‹ Le mât de cocagneChapitre 5 sur 10 · II · texte numérisé non relu

II

— C'est la vérité, dit Georges en souriant.

— D'ailleurs , ajouta le docteur, une main que l'on perd , c'est tout simplement un serviteur que l'on congédie. Celui qui reste travaille pour deux, et Ton finit par ne s'apercevoir de rien.

Mais les regards d'Hélène continuaient à demeurer attachés avec une opiniâtreté douloureuse sur le bras mutilé de Georges, et un tremblement convulsif agitait ses lèvres.

Le jeune homme s'assit prés d'elle.

— Que cette blessure ne soit point pour vous une cause d'affliction , dit-il doucement 5 depuis que je suis ici , je l'ai oubliée; je ne songe qu'au bonheur de retrouver la France , de revoir tant de visages connus, d'entendre tant de voix amies. Je suis comme un mort qui sortirait de sa tombe ; je trouve en toute chose le charme du souvenir et celui delà nouveauté.

— Yous avez donc bien souffert , mon dieu ! murmura Hélène , en joignant les mains.

— Non; la fièvre de l'action m'ôtait le pouvoir de penser.

— Et vous avez laissé vos amis à leurs craintes sans leur écrire une seule fois?

— Parce qu'entre le départ et l'arrivée de la lettre qui les eût rassurés la mort pouvait venir... A quoi bon d'ailleurs raviver les souvenirs qui doivent s'éteindre dans l'absence : le plus sage est de se laisser oublier.

Hélène fit un mouvement.

— Mais pour ceux qui n'oublient pas ? ditelle à demi-voix.

Il y eut un silence. Randel venait de rejoindre un groupe à quelques pas. Hélène et Monery se trouvèrent seuls. Tous deux semblaient désirer une explication et la redouter.

Enfin Georges reprit avec embarras.

— Ma présence a dû vous surprendre, Hélène; j'avais promis de ne point revenir.

— Oh! ne parlez pointde cette promesse, interrompit vivement la jeune femme! ne me rappelez point que c'est moi...

Elle s'arrêta ; son regard avait effleuré le brasde Georges; et des larmes étaient venues mouiller ses cils.

— Ne regrettez rien , reprit Monery ; ce que vons avez fait , vous deviez le faire ; et moi, je devais ne point vous revoir!.. Tant qu'il y a eu là-bas à combattre , j'ai résisté à toutes les tentations; mais quand j'ai vu qu'il ne me restait même plus une occasion de mourir utilement ; quand il m'a fallu , le cœur serré de douleur, renoncer à une cause perdue; malgré moi , j'ai regardé vers la France, le courage m'a manqué, et je suis venu.

LE MAT i>E GOOAGiNii. 133

— Et vous ne partirez plus , dit vivement la jeune femme.

— Il faut...

— 11 faut que vous restiez , je le veux 5 je l'exige...

— Oh ! ne vous unissez point a mon propre cœur contre ma raison et ma volonté...

— Vous ne partirez pas , reprit Hélène avec une énergie douloureuse! Je ne vous verrai point; je ne vous parlerai pas; mais je saurai du moins que vous êtes ici , et que vous ne courez aucun danger... Si vous pouviez connaître ce que j'ai souffert pendant votre absence, et maintenant quels remords!.. iSe puis-je d'ailleurs avoir besoin de vos conseils ou de votre appui? Qui donc aurai-je près de moi, si vous m'abandonnez encore?

— Â.h! je me suis dit tout cela , reprit Georges avec angoisse ; tous les subterfuges que peut inventer le cœur , j'ai déjà eu à les

combattre... pourquoi y re\enir, Hélène?.. De grâce ne me rejetez point dans l'incertitude , ne me rendez pas le devoir obscur...

— Eh bien ! que ce soit donc au nom du devoir, dit vivement la jeune femme ; la cause que vous êtes allé défendre au loin ne courtelle aucun danger ici-même? N'avez-vous rien à faire pour votre pays ? ou bien vos croyances sont-elles ébranlées? doutez-vous de ce qui est le bien , de ce qui est le mal ?

— Non , dit Monery , dieu m'a laissé la foi.

— ■ Alors , prouvez-le ; rappelez-vous vos ardeurs d'autrefois , votre religieuse confiance ; ai-je donc éteint en vous toutes ces nobles facultés? Parce que vous m'avez connue , faudra-t-il que vous soyez moins actif et moins courageux? N'aurai-je donc servi qu'à rapetisser votre vie, et en renonçant au

bonheur pour vous-même , y avez-vous également renoncé pour les autres ?

