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que chose omis par l'analyse, que la synthèse ne pouvait retrouver ou imiter, c'était, disaient les plus grands chimistes, Berzelius, Liebig, Gehrardt, c'était la force vitale. Eh bien! ces produits immédiats, ces premiers composés, réfractaires à la synthèse pendant si longtemps, la synthèse les reproduit aujourd'hui, au moins beaucoup d'entre eux. Déjà, il y a une trentaine d'années, Wohler avait ouvert la voie par la synthèse de l'urée ; mais ce fait isolé n'avait pas encore ouvert les yeux, et Berzelius pensait que l'urée est tellement près des composés minéraux, qu'il n'y avait aucune conséquence à en tirer en faveur de la possibilité d'une synthèse plus générale. C'est plus tard, et grâce aux beaux travaux de Berthelot, que l'on est arrivé à la solution du problème. Cet éminent chimiste, en se fondant sur ce qu'il appelle les affinités lentes, et en employant comme principal réactif le temps, est arrivé à reconstruire artificiellement les sucres, les éthers, les alcools; il a par là définitivement relié la chimie organique à la chimie minérale.
Si l'on peut ainsi, par de simples procédés de laboratoire, recréer des matières qui, jusque-là, étaient considérées comme l'œuvre de la force vitale, pourquoi n'arriverait-on pas un jour à reformer l'être vivant tout entier?
Je répondrai que si l'on parle de possibilité, je ne sais rien de ce qui est possible et ce qui ne l'est pas; que si l'on parle de réalité, l'abîme reste aussi grand qu'il l'a jamais été entre l'être inorganique et l'être organisé. Je n'insiste pas sur les différences que les physio-
logistes prétendent reconnaître entre les matières organiques telles qu'elles sont dans l'être vivant, et les mêmes matières dans le laboratoire. Suivant M. Claude Bernard, le sucre qui est dans l'organisme n'est pas le même que celui qu'on fait dans les cornues. Je n'insiste pas sur ce débat, car la différence de milieu suffirait seule pour déterminer quelques différences dans les produits. Mais la différence capitale, c'est celle qui est hautement reconnue par M. Berthelot lui-même entre les substances organiques et les substances organisées. Ce sont les premières qui peuvent se créer, mais non les secondes ; tout ce qui a l'attribut de l'organisation échappe jusqu'ici complètement à toute synthèse artificielle. Et ici, il ne s'agit pas seulement de l'être vivant lui-même, mais de ses organes, mais de ses tissus, mais de ses liquides; en un mot, l'atome organisé, la cellule organique est en dehors des prises de la chimie ; et rien, absolument rien, n'indique qu'elle ait aucun moyen d'atteindre à la solution de ce problème. Or de quoi s'agit- il en réalité? Est-ce delà matière qui entre dans l'être vivant? Non, sans doute , mais de la vie elle-même : c'est un tout autre mystère.
Ce mystère serait-il levé par le fait curieux qui a aussi beaucoup occupé les naturalistes dans ces derniers temps, la résurrection des animaux morts en apparence, par le moyen de l'humidité ? Ces petits animaux, infiniment petits, peuvent être soumis à une température extrêmement élevée qui tue d'ordinaire les autres êtres vivants; ils sont desséchés jusqu'aux dernières limites, abandonnés à eux-mêmes pendant un certain
temps; puis, au bout de ce temps, si on les place dans un peu de liquide, ils se raniment, se meuvent, se nourrissent et paraissent sentir comme auparavant. Ainsi le fait est parfaitement acquis. Tl y a des animaux qui, desséchés autant que possible, peuvent se ranimer au bout d'un certain temps au contact de l'eau. Maintenant que prouve ce fait? Absolument rien; car s'il peut s'expliquer, je le reconnais, par l'hypothèse matérialiste, il n'y a rien non plus qui répugne à l'hypothèse contraire. Vous dites que ces êtres étaient morts, et qu'ils ressuscitent. Pourquoi ne supposerais-je pas qu'ils n'étaient pas morts, et que cette résurrection n'est pas autre chose qu'une vie latente qui se manifeste de nouveau? Il y a des morts apparentes, mais il n'y a pas d'exemples de résurrection. Vous dites : Tout autre animal soumis à une semblable et même à une moindre dessiccation serait mort; donc ceux-là sont morts. Cela n'est pas une preuve; car, de ce que d'autres animaux fussent morts dans ces conditions, il ne s'ensuit pas que ceux-là le soient. Le même degré de dessiccation peut ne pas être également funeste à tous les êtres organisés. Dans les êtres que vous citez, la mort est suivie de décomposition, de dissolution. Mais ici il n'y a pas dissolution: l'organisme subsiste. Il est même indispensable que l'organisme n'ait pas été atteint, pour que la vie puisse se manifester de nouveau. Or, s'il y a une force capable de maintenir l'organisme, pourquoi cette force ne serait-elle pas capable de donner des phénomènes vitaux comme auparavant? L'auteur du rapport sur cette question à la Société de biologie,
