II
— La peur n'est point médecin. J'ai dit seulement qu'il fallait des soins...
— Ah ! que dois-je faire?
— Exécuter ces prescriptions.
— Donnez.
— Et surtout veiller aux crises qui pourraient se déclarer.
— Je serai là.
Deslandes regarda Randel d'un air contrarié.
— Pensez-vous donc, docteur, qu'Hélène ne puisse quitter sa fille quelques instants, demanda-t-iL
— Moi? s'écria la jeune femme.
— Les ministres doivent dîner ici.
— Aujourd'hui?
— Tout à l'heure; vous ne pouvez vous dispenser de descendre pour les recevoir.
— Impossible , monsieur, dit résolument
Hélène; ma place est ici, je ne la quitterai point.
— Mais songez, ma chère, que pour ôter à notre dîner l'aspect d'une réunion politique, ils amèneront leurs femmes ; que nous aurons madame de Gurol.
— Eh bien ï qu'elle fasse les honneurs de votre salon, monsieur, c'est son droit.
— Que voulez -vous dire?
— Que madame de Gurol est l'associée de votre politique, tandis que moi , je ne suis que la mère de cette enfant.
Deslandes fit un geste d'impatience, mais il se contint.
— Ceci est une épigramme et non une raison, dit-il avec un sourire affecté , vous ne pouvez oublier que cette maison est la vôtre, Hélène, et que les simples convenances vous obligent à recevoir ceux que j'invite à ■ y \enir. Il s'agit, d'ailleurs, cette fois,
d'une réunion qui peut décider de tout mon avenir, et je tiens à ce qu'une bonne réception dispose favorablement nos convives.
Votre absence serait comme un avertissement de la maladie de Clémence; elle causerait à tous une préoccupation fâcheuse.
— Et pour l'éviter, vous voulez que j abandonne ma fille, dit Hélène, que j'écoute des indifférents, que je leur réponde tandis qu'elle sera ici seule et souffrante. Ah ! quand
je le voudrais , monsieur , je n'en aurais point la force. Au milieu de vos convives, je
croirais toujours entendre les plaintes de ma
iilie , et leur joie me donnerait envie de
pleurer.
Deslandes haussa les épaules.
— Mon dieu ! ma chère, je comprendrais cette émotion si Clémence était en danger ; mais le docteur vient de vous rassurer, et
quant aux presciyptions , peu importe qui les fera exécuter.
— En effet, dit Randel, pourvu qu'on n'en néglige aucune.
— Et qui m'en assurera? demanda Hélène.
— Vous défiez-vous de l'intelligence de Justine?
— Ah ! monsieur, pour soulager l'être qui souffre, l'intelligence sert moins que l'amour.
— Eh bien, cette lîlle aime Clémence.
— Non , interrompit la jeune femme , je veux rester, c'est mon droit, et... pourquoi le cacher!., c'est mon espérance.
— Comment?
— Oui, il me semble que ma présence est salutaire à ma fille, que mon regard la protège, que mou amour l'empêche de mourir. .. Mon dieu, vous pouvez sourire, monsieur, cela est fou sans doute, mais les maiheu-
reux ne choisissent pas leurs consolations.
— Dites, madame, s'écria Léon avec impatience, que vous êtes décidée à tout sacrifier à cette enfant.
— Parce qu'elle est tout pour moi , monsieur.
Deslandes releva la tête d'un air blessé.
— Ah! vous avez raison, dit-il aigrement, vous avez fait du titre de mère un acte de divorce , et il semble qu'il vous ait affranchie de tout autre devoir.
— De grâce, monsieur... interrompit Hélène en l'avertissant par un regard de la présence de Randel.
Mais son refus venait de rappeler à Deslandes tous ceux qui l'avaient précédé , et il s'écria avec une irritation croissante :
— Je songe, madame, que vous avez fait de votre lilîe un cbslaclc à tous mes désirs,
que vous vous en êtes servie comme d'une auxiliaire contre tous mes projets.
— Moi ? dit Hélène étonnée.
— Depuis sa naissance, n'avez-vous p >i;U refusé, malgré toutes mes prières, d'ouvrir yolrc salon et de paraître dans celui des autres? Ne vous ai-je pas toujours trouvée uniquement occupée d'elle ; et ne venez-vous point de me dire qu'elle était tout pour vous ?
— Monsieur ! . .
— Ainsi, ce qui eut dû être un lien entre nous , madame , n'a jamais été qu'une barrière.
— Que dites- vous?
— Oui, madame, continua Deslandes avec emportement ; et y à force de faire pour moi de cette enfant une cause de contrariété et d'empêchement, vous m'avez amené à maudire le jour où elle est née.
I8'î LE MAT DE COCAGNE.
Hélène je(a un cri et étendit les mains sur le berceau de sa fille , avec un mouvement de tendresse superstitieuse , comme si cette malédiction eût pu la tuer.
— \h ! ne la maudissez pas ! monsieur , dit-elle , pâle et d'une voix entrecoupée , ne repétez pas votre cruel souhait... dieu pourrait vous entendre !
Elle saisit la tête de l'enfant endormi, baisa ses cheveux, avec un mouvement de terreur passionnée , puis se relevant :
— Je descendrai , monsieur, dit-elle.
Léon fit un geste de joie.
— Je descendrai , puisqu'il le faut, puis que vous le voulez ; mais ne dites plus que vous regrettez d'être père.
Les larmes l'empêchèrent de continuer.
Deslandes lui prit les mains.
— J'ai eu tort, dit-il; voyons, Hélène, pardonnez-moi ; croyez-vous donc que Clé-
mence ne me soit pas aussi précieuse qu'à vous?, c'est pour elle que je travaille... Mais calmez-vous, de grâce, Hélène... essuyez ces larmes... ou l'on verra que vous avez pleuré. Voulez-vous que je fasse avertir Justine?
— Il faut qu'elle m'aide d'abord à exécuter ces prescriptions , dit Hélène.
— C'est cela ; et vous lui expliquerez le reste; prenez garde seulement de vous trouver en retard -, on doit venir à sept heures.