— Ah! Dieu sait que mon dévouement aux idées d'avenir n'est point attiédi î s'écria Georges ; mais vous avez raison, Hélène, ceux qui veulent les défendre n'ont pas besoin d'aller au loin. Le mal est ici. Que sont deveuues nos belles espérances de juillet ? hélas ! les hommes du lendemain les ont fauchées dans leur première fleur pour en faire litière à leur ambition. Oh! vous ne pouvez comprendre quelle indignation mêlée de dégoût je sentais en moi , lorsque m' arrivait à l'étranger le retentissement de tant d'apostasies ! quand je trouvais parmi ces transfuges de notre cause tant de renommées , pures jusqu'alors, tant de noms d'amis!..

Il s'arrêta; car le souvenir de Deslandes venait de traverser sa pensée ; Hélène le devina et rougit.

— Oh ! que ne suis-je encore , reprit Monery, au temps de ces longues promenades faites avec Léon sous les marroniers du Luxembourg ! Quels beaux poèmes d'avenir nous faisions alors!..

— Et maintenant nous sommes réduits à (aire de l'histoire, dit une voix.

Ils se détournèrent. Deslandes était derrière eux avec madame Bourget et le comte de Renville.

Le conseiller d'État tendit la main à Monery, qui parut hésiter 5 un regard d'Hélène le décida.

— C'est bien lui ! s'écria Elisabeth , avec une gaité mêlée d'intérêt ; c'est notre croisé polonais... Dieu ! comme le soleil l'a bruni !

— Et j'espère qu'il nous revient guéri de sa confiance dans certaines idées? dit M. de Renville.

— J'arrive seulement guéri de ma con-

fiance dans certains hommes , répliqua Georges, choqué de l'espèce de fatuité du comte.

Celui-ci éclata de rire, mais il reprit légèrement.

— Comment donc! toujours aussi farouche, mon cher monsieur Monery. Toujours aussi amoureux de la république des loups?...

— Tant que les chiens porterons un collier.

— Il est incurable observa Deslandes en souriant.

— Je le vois dit M. de Renville , mais la défaite n'est pas une excuse suffisante à la mauvaise humeur, et quand on a de la philosophie, on se console d'être vaincu.

— En passant dans le camp des vainqueurs, ajouta Monery qui regarda fixement le comte.

Celui-ci rougit et voulut répondre, mais madame Bourget ne lui en laissa pas le temps.

— Ah ! pour Dieu ! ne vous mettez pas à parler politique , dit-elle ? en étouffant un demi-bâillement.

— Non, dit vivement Hélène, ne songeons qu'à nous réjouir du retour de M. Monery.

— D'autant qu'il passait pour mort , ajouta Elisabeth... mais puisqu'il vit encore, je m'empare de lui...

Et passant son bras sur celui de Monery.

— Venez, dit-elle en souriant, vous me raconterez les batailles de ces braves Polonais... et vous me direz comment ils dansent la mazourka. Il y avait à Rennes un jeune réfugié qui voulait me rapprendre...

Deux jours après , Hélène reçut la lettre suivante de Monery.

« J'ai longuement réiléchi à ce que vous » m'avez dit l'autre soir, Hélène, et mes ré- » flexions m'ont décidé ; je ne quitterai point » Paris.

>• Bien qu'en prenant cette résolution, je » croie seulement céder aux devoirs que » vous m'avez rappelés , peut-être ai-je » écouté malgré moi une autre inspiration, » car qui peut répondre de sa complète » bonne foi! la sincérité, chez la plupart des » hommes, n'est que l'ignorance de leur par- » tialité.

. » Mais du moins ai-je voulu justifier à mes » propres yeux ma résolution en me vouant » tout entier à la cause pour laquelle je » reste. J'ai fait violence à mes goûts, j'ai » renoncé aux habitudes de songeries que » j'avais pu conserver jusque dans les bi- » vouacs slaves; j'ai consenti à prendre » place sur un de ces hustings où Ton vient,

» au nom de tous, recevoir et rendre les in- » jures; depuis ce matin, j'ai repris la di- » rection du journal la Nation,

• Mais ce n'était point assez ; je me dé- » fiais de moi-même. Mille hasards pou- » vaient me ramener vers vous, et je n'étais » point sûr d'avoir le courage de les éviter ; il » fallait élever une barrière plus puissante » que ma volonté et impossible à franchir!... » j'ai eu la force de le faire.

» Hier, je me trouvais chez M. de Rem- » berg, où il y avait foule. Deslandes est » arrivé et m'a abordé comme l'autre jour., » en me tendant la main ; j'ai retiré la « mienne. Il a voulu rappeler notre vieille » amitié; je lui ai rappelé ses opinions nou- » velles. La discussion s'est alors engagée , » railleuse de sa part, sévère de la mienne. » On nous entourait , et le plus grand nom- » bre applaudissait Léon -, mais lui-même ne

» pouvait s'approuver, et son succès l'a laissé » aussi irrité qu'une défaite. Aussi nous » sommes-nous quittés brouillés à jamais.

