II
l'entourait , il cherchait à l'agrandir par la pensée. Il transformait ce hasard d'une situation inattendue en quelque chose de naturel et d'immuable. En voyant Hélène assise à son chevet comme une épouse attentive , il refermait les yeux pour mieux se tromper ; il effaçait, dans sa mémoire, le passé et cherchait à se persuader que toutes ses douleurs n'avaient été qu'un rêve et qu'Hélène était à lui seul et pour toujours !
L'affectueuse familiarité de celle-ci l'aidait du reste à prolonger ces espèces d'extases. Elle s'était, en quelque sorte, emparée de ses souffrances et n'avait d'autre occupation que de les distraire ou de les soulager. Ce furent d'abord des lectures faites près du lit du blessé, puis de la musique, puis des causeries, chaque jour plus longues, plus émouvantes, et auxquelles Elisabeth assistait en spectatrice curieuse et pour ainsi dire édifiée»
Mais à mesure que Georges recouvrait ses forces, la sérénité avec laquelle il avait jusqu'alors goûté son bonheur semblait disparaître. La présence d'Hélène, qui n'avait d'abord été pour lui qu'une consolation et une joie, commença à devenir une cause de trouble. Sorti de l'atmosphère glacée de la tombe, il retrouvait toutes les agitations et tous les désirs de la vie. La jeune femme, qu'il n'avait vue pendant ses souffrances que comme un ange et comme une sainte , ne tarda pas à perdre ce divin caractère. Chaque jour emportait quelques rayons de son auréole et quelques plumes de ses ailes. C'était bien toujours l'être adoré qu'il eût voulu servir à genoux ; mais c'était surtout la femme dont le regard lui fondait le cœur et dont l'haleine el faisait frissonner. Il repoussait en vain ces émotions avec honte et colère ; à chaque heure elles revenaient plus hardies» Décidé
à ne rien dire de son amour, il sentait à chaque instant un cri de tendresse près de lui échapper !
Cette lutte intérieure le jeta dans une contrainte triste et silencieuse dont Hélène s'aperçut. Elle voulut en connaître la cause, et Monery, qui ne pouvait la dire, prétexta les inquiétudes que lui inspirait sa situation.
Celle-ci était en effet toujours aussi grave : madame Bourget avait reçu plusieurs lettres de M. de Renville dont elle avait lu à sa cousine quelques passages, le reste ne renfermait rien d'intéressant, dans lesquels le comte déclarait que l'instruction qui s'achevait à la Chambre des pairs avait confirmé toutes les accusât ions portées contre Georges. Il annonçait de plus l'intention bien arrêtée, chez ses collègues, d'appliquer cette fois la loi dans toute sa rigueur.
Georges s'en inquiéta peu. Au point où
il en était arrivé, la difficulté de vivre le préoccupait bien plus que la crainte de mourir. Mais les inquiétudes d'Hélène s'accrurent en raison des dangers supposés. Elle redoubla de précautions, et , craignant que sa longue retraite n'éveillât l'étonnement ou la curiosité des gens de la ferme qui ne l'avaient point vue depuis son arrivée, elle se décida à laisser Georges seul une partie du jour et à se montrer comme autrefois. Quelque cruel que fût ce changement de vie pour le jeune homme, il eut le courage de l'accepter sans réclamation, non dans l'intérêt de sa sûreté, mais par défiance de lui-même.
