche depuis une heure.

— Moi?

— Oui ; mais commencez par vous asseoir, et n'oubliez pas que vous êtes au bal.

LE MAX DE COCAGNE. l&T

*— Comment?

—J'ai à vous apprendre une grande nouvelle.

— Une grande nouvelle, répéta Hélène qui devint pâle... ah! parlez, docteur.

— Promettez-moi d'abord d'être bien maîtresse de vos nerfs.

— Oui, oui, mais dites... M. Monery...

— Il est ici.

— A Paris?

— Au bal...

Hélène fut obligée de porter vivement son mouchoir à ses lèvres pour étouffer un cri ; un nuage passa sur ses yeux; elle se sentit chanceler, et se retint convulsivement d'une main au marbre de la console qui se trouvait près d'elle. Mais ce ne fut qu'un éclair; le sang qui avait abandonné ses joues y reflua presque aussitôt ; elle se redressa en s'écriant.

— Où est-il?

Le docteur lui fit tourner la tête , et lui montra du doigt la porte la plus éloignée.

Hélène n'y jeta qu'un regard, c'était lui!

Elle porta les deux mains à son cœur, et ferma les yeux. Mais elle les rouvrit presque aussitôt, craignant d'être la dupe d'un rêve. Il était à la même place, et semblait chercher quelqu'un dans cette foule.

C'était lui ! un peu pâle et amaigri , mais c'était bien lui ; toujours le front aussi calme, l'œil aussi pur, le sourire aussi triste !

— Il nous à aperçu , dit tout à coup le docteur.

Les traits du jeune homme venaient en effet de s'illuminer ; il s'élança brusquement dans la foule et Hélène aperçut qu'il venait de leur côté.

Elle fut prise d'une sorte d'étourdissement de joie. Debout et le corps en avant,

elle suivait au milieu de la foule Georges qui s'approchait, elle eût voulu l'appeler et se précipiter vers lui. Enfin le jeune homme réussit à franchir les derniers groupes, et arriva prés d'elle. Hélène lui tendit les deux mains en prononçant son nom. Il avança le bras comme par un mouvement involontaire, mais il le retira aussitôt en rougissant.

Ce bras mutilé ne pouvait plus recevoir l'étreinte d'une autre main!

Hélène se laissa retomber sur son fauteuil avec un cri étouffé.

— Étourdi que je suis , dit Randel; j'aurais du vous avertir! Mais, après tout, l'opération à été aussi bien faite qu'elle pouvait l'être par un chirurgien d'insurgés, et, sans cette blessure qui l'a forcé à se tenir tranquille, notre Romain serait peut-être aujourd'hui au nombre de ces glorieuses victimes

qui n'auront même pas d'épitaphes.

Page 1