» Nous voilà donc séparés. Hélène, sé- » parés sans retour! pardonnez-moi ce que » j'ai fait. De toute manière cette rupture » était inévitable, car Deslandes et moi nous » marchons désormais sous des drapeaux en- » nemis. Je l'ai seulement hâtée par crainte » de ma faiblesse, imitant ces malades qui se » donnent la mort pour éviter les tortures de » l'agonie.

» Je n'ose rien vous dire de plus, Hélène, » quand le cœur est brisé, on craint de pro- » longer les adieux. Ajoutez à cette lettre » tout ce que je ne puis, tout ce que je ne » veux point écrire... O mon dieu, se peut- » il que ce soit la dernière fois que je vous » parle-, mais il le faut.

» Adieu, Hélène ; adieu.

» Vous, du moins, il vous reste votre en- » fant... »

Georges.

Cependant la position de Deslandes continuait à grandir. Son nom était devenu un de ceux que l'on répétait le plus souvent dans les journaux, son opinion, celle qui exerçait le plus d'influence dans les discussions législatives ; aussi était-il regardé par les ministres comme un auxiliaire dangereux , mais indispensable ; et c'était un de ces héritiers désignés auxquels on ne refuse rien, afin de les engager à vous assassiner le plus tard possible.

Le conseiller d'État avait du reste fait preuve d'une apparente modération en ne demandant rien pour lui. Sachant que les points d'appui sont la première condition de durée

pour une fortune politique , il avait d'abord songé à faire placer ses amis de manière à ce qu'ils pussent devenir plus tard pour lui autant de compères ou de soutiens.

Le baron Didier et M. de Gurol avaient ainsi été portés à la pairie , tandis que Randel entrait à la chambre élective, et queBourget était appelé au parquet de Paris.

Sûr alors d'avoir une garde prétorienne, il songea à conquérir l'empire.

Le ministère composé, comme la plupart de ceux qui s'étaient succédés depuis la révolution de juillet , d'adversaires mal réconciliés par l'ambition , était partagé en deux camps inégaux , mais entre lesquels une volonté suprême tenait le triomphe indécis. Deslandes résolut de s'attacher au complot, et d'aider les plus forts à chasser les plus faibles, pourvu qu'on lui fit sa part dans les ministères conquis.

Clara se chargea de le seconder dans ce projet.

11 y a toujours mille avenues dérobées conduisant aux secrets d'État, comme à tous les autres, par lesquelles une femme seule peut passer. Le dépit et la douleur qui se taisent devant l'homme se montrent à elle sans honte; toutes les passions la prennent pour confidente, et elle reçoit également les confessions de l'amant jaloux ou du serviteur mécontent. Pour peu qu'elle ait de l'adresse d'ailleurs , tous les intérieurs lui sont ouverts , car il y a entre les femmes une sorte de familiarité générale , instinctive et spontannée, qui les fait se confier l'une à l'autre, presque sans se connaître. Tandis que les hommes qui se rencontrent pour la première fois s'observent et se jugent, les femmes se racontent leurs joies, ou leurs douleurs, et s'ouvrent l'une à l'autre le foyer domestique comme des en-

fants qui se racontent leurs jeux avant d'avoir échangé leurs noms.

Clara profita des avantages que lui donnait sa position pour pénétrer dans ce dédale d'intrigues écourtées, de trahisons peureuses, et de mensonges arrangés, que les politiques de notre époque appellent leur habileté, tandis que de son côté Deslandes n'oubliait aucun moyen de parvenir à son but en attisant tout bas la discorde ministérielle qu'il affectait de déplorer tout haut.

La cause de cette discorde était du reste sérieuse, et tenait plus encore aux faits cuxmême qu'aux personnes.

Bien que l'on prétendit avoir proclamé en juillet une royauté économique, les charges du budget étaient allées , depuis, toujours croissant, et c'était surtout en fait de gouvernement que l'on pouvait répéter le

proverbe : Que le bon marché ruine. Aussi , II, io

tout en venant affirmer, chaque année à la tribune , que nos finances ne s'étaient point trouvées dans un état plus favorable, les ministres ne manquaient-ils jamais d'annoncer, en conséquence, une augmentation d'impôt ou un emprunt destiné à constater la prospérité nationale.