Trois semaines s'étaient écoulées depuis le départ d'Hélène et de sa cousine pour le Roncy. Bourg et avait d'abord supporté assez patiemment l'absence de celle-ci, au milieu des occupations que lui donnait l'instruction commencée \ mais son isolement
finit par lui devenir insupportable. L'habitude, à défaut de vive affection, avait créé entre Elisabeth et lui des rapports dont il ne pouvait plus se passer. La jeune femme lui apprenait comment vivre; car, dépourvu de goûts personnels , il avait besoin qu'un autre les développât, en lui donnant quelque chose à imiter ou à contredire. Les contrariétés d'Elisabeth, ses railleries, ses légèretés animaient, d'ailleurs, le calme plat de sa vie ; c'était comme ces liqueurs qui fouettent les sangs paresseux et les font circuler plus rapidement. Aussi, resté seul, ne tarda-t-il point à tomber dans une sorte de marasme ennuyé, semblable à ces chiens qui, privés du maître capricieux qui les bat ou les caresse tour à tour , se couchent tristement sur le seuil en attendant son retour. Il écrivit plusieurs fois a Elisabeth, et se rendit même au Roncy pour la décider à
revenir; mais elle lui objecta toujours la nécessité de tenir compagnie à sa cousine. Enfin l'avocat général alla trouver Deslandes pour lui demander l'époque du retour d'Hélène.
Le nouveau ministre lui répondit en lui présentant l'ordonnance de convocation des chambres qui venait d'être signée. La reprise des débats parlementaires l'obligeait nécessairement à ouvrir son salon et à rappeler Hélène.
— Et vous l'avez avertie? demanda Bourget tout joyeux.
— Je comptais me rendre demain au Roncy.
— Nous irons ensemble.
— Soit.
Mais lorsque Bourget arriva le lendemain à l'hôtel ministériel , il trouva un billet de Deslandes qui le priait de l'excuser. Un
ordre imprévu l'avait obligé de se rendre à Saint-CIoud, où le conseil des ministres devait se réunir, et d'où il promettait de se rendre au Roney. Bourget qui était venu à pied , comptant sur l'équipage de Léon , monta dans un cabriolet de remise et prit la route de Versailles.
L'idée du prochain retour d'Elisabeth avait mis l'avocat général en humeur joyeuse ; le conducteur s'en aperçut et lia conversation.
— Un beau pont, not 'bourgeois, dit-il en passant devant le pont d'iéna.
— Parce qu'il n'y a pas de péage, observa Bourget, en riant.
— Et parce que les cabriolets peuvent passer, répliqua le cocher; car je demande, en conscience, à quoi servent des ponts faits seulement pour les piétons... comme celui de l'Hôtel-de-Ville, par exemple.
— Le pont d'Austerlitz ? demanda Désiré.
— Non, vous savez ce coupe-gorge, où les agents de police ont assassiné des jeunes gens.
— Arrêté? vous voulez dire.
— Oui , en les piquant plus on moins profondément, comme a dit un farceur de ministre.
— C'étaient des révoltés, observa Désiré sèchement.
— Tiens! pardieuî s'écria le cocher, ceux qu'on assomme sont toujours révoltés... ils sont révoltés qu'on les assomme d'abord ; puis, comme le disait la Nation, il faut bien qu'ils soient coupables pour que la police soit innocente.
— Ah! vous lisez la Nation, dit l'avocat général, en regardant son conducteur d'un air de défiance.
— Chez le marchand de vin, répliqua celui-ci.
— Ainsi vous êtes républicain? demanda Bourget d'un air de procureur du roi interrogeant un prévenu.
— Moi! répliqua le conducteur avec une grimace narquoise-, je suis cocher à mon compte , not' bourgeois.
— Alors, prenez garde d'être mis à pied, mon cher, reprit Désiré majestueusement; le gouvernement sait tout ce qui se dit, tout ce qui se fait.
— Pardieu I il y a assez de mouchards pour cela. Tout relève à cette heure de la police. Du reste, faut pas que le bourgeois se fâche, au moins. Je ne suis ennemi ni du gouvernement, ni de la garde municipale, ni d'aucune autre conquête de juillet , comme ils disent dans le journal ; mais un homme marié à la mairie , et qui paie recta ses im-
pots y compris le personnel... C'est-il à Versailles même que vous allez...
— Non, je vous l'ai dit, près de Saint- Cyr...
