‹ Le mât de cocagneChapitre 7 sur 10 · II · texte numérisé non relu

II

der aux vagues de la mer quel fleuve les a formées , et qui leur a donné leur amertume.

Monery arriva au Roncy dans un état d'épuisement qui parut inquiéter Randel luimême ; il le fit transporter au lit, et attendit jusqu'au soir pour sonder la plaie et faire le premier pansement.

Cependant , lorsqu'il l'eut achevé, il parut plus content.

— La blessure est sérieuse â dit-il ; mais nous la guérirons.

— En êtes- vous certain ? demanda Hélène tremblante.

— Certain... comme de tout le reste...

c'est-à-dire à la condition d'être secondé par le tempérament du malade , le temps et le hasard : toutes choses qui font ce qu'on appelle l'aide de Dieu.

— Et pensez-vous que la guérison exige

beaucoup de temps? demanda madame Bourget.

— Il en a pour un mois , ou pour davantage... toujours selon la volonté de Dieu.

— Mais , au moins, vous ne craignez rien maintenant ? demanda Hélène, qui eût voulu être mieux rassurée par le docteur.

— Non , dit-il, la blessure est magnifique, et je crois pouvoir en répondre.

La jeune femme leva les yeux au ciel , avec une expression de ferveur reconnaissante.

— Aussi , reprit Randel , n'est-ce pas la blessure de Monery qui m'inquiète le plus pour lui.

— Quoi donc ?

— La part qu'il a prise à l'insurrection-

— Mais ne savez -vous point que c'est pour moi? s'écria Hélène... n'avez-vous point entendu M. Leblanc?.,

— Parfaitement 5 mais il importe peu, en

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justice, qu'une raison soit vraie; l'important, c'est qu'elle soit vraisemblable ; et je doute que les juges ajoutent grande foi au motif sentimental dont nous a parlé Claude. En tout cas, le plus sage est de cacher provisoirement votre malade.

— Rien de plus facile, dit Elisabeth; nul ne le sait ici.

— Mais on peut le savoir, ma belle dame. En sa qualité d'aveugle , la justice a des chiens qui flairent les pistes et la conduisent merveilleusement. Soyez donc prudente. ..

Comme il achevait , un cabriolet s'arrêta à la porte du Roncy , et Bourget en descendit.

— Faut-il tout dire à Désiré? demanda Elisabeth.

— Attendez , répondit Randel.

Tous deux descendirent pour le recevoir, tandis qu'Hélène restait près de Monery.

Bourget avait la tète nue et les traits renversés.

— C'est Deslandes qui m'envoie , dit-il rapidement en entrant ; il a appris la mort de Clémence....

— Quel coup terrible ! dit Elisabeth.

— Terrible ! répéta l'avocat général en s'essuyant le front... J'ai traversé tout Paris... sans chapeau ! comme vous voyez.

— Et Léon n'a pu venir lui-même ?

— On l'attendait au conseil des ministres. Il m'a envoyé pour consoler Hélène à sa place.

— Singulière commission !

— Et que j'aurais refusée, si j'avais eu le temps de réfléchir , répliqua Bourget ; mais il m'a fait monter dans son cabriolet tellement à l'improvistc... que je suis parti sans réflexion... et sans chapeau!...

— Àuriez-vous couru des dangers? demanda Randel d'un ton goguenard.

— Si j'ai couru des dangers! s'écria l'avocat général, on a tire sur moi, monsieur!

— Sur vous ?

— D'un côté de la Seine à l'autre, il est vrai ; mais les balles portent si loin! on m'aura reconnu !...

— D'autant que vous étiez sans chapeau. — Précisément! mais j'ai du sang-froid. Le

groom a mis le cheval au galop , et nous voici...

— Mais l'insurrection ? demanda le docteur.

— Vaincue , monsieur ! écrasée sous les charges de cavalerie et les boulets ! Ah ! ils se souviendront longtemps de cette journée ! Ils se sont tous défendus jusqu'à la mort, les misérables ! Concevez-vous un pareil achar-

nement ? Mais la justice n'en aura pas moins son cours....

— Sur les morts ?

— Non , sur les blessés : on les soignera ; parce que l'humanité doit passer avant tout ; mais une fois guéris...

— Vous les guillotinerez.

— Nous les jugerons , docteur; et nous verrons s'il est permis à des scélérats d'égorger ainsi les passants.

— Reste à retrouver ces blessés , observa Elisabeth, en regardant Randel du coin de l'œil.