— Allons , ma chère , du courage , ajoutat-il en voyant trembler les mains d'Hélène , tandis qu'elle préparait tout pour l'enfant ; le docteur vous a dit qu'il n'y avait aucun danger... il sera des nôtres d'ailleurs, et en sortant de table, vous pourrez remonter un instant avec lui.
— Je viendrai même avant le dîner, dit Randel.
Dans ce moment , la femme de chambre entra.
— Nous vous laissons , reprit Deslandes , soignez bien cette chère malade, et n'oubliez point d'être prête pour sept heures.
Il sortit avec Randel.
— Sérieusement, comment trouvez -vous l'enfant? demanda-t-il au docteur, dès qu'ils eurent dépassé le seuil.
— Mal, répondit celui-ci.
Léon s'arrêta.
— Quoi ! vous auriez des craintes ?
— Beaucoup ; la crise qui se prépare sera décisive.
— Dieu î mais n'est-il aucun moyen , docteur, de la rendre favorable?
— Je viens d'indiquer tous ceux que la médecine peut fournir , mais j'ai peur qu'il ne soit déjà trop lard.
— Oh! que dilcs-vous?..si j'avais pu pré-
voir!., mais il était impossible de retarder cette entrevue, et Hélène ne pouvait se dispenserde paraître... Il vaut mieux, d'ailleurs, l'arracher à ce triste spectacle... moi-même, je voudrais tout ignorer... Ce que vous m'avez dit , docteur, m'a troublé.
— En vérité! répliqua Randel, en le regardant fixement.
— Cette idée va me poursuivre ce soir pendant la discussion , et m'ôter toute présence d'esprit.
— Je comprends , reprit le docteur avec ironie : le danger d'une enfant qu'on aime...
— Encore , si c'eût été un autre jour !.. mais, après tout, vous avez de l'espoir, docteur?
— Eh ! eh ! grommela Randel , qui plia les épaules.
— Oui, n'est-ce pas? reprit Léon, qui feignit de se tromper sur la réponse ; à cet
âge, d'ailleurs, la vie est si souple , si persistante; vous n'oublierez pas de remonter? Je compte sur votre amitié , cher docteur, sur votre science , sur votre bonheur . . .
Randel secoua la tête.
— Vous verrez si toutes vos prescriptions ont été suivies ; vous en écrirez de nouvelles; et surtout, docteur , ajouta-t-il avec une légère hésitation , prenez garde qu'Hélène ne soupçonne quelque chose.
— En effet , dit Randel , je craindrais sa douleur,
— Et moi donc!... elle l'empêcherait de paraître au salon.
L'entrevue de Deslandes et des ministres eut le résultat espéré. Le besoin qu'ils avaient les uns des autres leur tint lieu de sympathie. Une courte discussion suffît pour lever en apparence toutes les difficultés. Chacun consentit à quelques concessions , en
faisant ses réserves pour des temps meilleurs, et l'alliance fut conclue.
Il ne restait plus qu'à régler quelques menus détails du traité qui devait paraître le surlendemain dans le Moniteur.
Les dames avaient quitté la table pour préparer le thé dans un salon voisin, et, profitant de la présence d'Elisabeth qui la remplaçait, Hélène était remontée près de sa fille.
Resté seul avec ses invités, Deslandes se préparait à ramener sur la politique l'entretien que la présence des femmes avait rendu jusqu'alors changeant et entrecoupé , lorsque Désiré se pencha vers Randel et lui parla bas.
— Quelle confidence vous fait donc Bourget ? demanda- le baron, qui était placé visà-vis.
— Une confidence à laquelle vous ne vous attendez pas, répondit le docteur.
— Qu'est-ce donc ?
— M. l'avocat général a une idée.
— Docteur, vous êtes insupportable! s'écria Désiré.
— Voyons , voyons Fidée, reprirent plusieurs voix.
— "Vous avez la parole , Bourget.
— Et bien , messieurs, dit celui-ci , après une courte hésitation, je propose un toast au nouveau ministre.
— Et rien aux anciens? demanda Randel.
— Au nouveau ministre et aux anciens , reprit vivement Bourget.
— C'est alors au ministère.
— Oui , reprit l'avocat général , dont le verre était toujours levé, et qui cherchait ses phrases ; puisse-t-il garder longtemps les rênes de l'État pour l'honneur du pays!...
— Et pour l'avancement des avocats généraux , murmura Randel.
— Puisse la France , continua Bourget , qui élevait la voix à mesure que les idées venaient plus difficilement, comme s'il eût voulu les appeler de plus loin , puisse la France, dis-je, continuer sa confiance!...
— Au nouveau ministre? demanda le docleur.
— Continuer sa confiance... répéta Désiré avec une expression d'impatience , à ceux qui l'ont déjà si dignement justifiée , et ne plus séparer leurs noms de celui de l'homme qu'ils viennent d'associer à leurs travaux, et qui déjà., et pour lequel., et dont autrefois...
— J'ai été le camarade de classe , acheva Randel , en choquant son verre contre celui de Bourget.
Il s'éleva un rire général.
— Au diable ! docteur, s'écria l'avocat général fâché, vous interrompez sans cesse , et je ne sais plus ce que je dis.
— C'est mutile pour être éloquent, répliqua Randel; vous n'en êtes pas moins un véritable orateur des anciens : Vir bonus dicendi peritus ; ce qui veut dire : Un bon garçon qui sait se servir de sajancjue.
Les verres se choquèrent.
— Ainsi, tout est convenu, reprit de Renville , en appuyant un coude sur la table ; nous allons avoir enfin un ministère qui marchera avec ensemble et énergie ; on vous fournira de la pâture, mon cher Bourget.
— Comment ! aurait-on découvert quelque nouveau complot ? demanda l'avocat général.
— On veut les prévenir, dit le ministre de
la justice, qui n'était autre que M. Robillard,
dont Claude Leblanc avait parlé. Le véritable
danger de ces sourdes machinations est moins
dans le butavoué,qu'elles n'atteignent jamais,
que dans l'enseignement qu'elles donnent en J I. 13
habituant à mépriser l'autorité. Un conspirateur n'est point seulement l'ennemi d'ungouvernement ; c'est un corrupteur public qui détruit lentement les bases mômes de la société.