— Ah! c'est que Versailles attire pas mal de particuliers pour le moment... vu qu'on a décoré la cour d'entrée d'une vingtaine de tambours majors en marbre qui font les beaux bras, et qu'on a tapissé de peintures tout le dedans, pour en faire un musée national.
— Magnifique idée ! murmura Bourget , comme s'il se parlait à lui-même.
— Ça, je ne dis pas non, répliqua le cocher, d'autant plus que la chose m'intéresse.
— Vous ! dit l'avocat général en le regardant avec surprise.
— Par la raison que j'ai en Algérie un frère qui travaille pour leur musée.
— Comme peintre 1
— Non, comme sergent des Zouaves.
Bourget sourit en haussant les épaules.
— Ah ! vous appelez eela travailler pour le musée, dit-il.
— Tiens, pourquoi donc pas? s'écria le cocher avec chaleur ; s'ils faisaient les fainéants là-bas, je voudrais bien savoir ce que vous auriez à peindre ici ? est-ce qu'ils ne posent pas pour vos tableaux de victoires et au risque de leur peau.
— A gauche donc, à gauche, interrompit Bourget en tirant les rênes.
— A gauche! répéta le cocher, vous allez alors au château qui est sur la hauteur ?
— Au Roncy.
— C'est ça ; excusez, il fallait le dire.
— Vous connaissez le chemin ?
— Un peu , i! n'y a pas deux heures que j'y ai conduit un particulier.
— Ah? bah ! dit Bourget, qui donc ce peut'
il être? Le baron, peut-être? Un homme grand et sec, d'environ soixante ans?
— Faites excuse ; celui-ci était plus jeune.
— Plus jeune ! répéta Bourget en cherchant... Randel, alors?
— C'était un personnage bien couvert ; avec la croix de mérite et des bottes vernies.
— Des bottes vernies!. .. ce ne peut être le docteur!., et il allait au château?
— C'est-à-dire qu'il s'est fait descendre au bout du parc où il y avait une dame qui l'attendait.
— Une dame brune ?
— Non, blonde.
Bourget tressaillit.
— Et il est parti avec elle? demanda-t-il. Le cocher fit une grimace significative.
— Oui, oui, dit-il; elle lui a pris le bras d'une certaine manière... nous connaissons
ça, nous autres conducteurs de remises, puis ils sont entrés ensemble dans le parc...
—Et vous êtes sûr que c'était une blonde? dit Bourget singulièrement troublé.
— Aussi sûr que voilà une voiture à deux chevaux.
C'était celle de Deslandes. L'avocat général la rejoignit et y monta après avoir congédié son cabriolet.
Le lecteur a déjà deviné, sans doute, que le visiteur décoré, dont le cocher avait parlé à Bourget, n'était autre que le comte de Renville. Ce voyage n'était point le premier qu'il eût fait au Roncy, mais cette fois son entrevue avec Elisabeth dura plus longtemps qu'à l'ordinaire et Hélène était déjà descendue au salon depuis longtemps lorsque sa cousine y entra les traits animés d'une gaité triomphante et tenant des lettres à la main.
■^ Le facteur est donc arrivé ? demanda la jeune femme.
— Je ne sais, répliqua Elisabeth.
— Pardon , j'avais cru en voyant cette correspondance. . .
— Cette correspondance! répéta madame Bourget avec un geste mutin , je te donne à deviner ce que ce peut être.
— Des lettres de ton mari?
— Précisément , ma chère , des lettres de jeune homme.
— Ah! mon Dieu !
— Que l'on vient de retrouver... Tu ne soupçonnerais jamais où...
— Dans quelque vieux meuble?
— Au greffe de la Chambre des pairs !
— Comment! dit Hélène étonnée.
— Je n'y comprends rien , reprit Elisabeth en riant, mais l'écriture a été reconnue par M. de Renville, et, comme les pièces