M. Paul Broca, trouve bien métaphysique cette vie latente qui subsisterait dans l'animal ne donnant aucun signe de vie. Toujours est-il que voilà un animal immobile, parfaitement inerte, et qui, à un moment donné, sous certains accidents, redevient mobile et doué de sensibilité. Que ce soit une affinité chimique ou la force vitale, il y a toujours quelque chose qui ne se manifeste pas, mais qui est capable de se manifester dans de certaines circonstances, et par conséquent quelque chose de latent. On ne peut rien conclure de là en faveur de la génération spontanée.
Après avoir écarté les divers arguments que Ton fait valoir en faveur des générations spontanées, il suffirait maintenant, pour emporter la conviction du lecteur, d'exposer avec quelque détail les expériences si belles et si lumineuses de M. Pasteur sur ce difficile sujet ; mais comment résumer des expériences dont l'art réside avant tout dans la précision extrême du détail, et dans une sagacité qui ne laisse échapper aucune cause d'erreur? Contentons-nous d'exposer les résultats généraux des expériences de M. Pasteur. Ces expériences peuvent se diviser en trois séries.
La première série d'expériences consiste à établir que l'air contient en suspension des corpuscules organisés tout à fait semblables à des germes. Ce fait avait été contesté, et semblait démenti par les expériences de M. Pouchet. Celui-ci, analysant la poussière déposée sur les meubles des appartements, n'y a trouvé que peu ou même point de germes ou d'œufs d'infusoires : ce que l'on prenait pour tels étaient des grains de fécule de
diverses grosseurs et de diverses structures. M. Pasteur, sans contester ces résultats, qu'il n'a point contrôlés, fait observer que ce n'est pas sur la poussière au repos qu'il faut opérer; que cette poussière est exposée à toutes sortes de courants d'air, lesquels doivent principalement enlever les spores ou particules organisées, plus légères que les particules minérales. Suivant lui, ce qu'il faut étudier, c'est la poussière en suspension dans l'atmosphère : c'est cette poussière en suspension et en mouvement qu'il recueille par une méthode ingénieuse et nouvelle, et qu'il analyse. Voici le résultat de ces analyses : « Ces manipulations fort simples, dit-il, permettent de reconnaître qu'il y a constamment dans l'air un nombre variable de corpuscules dont la forme et la structure annoncent qu'ils sont organisés. Leurs dimensions s'élèvent depuis les plus petits diamètres jusqu'à 1/1 00e à l,5/100es et davantage de millimètre. Les uns sont parfaitement sphériques, les autres ovoïdes. Leurs contours sont plus ou moins nettement accusés. Beaucoup sont tout à fait translucides; mais il y en a aussi d'opaques, avec granulations à l'intérieur. Ceux qui sont translucides, à contours nets, ressemblent tellement à des spores des moisissures les plus communes que le plus habile micrographe ne saurait y voir de différence... Mais quant à affirmer que ceci est une spore, bien plus, la spore de telle espèce déterminée, et que cela est un œuf, et l'œuf de tel microzoaire, je crois que cela n'est pas possible. Je me borne, en ce qui me concerne, à déclarer que ces corpuscules sont évidemment or-
ganisés, ressemblant de tout point aux germes des organismes inférieurs (1). »
M. Pasteur a en outre montré que le nombre de ces corpuscules diminue à mesure que Ton s'élève dans l'atmosphère, en vertu des lois de la pesanteur qui les attire vers la terre ; et en effet, exposant divers liquides à Pair libre à différentes hauteurs de l'atmosphère, il obtenait d'autant moins de générations dites spontanées qu'il s'élevait plus haut; et dans les caves de l'Observatoire, où toutes les poussières de l'atmosphère doivent tomber à terre, n'étant plus soutenues par des courants d'air, il n'en obtenait plus du tout : faits parfaitement conformes à l'hypothèse de la dissémination des germes.