— Ah ! comme son excellence a profondé" ment étudié la question! s'écria Bourget.
— Pardieu! murmura Randel, un carbonaro d' avant la révolution.
— Du reste , reprit le ministre , tous ces complots s'évanouiraient d'eux-mêmes, s'ils n'étaient attisés par la presse. Les conjurés qui remplissent nos prisons ne sont que les bras du monstre révolutionnaire, tandis que la presse est son poumon.
— Magnifique image ! observa Bourget , en trempant un biscuit dans un verre de vin de Constance.
— C'est donc là qu'est véritablement l'ennemi, messieurs, reprit Robillard de sa
voix d'avocat, mais encore faut-il choisir...
— C'est juste, dit Bourget finement, il y a le poumon droit et le poumon gauche.
— Or, remarquez bien , messieurs , que les coups ne doivent point porter où il y a mépris audacieux et manifeste des lois ; la violence se ruine elle-même. Ce qu'il faut atteindre, c'est l'ennemi abrité par la légalité , la presse qui fait la guerre sans emportement. Plus l'attaque est modérée , plus elle est dangereuse, et par conséquent coupable.
— C'est évident, dit Bourget ravi.
— Les jurés manquent malheureusement de cette haute intelligence des délits de presse, aussi ne peut-on s'adresser à eux qu'avec défiance. Les tribunaux eux-mêmes ont des préoccupations de légalité fâcheuses ; il ne reste donc que vous, messieurs les pairs. . .
Et il se tourna vers le baron Didier et le comte de Renville.
— Vous seuls pouvez opposer une digue à ce débordement. La loi , dans sa sagesse , a heureusementréservé plusieurs moyens d'arracher les délits de presse à leurs juridictions ordinaires pour les soumettre à vos augustes arrêts. J'ose donc espérer, messieurs, que vous ne refuserez point d'appeler à votre barre le rédacteur de la Nation*
— Georges Monery? s'écria Désiré.
— Lui-même , monsieur.
L'avocat général regarda Deslandes d'un air stupéfait.
— Mais c'est impossible ! reprit-il , Léon ne peut avoir consenti...
— Mes anciennes relations avec M. Monery m'ont fait un devoir de rester étranger à cette affaire, observa le conseiller d'État.
— Alors tu désapprouves...
— Je ne dis point cela.
— Tu approuves donc?..
— Eh non , interrompit le ministre , M. Deslandes s'abstient!... il laissera seulement condamner le prévenu.
— Et il s'en lavera les mains , ajouta Randel d'un ton bonhomme.
Bourget demeura un instant étourdi ; mais repoussant enlin son verre avec un mouvement qui ne manquait pas d'une certaine résolution , il dit :
— Je suis désolé de ne pouvoir partager l'opinion de son excellence; mais cette poursuite me semble aussi dangereuse que peu méritée.
— Comment ? interrompit le ministre étonné , seriez-vous ami de M. Georges Monery ?
— C'est-à-dire...
— Serait-ce par hasard un ancien camarade de classe?
— Précisément , monsieur , répliqua
Bourget, que les plaisanteries de Randel avaient déjà piqué, et auquel la mauvaise humeur tenait lieu d'indépendance.
— Désolé, dit Robillard avec la gauche impertinence d'un parvenu qui s'oublie, mais je crains que malgré ces souvenirs de collège, la Chambre des pairs ne condamne,
— La Chambre des pairs condamne toujours , reprit Désiré ; mais reste à savoir l'avantage que l'on peut espérer d'un pareil arrêt.
— En effet , observa M. de Ren ville , je ne vois pas bien l'opportunité d'une poursuite que ne justifie aucun délit ostensible.
— Je craindrais qu'on ne vît là un procès de tendance, ajouta le baron.
— Et voilà comme le respect dû à la noble Chambre s'altère , reprit Bourget, enhardi
par cet appui inattendu ; voilà de quels faits s'arment contre elle les ennemis de nos institutions ; voilà les nuages dont on obscurcit lentement notre horizon politique, au risque des tempêtes!...
Ravi d'être arrivé à la fin de cette période de réquisitoire , l'avocat général vida son verre d'un air majestueux.
M. Robillardfit un mouvement d'épaules, et reprit avec impatience :
— Les tempêtes sont préparées par les conspirateurs , et le rédacteur de la Nation conspire!..
— Monery? interrompit Bourget d'un ton incrédule.
— Je dis qu'il conspire, reprit le ministre, au moins indirectement 8 en répétant tous les jours à la France qu'elle est mal gouvernée, en l'avertissant de ses droits. . . 11 est d'ailleurs
ami des hommes les plus compromis, et je sais qu'il reçoit leurs confidences, leurs plans de révolte : son arrestation peut amener des découvertes importantes.
— Quand ce ne serait que celle des papiers de Claude Leblanc , observa un des ministres.
— Claude Leblanc lui a donné des papiers? demanda Bourget inquiet.
— Parmi lesquels , continua plus bas le ministre, en indiquant de l'œil son collègue Robillard , il s'en trouve , dit-on , plusieurs d'une date déjà reculée, qui pourraient compromettre certaines personnes...
— Et l'on craint que le rédacteur de la Nation ne prenne la fantaisie de les publier? demanda Randel.
— Tandis qu'une saisie et une arrestation ferait rentrer en possession desdits documents , continua le ministre.
— Compris , dit Randel ; ceci résout la question.
— En effet , reprit Bourget , à qui cette révélation avait fait changer de visage, et qui s'était tout à coup rappelé sa correspondance avec la grande Biche... dès l'instant qu'il y a des raisons graves... d'autant que dans les circonstances où nous nous trouvons...
—Eh bien ? demanda Randel, qui ne comprenait rien aux phrases inachevées de l'avocat général.
— Eh bien , j'approuve la poursuite , dit rapidement Bourget.
Tout le monde le regarda.