L'avocat général fit un geste profond.

— Nous y avons pensé , dit-il ; on les découvrira.

— Et par quel moyen ?

— Par un moyen très simple , ma chère , les blessés ont besoin de médecins. . .

-— Sans doute !

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— Eh bien, demain va paraître une ordonnance obligeant ceux-ci à dénoncer leurs malades.

— Que dites-vous là ! s'écria Randel.

— C'est une idée qui est venue à Robillard , reprit Bourget. Vous comprenez que de cette manière aucun des révoltés survivants ne pourra nous échapper.

— Je comprends, reprit Randel sérieusement, l'ex-carbonaro nous transforme, de son autorité privée , en espions de police.

— Mais c'est une mesure digne d'un gouvernement de sauvages! s'écria Elisabeth.

Quoi! vous voulez qu'un médecin envoie à l'échafaud le malheureux qui l'a appelé pour le guérir.

L'avocat général haussa les épaules.

—Vous n'entendez rien à la politique, ma chère, dit-il d'un ton méprisant. Je vous conseille de prendre le parti de brigands

qui vous lirent des coups de fusil dans votre cabriolet!... Savez-vous bien, madame, que peu s'en est fallu qu'ils ne fissent de vous une veuve.

— Le noir me va fort bien, dit Elisabeth tranquillement.

— Bien , bien , plaisantez , reprit Désiré; mais il n'en faut pas moins finir avec ces furieux!... pour ma part, je suis décidé à les poursuivre à outrance... quels qu'ils soient, et jusqu'au dernier!

— Cependant, observa Elisabeth , si l'un d'eux venait vous demander asile?

* — A moi ! s'écria Bourget que la peur avait exaspéré, à moi, madame!... Ah! je le voudrais , ne fût-ce que pour montrer comment je comprends mes devoirs de citoyen et de magistrat.

— Vous ne pourriez pourtant l'envoyer chercher la mort , monsieur»

— J'enverrai chercher le commissaire , madame , dit Bourget , en frappant du poing sur le marbre de la cheminée devant laquelle il se trouvait. Un révolté chez moi!... J'aimerais mieux ouvrir ma porte à un forçat en fuite, à un chien enragé...

Bourget éprouvait une de ces colères de poltrons qui rendent féroce. Elisabeth et Randel échangèrent un regard.

— Ne voulez-vous point parler à madame Deslandes? demanda enfin celui-ci.

— Sans doute ! je suis venu pour la consoler, et j'ai peu de temps, car on se réunit au parquet...

— Je vais la prévenir, dit Elisabeth.

L'entrevue d'Hélène et de Bourget fut

courte. Après avoir remis à la jeune femme un billet de Léon et lui avoir adressé quelques lieux communs de condoléance , l'avocat général reprit le récit des dangers qu'il

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avait courus pour arriver au Roncy et il allait recommencer ses imprécations contre les révoltés , lorsque Randel l'interrompit pour lui rappeler qu'il était attendu.

— C'est juste , dit Bourget , il faut retourner à Paris et cette fois j'espère qu'il n'y a rien à craindre...

— Je vous demande , en tous cas , à partager vos périls , dit Randel. —Vous revenez avec moi ?

— Si vous avez une place.

— Comment donc ! le groom montera derrière... et vous conduirez... car, moi, je suis sans chapeau.

— Partons, alors.

— A. l'instant.

Il ouvrit la fenêtre pour avertir le domestique; le docteur s'approcha d'Hélène.

— Je reviendrai demain si je puis , dit-il à voix basse ; donnez au blessé tous les soins

que j'ai prescrits et surtout veillez à ce qu'on ne soupçonne point sa présence-, madame Bourget vous en dira la raison.

La première idée d'Hélène avait été de tout écrire à son mari , mais ce que lui dit Elisabeth l'arrêta. Desîandes avait déjà tant de fois trompé les prévisions de sa conscience et opposé les nécessités de la politique à ce qu'elle regardait comme juste; tant de fois elle l'avait entendu blâmer ce qu'elle approuvait, et excuser ce qui lui semblait odieux, qu'elle ignorait jusqu'où pouvait s'étendre cette différence dans la manière de comprendre le devoir. Randel, qui revint le lendemain, selon sa promesse , l'engagea d'ailleurs à garder le silence pour le moment. L'instruction qui avait été commencée semblait faire de Monery le chef de la révolte. Outre les papiers découverts chez lui et dont plusieurs se rattachaient évidemment au complot , on

l'avait vu aux endroits les plus périlleux, toujours en avant et commandant l'attaque. Son apparition même chez Deslandes et l'avertissement donné par lui n'étaient plus regardés que comme un piège auquel les ministres n'avaient échappé que par miracle.