Malheureusement ces constatations étaient si fréquentes, qu'il devenait chaque jour plus difficile d'y avoir recours. Ce fut pour sortir de cet embarras que le ministre des finances qui tenait alors le portefeuille proposa l'aliénation des canaux dont plusieurs capitalistes offraient d'acheter les droits ; mais cette proposition appuyée par quelques-uns de ses confrères fut vivement repoussée par les autres, et devint la cause du débat dont Léon espérait profiter.

Ses essais de conciliation , habilement irritants pour les deux partis, et les manœuvres

de Clara, avaient amené les choses à un point qui semblait rendre la scission prochaine et inévitable. Il attendait donc de jour en jour la crise ministérielle , sûr, quels que fussent les vaincus, de partager leurs dépouilles avec les vainqueurs; mais le bruit se répandit tout à coup qu'une influence souveraine s'était entremise et avait proposé une transaction que les deux partis avaient acceptée.

Cette nouvelle, à laquelle Léon refusa d'abord de croire, fut bientôt confirmée par l'arrivée d'un des ministres dissidents, qui apportait, en triomphe, le projet de loi sur la vente des canaux. Ce projet fut lu au milieu d'un silence étonné, puis renvoyé à l'examen des bureaux.

En quittant la séance , Léon courut tout effaré, chez madame de Gurol. Mais celle-ci qui sortait du ministère de la justice, où elle était allée voir madame Robillard, lui

apprit que les ministres opposés a la loi n'avaient permis sa présentation que dans l'espoir de la voir repoussée, et de forcer ainsi ses présentateurs à résigner leurs portefeuilles. L'affaire de Deslandes était donc de travailler à ce rejet, et il commença à s'en occuper dès le jour même. Après beaucoup de démarches, d'intrigues et de recherches , il apprit que la compagnie qui proposait d'à. cheter les canaux avait été préférée à une autre qui offrait des conditions égales.

— C'est un argument à faire valoir, dit-il à Clara , on poui ra laisser soupçonner que cette préférence est intéressée.

— Le soupçon ne suffira point , observa madame de Gurol; pour prouver que la vente proposée par la loi est mauvaise, il faudrait monter à la tribune avec des conditions plus avantageuses , et signées de banquiers connus.

— Ce serait , en effet , une preuve sans réplique ; mais qui offrira ces conditions.

Clara promit devoir le père Guiraud, qui, sorti de prison , avait repris les affaires , et jouissait d'un grand crédit parmi les capitalistes. Bien qu'elle ne le visitât que rarement et- en secret, son influence sur le bonhomme était restée la même. Aussi réussit-elle, sans trop de peines , à le faire entrer dans leur projet , et il se mit aussitôt en campagne pour organiser la compagnie nouvelle, dont lespropositions devaient aider à disloquer le ministère.

Mais il éprouva plus de difficultés qu'il n'en avait prévu, et le jour désigné pour !a discussion nouvelle arriva sans que rien eût été conclu. Deslandes , qui était passé deux fois chez madame de Gurol sans la rencontrer, renonçait à toute espérance , lorsqu'il

trouva en rentrant la jeune femme qui l'attendait.

— Et bien ? demanda-t-il avec angoisse.

— On achève de recueillir les signatures, et la proposition doit vous être apportée à la Chambre.

— Ah ! j'y cours ! s'écria Léon.

— Pardon, interrompit Clara; depuis que j'attends là , madame Dcslandes vous a fait demander deux fois... votre fille est souffrante.

— Que diles-vous ? Clémence ?..

— Voyez vite ; car il faudrait arriver avant l'ouverture de la séance.

Deslandes sortit et revint peu après.

— Yous avez vu l'enfant? demanda Clara. Non, répondit Léon, elle sommeillait, et

j'étais pressé; mais j'ai tâché de rassurer la mère. Elle m'a fait promettre de lui envoyer sur-le-champ le docteur.

— Vous aurez besoin de lui à la Chambre , observa madame deGuroI.

— Aussi ne l'enverrai -je qu'après la séance.

Tous deux étaient arrivés au bas de l'escalier. Deslandes aida madame de Gurol à remonter en voiture, et partit pour le pa'ais Bourbon.

Or, à cette même heure Monery et Claude Leblanc suivaient à pas lents l'une des allées les plus solitaires des Champs-Elysées. Tous deux animés d'une émotion également vive, mais contraire, semblaient discuter avec chaleur-, enfin, arrivés au bout de l'allée, teblanc s'arrêta brusquement,

— Non, s'écria-t-il, en frappant la terre du talon, non, Georges, je n'accepterai jamais tranquillement un pouvoir qui hait ce que j'aime et combat ce que je défends ; non, je ne laisserai point une centaine d'hypocrites traiter le programme auquel nous avons cru, comme un habit de théâtre dont on découd la broderie quand la représentation est achevée; il faut que la révolution de juillet soit une vérité vraie.