— Comment? s'écria le baron, vous revenez donc sur votre opinion?..
— Parce que les raisons de M. Robillard m'ont persuadé, reprit gravement Bourget -,
je suis toujours prêt à reconnaître mes erreurs.
— Ainsi , observa le comte , vous trouvez maintenant le procès?..
— Nécessaire, monsieur, et tout -à- fait propre à relever la considération de la pairie. J'ajouterais même , s'il m'était permis d'émettre mon avis, que... l'affaire ne peut être plus opportune, par la raison... que M. RobilJard vient de le prouver.
— L'ordre d'arrestation doit être signé ce soir même , observa Deslandes.
— A la bonne heure! s'écria Bourget rassuré. Alors vous êtes d'accord sur tous les points, messieurs.
— Sur tous ! dit Randel gaîment; la crise ministérielle est close; nous voilà devenus des hommes gouvernementaux , et nous allons le prouver en emprisonnant nos anciens amis.
— Songez d'abord à leur échapper, dit une voix.
Tous se détournèrent.
— Monery ! s'écrièrent à la fois Bourget , Deslandes et le docteur.
Le rédacteur de la Nation venait , en effet, d'entrer et se trouvait derrière eux.
— Pardonnez -moi d'avoir surpris le secret de vos délibérations , messieurs, reprit le jeune homme qui était resté debout sur le seuil, mais votre antichambre est déserte et j'ai dû m'annoncer moi-même.
Deslandes fit un pas vers lui .
— Je ne m'attendais pas, dit-il sèchement, à l'honneur de voir M. Monery...
— Ni moi à la tristesse de venir, monsieur, répondit Georges; mais il l'a fallu, car, tandis que vous disputez les conditions de votre autorité, tout se prépare pour son renversement.
— Que se passe-t-il donc ? demandèrent à la fois plusieurs voix.
—Ce que vous auriez dû prévoir, dit Georges avec une douleur sévère , ceux dont vous vouliez régler le sort ont décidé du vôtre.
— Les révoltés ont pris les armes !
— Et tout à l'heure ils seront ici.
Tous poussèrent une exclamation de surprise, et il y eut un grand mouvement.
— Ici? répéta Léon. Pourquoi chez moi?
— Parce qu'ils savent y trouver leurs ennemis rassemblés et sans défense, répliqua Georges. Maîtres de vous, ils espèrent renverser plus facilement un pouvoir surpris et désarmé.
— Au fait, observa Randel, s'emparer de tous les ministres d'un seul coup , c'est une idée...
— Mais comment se fait-il, demanda Robillard en regardant Monery d'un air soup-
çonneux , que monsieur ne fasse point partie de l'expédition?. Je le croyais notre ennemi. . .
— Et vous aviez raison, monsieur, dit Georges avec hauteur. Oui , tant que le sang pourra arriver à mon cœur, il se soulèvera contre vous de haine et de répugnance. Oui, vous avez bien dit, monsieur -, votre ennemi, tant qu'il restera entre vos mains quelques débris de puissance; votre ennemi partout où je pourrai loyalement vous combattre...
— Pourquoi, alors, ne vous être pas joint aux révoltés?
— Parce que je hais autant la révolte que la tyrannie. En apprenant le projet qui les amenait ici , j'ai craint quelque violence et j'ai voulu la prévenir.
— De sorte , interrompit Deslandes avec ironie , qu'un élan généreux vous a fait trahir vos amis au profit de vos ennemis.
Georges releva vivement la tête.
— Je n'ai trahi personne , monsieur, dit-il en rougissant, ceux que vous appelez mes amis ne m'avaient point confié leur secret, et le hasard heureux qui me l'a fait découvrir m'a laissé le droit d'en user selon ma conscience.
— Mais, ajouta-t-il plus vivement et comme si l'imminence du danger lui eût fait oublier tout le reste, je ne suis point venu pour dis cuter avec vous mon honneur, chaque minute de retard peut vous perdre , dans quelques instants l'hôtel sera entouré...
— Écoutez ! interrompit Deslandes.
Le galop d'un cheval venait de retentir dans la cour intérieure; quelques instants après un officier d'ordonnance parut.
Il apportait aux ministres la nouvelle de l'insurrection. Des rassemblements de révoltés se montraient déjà sur tous les points de Paris, et, en traversant les rues de toute la
vitesse de son cheval , il avait aperçu une troupe qui se dirigeait vers l'hôtel.
Cette confirmation de l'avertissement donné par Georges causa un trouble et une confusion qu'augmenta bientôt la terreur des femmes subitement averties du danger. Les ministres entraînèrent Deslandes au château où ils étaient appelés, tandis que le reste des convives s'échappait dans toutes les directions. Au bout de quelques minutes, Georges se trouvait seul.
Il rentra dans l'antichambre pour demander où était Hélène. Elle n'avait point quitté sa fille, et ne savait rien de ce qui se passait. Il se fit indiquer la chambre de la malade et y courut
Cependant Claude Leblanc (car c'était lui) venaitd'arriver avec sa troupe devant la porte de l'hôtel. Il la trouva ouverte.
— Pas d'équipages, dit-il en apercevant
la cour silencieuse et vide. Où est notre éclai-
reur?
il. 14
— Ici , dit un jeune ouvrier, en quittant l'ombre d'une borne qui le cachait ; mais vous arrivez trop tard , les corbeaux sont envolés.
— Tu les as vus ?
— A l'instant.
— Ils ont donc été avertis?
— Par un officier d'ordonnance.
—Et tu ne lui as pas envoyé une charge de plomb sous le plumet?
— Je n'ai point eu le temps.
— Au diable ! s'écria Claude en frappant la crosse de son fusil sur le pavé, encore une occasion manquée !
Un long murmure s'éleva dans la troupe ; tout le monde parlait à la fois.
Quelques révoltés, faciles à reconnaître à leurs bottes fines et aux pantalons élégants qui se montraient sous leurs blouses d'où-
vriers, entourèrent Leblanc , et ils se mirent à conférer avec lui à demi-voix.
Après quelques instants de discussion ils semblèrent tomber d'accord.