Aussi son signalement avait-il été envoyé partout, et la police était-elle en campagne pour découvrir sa retraite. Or, dans un tel état de choses , il était douteux que Deslandes voulût dérober Georges à l'action de la justice, ou même qu'il le pût. En tous cas, le plus sûr était de ne point tenter cette épreuve.

Léon lui-même confirma Hélène dans cette résolution en arrivant le soir avec M. de Renville. C'était la première fois que la jeune femme le revoyait depuis la perte de sa fille ; à son aspect elle ne put retenir ses larmes. Deslandes s'associa assez légèrement à son

émotion. Il répéta d'un air distrait les consolations que les indifférents ont coutume d'opposer à toutes les douleurs, puis , passant insensiblement du souvenir de Clémence aux événements politiques qui l'avaient séparé d'Hélène dans cet affreux moment , il se mit à parler avec une vivacité passionnée de la lutte nouvelle que le pouvoir venait de soutenir et des moyens d'en prévenir le retour. Hélène fut étonnée de la violence haineuse de ses paroles. C'était quelque chose d'?mplacable comme la colère de l'ambitieux contre ceux qui ont failli lui faire perdre un pouvoir récemment obtenu. Le complot avait , du reste , été déféré à la Chambre des pairs, plusieurs prévenus venaient d'être arrêtés et M. deRenville déclara que l'instruction serait conduite avec autant de promptitude que de sévérité.

L'entretien se prolongea quelque temps

sur ce sujet ; puis Deslandes et son compagnon repartirent, laissant Hélène décidée à suivre l'avis du docteur.

Cependant, après quelques jours de fièvre violente , Georges se trouva mieux ; Randel déclara que tout danger était passé et que les blessures étaient en voie de guérison.

Ce fut aussi seulement alors que le jeune homme comprit clairement où il était. Perdu jusqu'à cet instant dans un demi-délire, tout avait passé sous ses yeux en visions confuses. Il voyait Hélène sans croire à sa présence i il l'entendait sans être sûr que ce fût sa voix. Enfin, revenu à la plénitude de sa perception , il put jouir des soins qui lui étaient donnés.

Il y avait dans ces soins une tendresse si ardente et si peu voilée, que Georges en fut saisi. On eût dit qu'élevée au-dessus de timides réserves par la douleur qu'elle venait de

subir, Hélène cessait de craindre un amour sanctifié par tant d'épreuves. Sans affecter de le montrer, elle le laissait voir, comme ces cicatrices qui rappellent une souffrance mais non une honte, et dont on ne songe à rougir ni à se parer. Cet amour, qu'épurait sa sincérité même , avait , du reste , quelque chose de si charmant, de si noble et de si peu ordinaire , qu'Elisabeth, malgré sa légèreté habituelle, en fut touchée. Incapable d'une telle grandeur pour son compte, elle ^pouvait la comprendre et l'admirer chez une autre. Son goût frivole avait gâté son caractère sans toucher à son cœur. Étrange bizarrerie!.. Au milieu de cette société égoïste et fausse qui lui plaisait, elle avait conservé sa naïveté! Son esprit mondain était comme sa robe de bal , quelque chose qu'elle aimait, mais qu'elle pouvait quitter. Aussi sa cousine lui

était-elle toujours restée aussi chère. Elle sentait la supériorité de cette nature sérieuse, sans la désirer pour elle-même, et elle avait pour Hélène une sorte de dévouement ingénu et de respect d'enfant.

Quant à Georges, une fois la première surprise passée, il s'abandonna avec délices à sa nouvelle situation. Jamais il ne s'était senti si heureux. L'impossibilité de fuir Hélène lui ôtait, pour ainsi dire, toute responsabilité. Forcé de recevoir les témoignages de tendresse que lui donnait la jeune femme, il en savourait la douceur sans résistance et sans remords , bénissant sa blessure et ne redoutant que la guérison. Son bonheur était si grand , qu'il se croyait parfois le jouet d'une de ces hallucinations prolongées qui font la folie. Il craignait à chaque instant que toute cette féerie d'amour ne disparût. D'autresfois, au contraire , acceptant la réalité de ce qui

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