— Aussi le sera-t-elle malgré ses ennemis, ditMonery; mais lorsqu'elle aura porté ses fruits. Dans la bataille des trois jours, le peuple a montré sa répugnance bien plus que ses désirs; il a prouvé qu'il avait le droit et la force de repousser une dynastie imposée par l'étranger; rien déplus. La révolution de juillet est une revanche de la restauration : on l'a faite avec la Marseillaise et le drapeau tricolore, c'est-à-dire avec la haine de l'étranger

et les souvenirs de l'empire ; mais la vieille dynastie une fois renvoyée en exil , la foule qui combattait s'est dispersée. Yoilà ce que nous avons tous oublié, Claude. La révolution nous a\ait seulement reconquis un principe, et nous avons cru qu'elle allait nous donner un gouvernement nouveau. Lui supposant une cause qui n'était que notre désir, nous avons voulu agrandir son résultat , et, parce qu'on avait chassé le locataire , nous avons cru qu'il fallait rebâtir la maison...

— Et c'est toujours ma volonté, interrompit Leblanc.

— Mais es-tu sûr que ce soit celle du plus grand nombre?

— Qu'importe , si le plus grand nombre se trompe?

— Tâche alors de l'éclairer, et ne rentre pas dans la liberté par le despotisme. Ta volonté ne doit pas être un joug , mais une

lumière. Qu'espères-tu, d'ailleurs, de cet appel à la révolte? renverser le pouvoir établi? Ne vois-tu pas qu'il a sa racine dans l'égoïsme des classes puissantes, et que les autres le supportent. Personne ne l'aime, dis-tu; mais pour briser un pouvoir, l'indifférence n'est point assez , la haine même ne sulïit pas toujours, il faut l'impossibilité. Je suppose, du reste, si tu veux, qu'un coup de main vous livre l'autorité. Changerais - tu pour cela les éléments de notre société? l'espèce d'un gouvernement ne dépend point du hasard, mais des traditions, des mœurs, des aspirations; c'est comme le tempérament d'une nation : vainqueurs , vous pourriez changer des noms , les choses resteraient.

— De sorte, reprit Leblanc, avec dédain, que nous n'avons plus, à ton avis, qu'à nous renfermer, comme toi, dans les limites d'une discussion d'avocat t qu'à faire louvoyer la

vérité entre les amendes ef la prison , et qu'à jeter tous les matins, en l'air, un peu de semence républicaine en priant le hasard de la faire germer.

— Il faut comprendre , comme moi , reprit vivement Monery, qu'il y a eu en juillet une bataille gagnée , non une guerre finie , et que nous devons continuer à lutter par les mêmes moyens. Toute révolte qui ne devient point une révolution est un crime de la minorité contre la majorité, et sert seulement à affermir la puissance que l'on a voulu remplacer. Il n'y a de conspiration fructueuse que celle qui se fait au grand jour , et une main sur les tables de la loi. La politique des partis n'est jamais d'essayer la violence , mais de forcer ses adversaires à en commettre.

— Ainsi, dit Leblanc d'un ton bref et mécontent, tu refuses de t'associera nos projets?

— Et je prie Dieu qu'ils ne puissent s'accomplir.

Claude fit un geste d'impatience.

— Ah ! j'aurais dû le prévoir, s'ccria-t-il ; tu es devenu un journaliste comme les autres, et ton encre a mouillé ta poudre. Les frères disaient vrai ; cette guerre de Pologne a usé tout ce qu'il y avait en toi de résolution , et elle a laissé ton patriotisme , comme ton corps , sans main pour agir.

Georges rougit.

— J'attendais tôt ou tard ce reproche , dit-il, je savais que mon refus serait accusé de lâcheté.

— Je n'ai point prononcé ce mot.

— Non , mais tes amis l'ont répété.

— Prouve-leur que tu ne le mérites pas, en te mettant à notre tête ; toi seul saurais nous conduire...

— Jamais Claude. Vous pourrez me flétrir

de vos soupçons , me poursuivre de vos injures-, mais je ne sacrifierai point ma conviction à mon orgueil.

— Et bien , reste donc , s'écria Leblanc exaspéré ; nous nous passerons de toi ; mais je te connais maintenant , tu n'es comme tous les teneurs de plume qu'un fabricant d'idées que l'action épouvante, et qui espère changer l'axe du monde avec des phrases. •

— Toi et les tiens , vous espérez bien le changer à coups de fusil, répliqua Monery : mais veux-tu que je te dise à mon tour ce que vous êtes , Leblanc ?

— Et que sommes-nous donc?