— Soit, dit Claude nous allons voir si, par hasard, il ne serait point resté quelque traînard; veillez seulement à ce que personne ne puisse sortir.
Des sentinelles turent placées à toutes les portes et sous les balcons extérieurs , puis Leblanc monta l'escalier, suivi du reste de la troupe qui se dispersa bruyamment dans l'hôtel.
Le premier étage fut parcouru et fouillé jusque dans ses moindres recoins \ il était désert.
— Au second, cria Leblanc.
Ses compagnons se précipitèrent après lui en faisant retentir l'étroit escalier du bruit de leurs pas et du cliquetis de leurs armes*
Tout à coup une porte s'ouvrit, et Hélène s'élança sur le palier. Elle était si pâle, que Leblanc, qui marchait le premier, s'arrêta, involontairement saisi; la jeune femme lui tendit les mains avec un geste impossible à rendre.
— Oh ! plus bas, au nom de Dieu ! s'écriat-elle.
— Plus bas? répéta Claude étonné.
— Ma fille est là mourante, monsieur; écoutez.
De sourdes plaintes d'enfant venaient en effet de se faire entendre. Un long murmure s'éleva parmi les révoltés qui remplissaient l'escalier.
— Il y a un enfant... Un enfant qui se meurt.
Ces mots se répétèrent de proche en proche jusqu'aux derniers rangs, et, à mesure, les voix s'abaissaient, les armes devenaient
immobiles ; les visages, animés un instant auparavant d'une sombre colère , prenaient une expression moins farouche.
— Cherchons ailleurs... ne tourmentez pas l'enfant , répétèrent toutes les voix.
— Leblanc est médecin , ajoutèrent quelques autres.
— Médecin, s'écria Hélène. Ah ! c'est Dieu qui vous envoie alors... venez.
Après avoir paru hésiter un instant, Claude la suivit.
A la vue de Georges, il fit un geste de surprise 5 mais Hélène ne laissa point le temps de lui demander comment il se trouvait là; elle avait ouvert les rideaux du berceau ; Leblanc appuya son fusil contre un fauteuil et se mit à examiner la malade.
Il y eut un moment d'attente lugubre.
— Eh bien? demanda tout bas Georges en se penchant vers lui avec angoisse.
—Emmène la mère! répondit Claude sourdement.
— Ah ! ma fille est perdue, s'écria Hélène qui s'était glissée au chevet et avait tout entendu.
Leblanc baissa la tête.
— Perdue ! répéta-t-elle , en étendant les mains vers le berceau... perdue!... ma fille... mon enfant.
Elle l'enleva dans ses bras par un mouvement de tendresse plein de délire, et la tint serrée sur son cœur avec des cris et des sanglots. Les deux jeunes gens se regardèrent. Claude lui-même était ému.
— N'y a-t-il donc aucun remède? demanda Georges à demi-voix.
— J'en ai peur, répondit Leblanc... Il est trop tard maintenant...
Et se penchant de nouveau vers l'enfant
qu'Hélène tenait sur ses genoux, il reprit plus haut, avec hésitation...
— On pourrait pourtant déterminer encore peut-être une crise.
— Comment cela?
— En essayant un moxa.
— Sur-le-champ, monsieur, s'écria lajeune femme, qui cessa de pleurer et replaça l'enfant dans son berceau; que faut-il faire? je suis prête!
Claude secoua la tête.
— Un médecin, dit-il, pourrait seul tenter cet essai et en surveiller l'action.
— Courez en chercher un , Georges ! s'écria Hélène.
— Avant qu'il fût arrivé, il serait trop tard, observa Leblanc.
— Mais vous, monsieur? reprit vivement la jeune femme.
— Moi, madame? je ne puis m'arrêter.
216 LIi MAT DE COCAGNE.
Il voulut reprendre son fusil, Hélène courut à lui les mains jointes.
—Oh! vous ne partirez pas, s'écria-t-elle; vous seul pouvez sauver ma fille ; la quitter maintenant, ce serait la tuer; vous ne serez pas sans pitié, monsieur, vous resterez.
— Je le voudrais, madame; mais j'ai d'autres devoirs à remplir...
Hélène se tordit les mains.
— Mais cette enfant ne peut mourir pourtant, s'écria-t-elle , folle de douleur ; vous avez aimé quelqu'un , monsieur ; vous avez eu une mère, des amis... pensez à eux pour que votre cœur s'attendrisse. Ah ! que fautil, mon Dieu! pour vous persuader? quel prix mettez-vous à la vie de ma fille? fixez-le vousmême, j'accepte tout, je consens à tous... ma fille!... Voyez, monsieur, elle vous regarde, elle vous demande de la sauver, elle veut vivre... Ah! comment faut-il vous
prier? à genoux? m'y voilà! sauvez mon eni'ant! sauvez mon enfant I
La jeune femme s'était laissé tomber aux pieds de Claude et avait saisi ses mains qu'elle couvrait de larmes. Le jeune homme parut plutôt attendri qu'ébranlé, et la forçant de se relever :
— Ce que vous demandez est impossible, dit-il ; mes compagnons sont là qui m'attendent... vous entendez leurs murmures d'impatience.
Il prit son fusil et s'avança vers la porte.
— Georges, s'écria Hélène, si vous m'aimez , empêchez-le de partir !...
Il y avait dans cet appel une énergie si déchirante et si impérieuse à la fois, qu'elle fit tressaillir Leblanc; c'étaiteomme le dernier cri du naufragé qui se recommande à Dieu. Monery avait jusqu'alors tout écouté en silence; à mesure que la jeune femme parlait, une ex-
pression de douleur et de volonté combattues se répandait sur son visage; on eût dit que quelque lutte intérieure agitait cette âme-, mais, au cri d^Hélène, ses yeux se relevèrent, un éclair sublime de dévouement illumina tous ses traits, il courut à Claude, et l'attirant à l'écart :
— Tu as promis de servir de chef aux révoltés? dit-il rapidement.
— Mon honneur y est engagé, répliqua Leblanc.
— Mais ne peux-tu te délier de cette promesse?
— Comment?
— En confiant ta mission à un autre.
— Et qui pourrais- je trouver?
— Moi.
Claude recula d'un pas.
—Toi? répéta-t-il, toi, qui hier encore...
— Ne parlons point d'hier, interrompit Georges précipitamment, je puis te remplacer à la tête de les amis, non ici; et je te le demande comme un témoignage d'affection, comme une grâce.
— Je ne comprends pas...
— Ne cherche point à comprendre ; dis seulement que tu consens.
— L'entreprise ne peut qu'y gagner , mais...
— Eh bien?...
—C'est un coup de désespérés-, et tu ferais mieux...
— Votre plan? interrompit Monery.
— Voici l'ordre, dit Claude en lui donnant un papier.
Il le prit et courut à Hélène.
—Il reste, dit-il, prenez courage, que votre fdle soit sauvée et tout sera bien.
Et pressant les mains de la jeune femme contre ses lèvres, il sortit.
Les premiers soins donnés à l'enfant par Leblanc semblèrent devoir amener la réaction salutaire qu'il avait annoncée*, mais cette espérance ne dura qu'un instant , et les symptômes alarmants qui avaient disparu se montrèrent bientôt avec une nouvelle violence.
Hélène comprit que la dernière chance de salut venait de s'évanouir. Tant que l'incertitude avait duré , un vague espoir l'avait soutenue ; mais , lorsquelle vit Leblanc renoncer à tout nouvel essai, la certitude de son malheur la jeta dans un accablement qui approchait de l'insensibilité.
Debout près du berceau, et les yeux fixés sur l'enfant, elle contemplait son agonie avec une atonie presque farouche, et trou-
blé, malgré lui, par cette douleur muette, Leblanc avait oublié tout le reste, pour ne songer qu'aux moyens d'arracher la jeune
•«Un
femme à ce spectacle, lorsqu'un grondement lointain retentit tout à coup dans le silence de la nuit. Le médecin se redressa.
— Le canon ! s'écria-t-il.
Un second coup , puis un troisième, se fit entendre.
— Il courut à la fenêtre, l'ouvrit brusquement, et prêta l'oreille.
— Les pétillements de la fusillade arrivèrent jusqu'à lui.
— Ah ! monsieur ! on se bat ! dit avec effroi la femme de chambre qui s'était approchée du balcon.
— Silence! interrompit Leblanc.
Les coups de feu devinrent plus nombreux et plus distincts.
— C'est au château, reprit Claude, Georges aura attaqué. . .
Il se retira vivement du balcon, et chercha son fusil qu'il avait déposé pour soigner l'enfant. •
— Ou allez-vous ? demanda Justine.
— Les rejoindre, répondit Claude... Je suis inutile ici désormais... Encore le canon !.. Ah ! pourvu que j'arrive à temps.
Il avait rebouclé sa cartouchière, il arma son fusil, en examina l'amorce et sortit.
L'accablement d'Hélène était tel, qu'elle ne remarqua même pas la disparition du médecin. La femme de chambre avait refermé la fenêtre, et le bruit de la bataille n'arrivait plus que confusément, et par intervalles. Il parut insensiblement s'éloigner, s'éteindre, et la chambre resta plongée dans un silence lugubre.
La nuit s'écoula ainsi.
Enfin , le jour pénétra à travers les rideaux abaissés, et la lumière sembla arracher Hélène à sa torpeur. Elle releva la tète, comme si elle fût sortie d'un douloureux sommeil, regarda autour d'elle el aperçut Justine qui soulevait d'un bras la tète de l'enfant.
Cette vue lui rendit la conscience de tout ce qui se passait, et une douleur aiguë la frappa au cœur. Elle s'élança vers le berceau, écarta brusquement la femme de chambre , prit sa fille dans ses bras, et la souleva à moitié pour la voir aux premières lueurs du jour.
Les progrès du mal avaient été si rapides, qu'elle eut peine à la reconnaître. De larges taches violettes marbraient son visage ; ses paupières gonflées semblaient soudées l'une à l'autre, et une convulsion hideuse agitait ses lèvres contractées. Hélène ne put retenir un cri d'épouvante.
— Ne restez pas ici, madame, dit Justine, qui voulut reprendre l'enfant.
Mais Hélène la repoussa.
— Laissez-moi , s'écriat-elle, je veux voir ma fille... je veux sentir le poids de sa tête sur mon cœur. .. appuyer ma joue sur ses cheveux... m'assurer qu'elle n'a point cessé de vivre.
— Hélas! il n'y a plus d'espoir!... reprit Justine en pleurant.
— Non , dit Hélène qui serra l'enfant contre sa poitrine, mais ce qui lui reste de vie est à moi, à moi seule.
Et prenant l'enfant dans ses bras avec une sorte d'égarement, elle s'écria :
— Clémence , ne me reconnais-tu point, . . rouvre les yeux! Oh! elle ne m'entend pas, elle ne m'entend pas! Mon Dieu! ne pouvoir la ranimer aux battements de mon cœur, ne pouvoir faire passer en elle ma vie ! Clémence
mais sens au moins mes baisers; un dernier mot , un dernier regard avant de mourir!.. .
Soit que l'étreinte de sa mère eût arraché l'enfant à son insensibilité, soit que cette voix déchirante l'eût réveillée de son agonie , elle fit un mouvement et rouvrit à demi les yeux.
Hélène poussa un cri de joie! Le regard de l'enfant demeura un instant vague et flottant, puis, s'arrêtant sur celui de la jeune femme, il s'alluma tout à coup d'un éclair d'amour et d'intelligence!.. Ce fut comme la dernière lueur d'une flamme qui s'éteint. Les paupières retombèrent presque aussitôt lourdement; un frisson convulsif parcourut le corps de l'enfant, ses membres se raidirent.
— Clémence! encore un regard! cria Hélène.
Mais la petite fille , subitement alourdie,
glissa de ses bras clans ceux de Justine tendus pour la recevoir.
— Allez-vous-en , madame ! cria celle-ci éperdue.