— De cruels étourdis qui croyez servir un parti et qui n'obéissez qu'à vos passions. Ce que vous voulez au fond c'est moins faire triompher la liberté que frapper vos ennemis. Ce n'est point seulement l'impatience qui vous met les armes à la main , c'est la co-

1ère, et vous regretteriez une victoire pacifique , car votre patriotisme est moins fort que votre haine.

— Et bien , c'est la vérité ! s'écria Claude, oui j'ai besoin de me venger de ceux qui nous gouvernent , car ils nous ont donnes comme une proie à leur armée de galériens libérés ; oui , quand je vivrais mille ans , je ne pourrais oublier que Michel Dover a été assassiné sous mes yeux , inoffensif, désarmé , suppliant, et que justice n'a pu être obtenue. Pauvre enfant ! si heureux de vivre, et que sa mère m'avait recommandé! Il est mort appuyé sur mon épaule , en me couvrant de son sang ! Oh ! le jour où il faudra marcher, je reprendrai l'habit où les taches de ce sang sont restées , Georges ; je veux en sentir l'odeur dans le combat pour être sans pitié... Nous succomberons s'il le faut , mais avant, je le jure, Michel Dover sera vengé.

Leblanc s'arrêta , son visage contracté avait pris une expression terrible de douleur et de rage... Monery fut touché,

— Éloigne ce souvenir, Claude, dit-il doucement.

Leblanc fit un brusque mouvement, comme s'il eût voulu secouer son émotion.

— Oui, dit-il sourdement ; aussi bien ce n'est pas l'heure d'y penser. Et que t'importe à toi ! tout est dit entre nous. Tu suivras ta route , moi la mienne , et si le jour de la justice vient , chacun recevra le prix de ses œuvres.

A ces mots, il boutonna jusqu'au cou sa redingotte grise , enfonça son chapeau ;'i larges bords, appuya sa canne sur son épaule, et quitta brusquement Monery.

Celui-ci resta à la même place, le regardant

s'en aller. Les pas de Leblanc d'abord pressés

se ralentirent insensiblement, enfin , près de 11. 11

iG2 LE MAT DE COCAGNE.

tourner l'allée, il s'arrêta comme s'il eût hésité , puis, par un brusque mouvement, il rebroussa chemin , revint à Georges , et lui tendant la main :

— Au diable ! les discussions , s'écria-t-il ; dans deux ou trois jours tout sera peut-être fini pour moi , il ne faut pas que nous nous quittions avec de la rancune dans le cœur.

— Oh ! je n'en ai point , dit Georges , et si tu voulais m'écouter. ..

— Rien , rien... Nous nous fâcherions encore. Cette canaille de Randel avait raison de dire autrefois qu'il fallait permettre à chacun de garder ses opinions et ses culottes. Suis ton idée, je suivrai la mienne... Si je reste sous les pavés de quelque barricade , garde les papiers que je t'ai confiés , tu trouveras parmi eux les lettres de cet imbécile de Rourgel à Céleste Dumoulin, et le plan d'insurrection écrit de la main de Robillard ,

qui appelle aujourd'hui les conspirateurs des bêtes féroces ! Tu en feras ce que tu voudras.

— Ainsi , rien ne peut t'ébranler ? dit Georges tristement.

Leblanc fit un geste d'une énergie pleines de mélancolie.

— Les morts dorment à l'aise, dit-il, et moi je commence à être las... Qant à toi, vis tant que tu pourras.. . et adieu !

11 secoua cordialement la main de Georges et partit.

Celui-ci continua sa route vers la Chambre des députés ; mais au moment où il arriva , la séance venait de finir, et on lui apprit que la loi avait été rejetée à la majorité de soixante-quinze voix.

Le soir même , les journaux annoncèrent que la démission des ministres des finances, de l'intérieur et des travaux publics avait été acceptée par le roi.

Pendant ce temps, Hélène n'avait point quitté le berceau de sa fille dont les souffrances semblaient augmenter d'heure en heure. En arrivant, le soir, Randel parut frappé des progrès qu'avait déjà fait le mal ; mais il était pressé-, après avoir écrit

quelques prescriptions, et recommandé beaucoup de soins , il promit de revenir le lendemain.

Hélène passa la nuit près de la malade dans des angoisses impossibles à rendre ; le jour revint, et la matinée s'écoula sans que le docteur reparut.

Il est des malheurs si grands , qu'on ne peut les croire possibles , même quand ils semblent prêts de s'accomplir, Clémence était la seule consolation d'Hélène , c'était sur elle que s'étaient concentrées toutes ses pensées , tous ses projets. Dieu ne pouvait la lui enlever sans injustice et cruauté.

L'enfant était d'ailleurs tombé dans une torpeur somnolente, et paraissait plus tranquille. Hélène s'efforça de la regarder comme sauvée , et de revenir à l'espérance.