Hélène étendit les mains vers Clémence. Son cœur ne battait plus! elle se pencha sur son visage; on ne sentait plus son haleine! Elle voulut baiser ses pieds; ils étaient froids!
La malheureuse mère poussa un faible cri, un nuage s'étendit sur ses yeux et elle tomba à genoux près du berceau.
Au même moment la porte s'ouvrit brusquement et Elisabeth entra suivie de Randcl.
Bien que le plan des amis de Leblanc eût échoué partout et que le petit nombre de postes surpris par eux leur eût été repris au lever du jour, la lutte continuait sur plusieurs points.
A voir l'acharnement avec lequel les révol-
tés s'obstinaient à la résistance , il était facile de deviner que la plupart y mettaient leur honneur ou leur haine encore plus que leur espoir, et que peu leur importait de mourir, pourvu que ce fût en combattant. A chaque barricade enlevée, tout ce qui survivait courait plus loin en élever une nouvelle et la résolution des insurgés semblait grandir à mesure que l'on voyait diminuer leur nombre. Quoique l'issue delà lutte ne pût être douteuse , il était donc impossible d'en prévoir le terme. Le rappel continuait à battre ; les boutiques étaient restées fermées et l'on n'apercevait dans les rues ordinairement les plus populeuses que quelques groupes de curieux à demi -effrayés, s' interrogeant avec inquiétude , ou quelques gens affairés qui se hâtaient de rentrer.
Des soldats l'arme aux pieds fermaient l'entrée de tous les carrefours, et une fusil-
lade irrégulière se faisait entendre, par intermittences, sur différents points.
Au moment où nous reprenons notre récit, midi venait de sonner. Le bruit de la bataille avait cessé depuis quelques minutes , une attaque désespérée contre le Louvre venait d'être repoussée et les révoltés dispersés essayaient de se rallier sur différents points , lorsqu'une calèche parut au détour de la rue du Helder et prit le boulevard, en se dirigeant vers les Champs-Elysées. Au fond se tenait une femme à demi-renversée et enveloppée d'un voile qui cachait son visage; sur le devant étaient assis Randel et madame Bourget.
Envoyés vers Hélène par Deslandes qui ne pouvait quitter ses nouveaux collègues , tous deux étaient arrivés, comme nous l'avons vu, au moment même où la jeune femme s'évanouissait près de sa fille morte,
Randel profita de cet évanouissement pour la faire transporter dans un autre appartement, où elle revint à elle. Il fallut d'abord employer la contrainte pour l'empêcher de retourner près de l'enfant ; elle repoussa longtemps les consolations d'Elisabeth et de Randel , s'abandonnant à tout le délire de son désespoir; mais enfin les forces lui manquèrent et elle tomba dans un de ces engourdissements douloureux qui nous reposent un instant de la douleur par l'impuissance de sentir.
Randel saisit cette occasion pour lui faire quitter l'hôtel dont le séjour ne pouvait manquer de lui rappeler mille souvenirs cruels. Il lui proposa de partir pour le Roncy avec Elisabeth, et, feignant de regarder son silence comme un consentement, il ordonna de tout préparer pour le départ.
Hélène fit d'abord quelque résistance,
mais réfléchissant ensuite que sa douleur serait plus libre à la campagne, elle se laissa conduire à la calèche et partit.
La voiture venait d'entrer dans la rue neuve du Luxembourg, lorsque plusieurs coups de feu se firent entendre à quelque distance. Le cocher ralentit la course de ses chevaux et regarda derrière lui avec une incertitude inquiète. Randel baissa la glace.
— On se bat donc aussi de ce côté 1 demanda-t-il.
— J'en ai peur, monsieur, répondit le cocher.
— Rebrousse chemin et prends par la rue Royale...
Le cocher se mit en mesure d'obéir ; mais il avait à peine fait faire un demi-tour à ses chevaux qu'une troupe d'insurgés parut à l'extrémité opposée. Ils faisaient retraite en rechargeant leurs fusils et entourant un
blessé que deux d'entre eux avaient assis sur leurs mains croisées. Arrivés près de la calèche, ils l'entourèrent avec de grands cris. Le cocher voulut passer outre, mais plusieurs des révoltés sautèrent à la tête des chevaux et les arrêtèrent.
— A bas le chat botté ! s'écria l'un d'eux qui saisit le fouet du cocher.
— Ce sont des aristocrates.
— Il faut faire une barricade avec leur équipage.
— Oui , oui !
— Dételez les chevaux et renversez la voiture.
— Arrêtez , s'écria un jeune homme qui se trouvait près du blessé; il y a quelqu'un dans cette calèche.
Il éoùrut à la portière, rouvrit , et se trouva en Pa«e d'Hélène que les cris avaient irradiée à son abattements.
— Monsieur Leblanc, dit avec étonnement la jeune femme qui ne comprenait rien à ce qui se passait.
— Je croyais vous avoir reconnue , s'écria Claude , descendez madame , descendez sur-le-champ !
— Y pensez-vous ? s'écria Randel , vous allez nous faire égorger.
— Égorger! reprit Hélène saisie ; que se
passe-t-il donc?
— Eh! ne le voyez-vous point? dit Claude
avec emportement, nous achevons de nous
faire tuer par les défenseurs de la liberté et
de l'ordre public.
Hélène remarqua alors les vêtements en
lambeaux du jeune médecin, son visage noir
de poudre , et ses mains tachées de sang.
— Vous êtes blessé? s'écria-t-elle.
— Non , dit Leblanc avec une sorte de rage , il n'y a plus de balles pour moi ; je
suis arrivé trop tard, Aussi pourquoi m'avezvous retenu . pourquoi ai-je laissé partir Georges?...
—Georges! dit Hélène, sur laquelle ce nom produisit l'effet d'une commotion électrique. Que voulez -vous dire ?
— Je veux dire que , pour me décider à rester près de votre fille, il a consenti à prendre ma place à la tète des révoltés.
— Dieu!
— Qu'il a combattu sans espoir... contre sa volonté... car il avait deviné ce qui arrive.
— Eh bien ? interrompit Hélène haletante.