Midi venait de sonner. La chambre de la jeune femme était encore dans le désordre

où l'avait mise la maladie subite de Clémence. Les meubles étaient couverts de tasses et de fioles éparses ; les stores soigneusement baissés ne laissaient pénétrer qu'une lumière * adoucie , et la lampe de nuit achevait de s'éteindre au fond de l'alcôve. Vers le milieu de la chambre, on voyait un berceau d'enfant entouré de blancs rideaux, et d'où sortait , par instants, une légère plainte.

Hélène était accroupie plus bas, sur le parquet même, la tête appuyée contre le chevet du petit lit , les mains pendantes et les yeux fixes. Par instants, elle se redressait pour prêter l'oreille aux soupirs de l'enfant, soulevait doucement son rideau , et l'interrogeait d'un regard inquiet; d'autrefois, prise d'un effroi subit et reportant les caresses, qu'elle n'osait faire à l'enfant, au berceau lui-même, elle l'entourait de ses bras et couvrait les rideaux de baisers avec une sorte d'égarement pas-

sionné. Tantôt désolée, tantôt confiante, elle passait de l'expression de la douleur à celle de l'espérance, tlottant entre toutes les émotions sans pouvoir s'arrêter à aucune.

Enfin, pourtant, les plaintes de Clémence, s'éteignirent, elle sembla s'endormir et sa mère, peu à peu rassurée, laissa elle-même ses yeux se fermer.

Elle venait de tomber dans cette espèce de torpeur sensible qui tient le milieu entre le sommeil et la veille, lorsqu'un bruit de voix et de pas la fit tressaillir. Elle se releva en sursaut et courut à la porte pour recommander le silence; mais, à la vue de Randel, qui entrait avec Deslandes , elle ne put retenir elle-même un cri de joie.

— Oh! que vous vous êtes l'ait attendre, docteur ! s'écria-t-elle.

— Mon Dieu , c'est malgré moi , chère dame , dit Randel, en s'essuyant les pieds au

seuil par un reste d'habitude plébéienne dont sa voiture n'avait pu le corriger-, mais on vient de nous dire que l'enfant était mieux.

— Je ne sais , dit Hélène , avec cette sublime mauvaise foi des mères qui n'expriment le doute que pour être rassurées; Justine la trouve moins souffrante.

— Dieu soit loué, interrompit Deslandes, je craignais que cette maladie ne se prolongeât, c'eût été un embarras pour ce soir.

— Vous êtes sur que les quatre ministres viendront? demanda Randel.

— Tous quatre se sont engagés.

— Et vous avez averti vos tenants ?

— Il y aura là de Renville, vous, le baron, Bourget et madame de Gurol.

— Bien, il faut rappeler aux excellences que nous les tenons à la gorge.

— Elles passeront par toutes nos conditions.

— Tâchons alors de les faire bonnes.

— J'ai pris note de tout ce que nous avions décidé.

— N'oubliez pas surtout la nouvelle loi sur les juges auditeurs.

Hélènequi attendaitavec une inexprimable angoisse , jeta à Randel un regard suppliant, et ouvrit les rideaux de l'enfant.

— Voyez , dit-elle, docteur, elle dort ainsi depuis près de quatre heures.

— Ah ! ah ! fort bien ! répliqua Randel en s'approchant avec distraction. .. Il y a lîux de sang au cerveau...

Et se retournant vers Deslandes.

— Gomme je vous le disais , mon cher, la première chose pour le pouvoir est d'être sûr de ses tribunaux. Ne prenez vos juges

que parmi les privilégiés , et ils établiront bientôt que la justice c'est le privilège.

— Elle s'est plaint toute la nuit , reprit Hélène, puis cet assoupissement est venu..

— Un coma... dit le docteur, en tirant ses gants... Et vous lui avez aussi parlé du nouveau tarif des douanes.

— En passant, mais nous y reviendrons; je crains que ce ne soit le point difficile.

— Ne cédez pas ; il faut vous mettre dans les bonnes grâces de la grande propriété ; c'est la petite propriété qui fait l'opinion en France , mais c'est la grande qui gouverne.

■ — Écoutez comme son haleine est pressée, docteur.

— Oui, une respiration stertoreuse...

11 prit la main de l'enfant.

—Je pourrais bien tout obtenir, reprit Deslandes , qui se promenait dans l'appartement

d'un air pensif, si je cédais sur la question des rentes.

— N'en faites rien , s'écria Randel ; il faut ménager la Bourse , mon cher, un ministère qui amène une baisse de fonds est un ministère perdu. Ils ont fait de leurs cotes de rentes le pouls de la France, et il y a tout à craindre quand il est bas et filiforme... comme celui-ci.

— Que dites-vous? s'écria Hélène.

— Rien, je parle de la rente...

— Et cependant , reprit vivement Deslandes , que prouve , au fond , cette hausse et cette baisse?

— Mon Dieu! c'est une fiction constitutionnelle à ajouter à toutes les autres. On est convenu que la bourse était le thermomètre de la confiance publique , comme la Chambre était celui de l'opinion, et l'un n'est pas plus faux que l'autre. Vous savez, d'ailleurs, l'axio-

me posé par notre siècle : les capitaux sunt intelligents! On n'a pas osé dire les capitalistes , la fiction eût été trop forte.

Deslandes sourit. Tout en parlant, le docteur avait continué machinalement son examen ; il appuya sa main sur le front de l'enfant , souleva ses paupières fermées et se remit à tâter le pouls. .

Hélène suivait ses mouvements, incertaine et palpitante, mais tout à coup Randel abandonna la main de l'enfant, et se frappant le front :

— Et les écoles secondaires de médecine, s'écria-t-il , dont nous n'avons point parlé... Vous savez que j'ai votre promesse.

— Sans doute, vous deviez formuler un nouveau projet de règlement.

— Je l'ai , dit le docteur en fouillant dans ses poches-, une organisation complète... et à laquelle je tiens essentiellement...

— Voyons, docteur.

— J'aurais besoin de vous donner quelques explications préliminaires.

— Descendons alors chez moi.

Tous deux s'avancèrent vers la porte.

— Et ma fille? s'écria Hélène avec une indignation douloureuse.

— Comment ? demanda Deslandes étonné, mais il me semble que le docteur...

— Le docteur vous a répondu , monsieur, s'écria la jeune femme; il vous a dit ce qu'il fallait faire pour faciliter votre élévation et la rendre sûre-, maintenant je voudrais savoir ce qu'il faut pour que ma fille ne meure pas.

— Pardon , dit Randel en rougissant, je comptais revenir.

— Revenir I Monsieur, quand j'attends depuis hier, quand il suffit peut-être d'un instant pour que cette enfant soit sauvée ou perdue; ah! je n'en appellerai point à la sol-

licitudede l'ami, pourquoi serait-elle plus vive que celle du père, mais j'en appelle à votre honneur, monsieur, vous êtes médecin, cette enfant souffre et vous attend , faites votre devoir.

L'énergie déchirante avec laquelle ces mots avaient été prononcés était en même temps si impérieuse, que Deslandes craignit d'en voir le docteur offensé.

— Prenez garde à ce que vous dites , Hélène, s'écria-t-il sévèrement.

— Laissez , laissez , interrompit Randel avec un rire forcé, madame escompte l'avenir et parle comme si elle était déjà au ministère.

— Ah! monsieur... ma fille!... murmura Hélène dont l'indignation avait déjà fait place aux larmes.

— Nous allons faire notre devoir, dit Randel d'un accent ironique , en s'approchant

du berceau; notre devoir de médecin saignare, purgare, clysterium donare...

Il se pencha vers l'enfant et se mit à la regarder avec attention cette fois. Mais, à mesure qu'il l'examinait , le sourire moqueur s'effaçait de ses lèvres ; son visage devenait grave, presque sombre.

— Eh bien, demanda Hélène qui attendait palpitante et le regard fixé sur lui.

Le docteur toussa deux ou trois fois, et raffermit ses lunettes comme s'il eut voulu empêcher de lire dans ses yeux.

—Vous aviez raison , chère dame , dit-il d'une voix dont la subite douceur fit trembler Hélène, il ne faut point de relard. Sommeil comateux, pouls dépressible, les lèvres violacées...

—Ainsi, il y a du danger, s'écria la malheureuse mère.

— Je ne dis point cela, mais il faut agir...

je vais écrire toutes les prescriptions. Le docteur s'assit au secrétaire, tandis qu'Hélène éperdue demeurait debout devant le berceau.

— Soyez donc raisonnable, ma chère, dit Deslandes en s'approchant , Randel n'a aucune inquiétude , il me l'a dit hier.

— Mais aujourd'hui ?

— 11 n'en a point davantage, n'est-il pas vrai, docteur?

— Lotions réfrigérantes sur la région frontale , murmura Randel , comme s'il eût été uniquement occupé de ce qu'il écrivait.

— Ah! si je la perdais!... s'écria Hélène, avec un élan d'épouvante impossible à exprimer.

— Allons , quelle idée, ma chère... venez donc la rassurer, docteur... elle croit sa ûlle mourante.

— Qui dit cela ? demanda Randel.

— Personne, mais elle écoute sa peur,.

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