— Eh bien , regardez , dit brusquement Leblanc , montrant le blessé qu'on venait de poser à terre.
Hélène avança la tête et reconnut Georges. Elle voulut s'élancer hors de la calèche ; mais
dans ce moment, le cri : — Les lanciers ! les lanciers ! retentit parmi les insurgés.
— De quel côté? demanda Claude.
— Par la rue Saint-Honoré.
— Fuyez, ou vous êtes perdu ! s'écria Elisabeth î
— Mais Georges ? dit Leblanc.
— Ici , monsieur ! interrompit Hélène, en faisant une place près d'elle dans la calèche.
•— Ainsi , vous le soignerez ? demanda le jeune homme.
— Comme mon frère.
— Et vous répondez de sa vie?
— Tant que je vivrai.
Tout cela avait eu lieu si rapidement que, lorsque le second cri : — Les lanciers ! se fit entendre, le blessé était déjà dans la calèche, dont la portière fut refermée par Claude.
On commençait à entendre plus distinctement les pas réguliers des chevaux. Les ré-
voltés s'étaient dispersés pour se réfugier dans tous les enfoncements que pouvaient offrir les deux côtés de la rue; mais, au commandement de Leblanc, tous quittèrent leurs embuscades , et continuèrent leur route en désordre ; ils tournèrent la rue des Capucines, et disparurent.
La calèche se remit en marche.
Cependant les lanciers venaient à sa rencontre. Arrivés à une portée de pistolet , ils crièrent : — Halte !
Le cocher arrêta.
Alors un officier se détacha des rangs et s'approcha de la portière. Hélène cachait, de son corps, le blessé.
L'officier, qui la reconnut, s'inclina.
— Eh! c'est monsieur de Celar! dit Randel.
— Moi-même, docteur, dit l'aide-de-
camp , et j'étais loin de m'attendre à cette rencontre.
—Nous partons pour Versailles, interrompit Elisabeth.
— Par peur de l'émeute ?
— Non, par nécessité.
Elle se pencha hors de la portière , et apprit tout bas au jeune oiïicier qu'Hélène venait de perdre sa fille. Celui-ci s'excusa d'avoir arrêté leur calèche , salua les deux cousines , et rejoignit son escadron qui passa.
Lorsque le dernier cavalier eut disparu , la \oiture recommença à rouler, et Randel se mit à examiner la blessure de Monery.
Ainsi que Leblanc l'en avait averti , une balle l'avait atteint au côté droit, et était ressortie au-dessous de l'épaule , labourant profondément les chairs sur son passage. L'examen du docteur arracha quelques légers géir
missements à Georges, qui rouvrit les yeux. A la vue d'Hélène, il fit un mouvement, et ses lèvres s'agitèrent.
— Il veut parler! s'écria la jeune femme, qui soutenait sa tête.
— 11 n'a rien à nous dire pour le moment, répliqua Randel en lui tâtant le pouls , et le moindre mouvement peut être dangereux.
— Hélène ! murmura le blessé , qui semblait faire un effort pour s'assurer de la réalité de ce qu'il voyait, c'est vous , Hélène?
— C'est moi , c'est moi !
— Votre main ?
— La voilà.
— Pour Dieu ! laissez-le en repos , interrompit Randel avec impatience ; voyez , il cherche à se soulever... cédez - moi votre place, je vous en prie. . .
Hélène laissa, à regret, !e docteur s'asseoir près du blessé.
— Et maintenant, vous, mon cher, fermez les yeux et ne bougez pas, reprit le médecin ; si vous dérangiez l'appareil, nous aurions une hémorrhagie : c'est bien assez du mouvement de la voiture.
— Voulez-vous qu'on arrête, docteur? demanda Hélène effrayée.
— Et notre blessé... où le déposer?
— Nous pourrions retourner à l'hôtel.
— Qui nous assure que le chemin soit libre?., d'ailleurs, au Roncy, il vous sera plus facile de le cacher. Avertissez seulement le cocher d'aller au pas et d'éviter les cahots.
L'ordre fut donné, et la calèche continua lentement sa route.
Affaibli par la perte de son sang , Monery était plongé dans un demi-évanouissement , que le docteur combattait en lui faisant respirer, par instants , un flacon de sels que
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madame Bourget tenait à la main. Quant à Hélène, les mains jointes sur ses genoux, pâle, sans mouvement, elle contemplait le blessé d'un œil éperdu. Ce n'était plus l'affaissement qui avait suivi la perte de sa fille , mais une de ces pauses terribles qui précèdent toutes les grandes convulsions de l'Ame et la préparent. On eût dit qu'elle prenait lentement possession de ce nouveau malheur , et qu'elle cherchait à en comprendre l'étendue. Mais à mesure que grandissait en elle la conscience de cette autre douleur, celle qui l'avait précédée semblait décroître et s'effacer , pour ainsi dire. Comme ces malades auxquels la souffrance aiguë du remède fait oublier le mal , elle avait été arrachée à son morne désespoir par un coup inattendu. La vue du danger que courait Georges, et la pensée qu'elle en était la cause , fit taire tout le reste ! Étrange
lf mat de cocagne. 2U
mystère de l'àme humaine ! le souvenir de sa fdle , qui , un instant auparavant , l'occupait uniquement, devint un moyen de penser au dévouement de Georges , et en y pensant, ce n'était plus Clémence, mais lui qu'elle pleurait. Ou plutôt , elle pleurait Clémence en lui ; car qui peut dire jusqu'à quel point se mêlent dans nos émotions les douleurs différentes , ni comment se transforment nos afflictions? Le cœur, amolli par les larmes, est comme ces grèves où tous les passants impriment la marque de leurs pas : c'est toujours la dernière douleur qui y laisse son empreinte ; mais les autres l'ont pré parée. Hélas! ii y a en nous comme un lac sombre , formé par toutes les sources em- " poisonnées que fait sourdre successivement l'indifférence, l'oubli ou la mort ! mais quand il est plein , qui pourrait distinguer d'où ses sombres eaux sont venues ? autant deman-