La seconde série des expériences de M. Pasteur consiste à éliminer, par les précautions les plus habiles et les mieux combinées, ces corpuscules organisés, que l'on suppose être des germes, et à démontrer que dans ces conditions-là on n'obtient jamais de productions d'infusoires. Ici vient la critique du mode d'expérimentation de M. Pouchet, lequel, en prenant toutes les précautions habituelles pour détruire les germes, c'est-àdire en les brûlant, en calcinant l'air dans lequel on opère, etc., continuait cependant à obtenir des générations spontanées. L'erreur de M. Pouchet, signalée
(1) Mémoire sur les corpuscules organisés suspendus clans Vatmos* phère. Voyez, sur ce mémoire et sur les autres travaux de M. Pasteur Laugel, Découvertes récentes sur la chimie physiologique {Revue des deux mondes, 15 septembre 1863).
par M. Pasteur, consiste dans l'emploi de la cuve à mercure. Le mercure serait couvert de germes que l'on introduit, sans s'en douter, dans les ballons où a lieu l'opération, et d'où Ton croit d'avance les avoir tous éliminés. Ce qui le prouve, c'est qu'en variant le mode d'expérience, les générations spontanées n'ont jamais lieu; et, au contraire, en prenant une simple goutte de mercure dans la cuve d'un laboratoire quelconque, on obtient avec cette seule goutte dans le liquide le plus pur des productions organisées.
La troisième série d'expériences et la plus originale consiste à obtenir ou à supprimer à volonté les productions dinfusoires, çn introduisant ou en supprimant les germes que l'on a recueillis par la première méthode. Les expériences ici sont trop délicates pour être résumées. Je signalerai seulement la plus remarquable, la plus simple et la plus décisive. Que l'on prenne un ballon, rempli d'une liqueur très-fermentescible ; que l'on donne au col de ce ballon des courbures diverses en l'étirant à la lampe; que l'on porte ce liquide à l'ébullition, pendant quelques minutes, jusqu'à ce que la vapeur d'eau sorte abondamment par l'extrémité du col restée ouverte sans autre précaution. Chose singulière, dit M. Pasteur, bien faite pour étonner toute personne habituée à la délicatesse des expériences sur la génération spontanée, le liquide de ce ballon restera indéfiniment sans altération. Ce qui rend cette expérience remarquable, c'est que d'ordinaire on prend les plus grandes précautions pour empêcher le contact de l'air extérieur. Ici l'ouverture restant ouverte, il semble que l'air doit ap-
porter avec lui le principe des productions spontanées ; c'est ce qui n'a pas lieu. La raison en est que le col du tube étant recourbé, les germes tombent sur la surface, ou s'arrêtent à l'entrée, sans pénétrer jusqu'à la liqueur. Ce qui le prouve, c'est qu'en détachant le col du ballon par un trait de lime, sans toucher autrement au ballon, on obtient immédiatement des productions organisées; le col étant cette fois ouvert de façon à laisser tomber les germes dans le liquide. On obtient encore cette contre -épreuve par des moyens différents également décrits, tous d'accord avec l'hypothèse de la dissémination des germes.
Le chef du nouveau matérialisme allemand, M. Moleschott, dit que l'on ne doit rien conclure contre la génération spontanée par les voies naturelles de ce que l'on ne peut pas l'obtenir par des voies artificielles. Si nos moyens chimiques et mécaniques sont insuffisants pour produire artificiellement des êtres vivants, s'ensuit-il que la nature ait besoin, pour produire de tels êtres, d'autres moyens que ceux de la mécanique et de la chimie? Par exemple, ajoute-t-il, la chimie ne peut produire artificiellement des roches et des minéraux ; et cependant nul doute que la nature ne les ait produits antérieurement par des moyens chimiques. Il en est de même des êtres organisés.
On peut dire d'abord que l'exemple cité est très-mal choisi; car précisément la chimie, et cela déjà depuis assez longtemps, est en voie de produire artificiellement des minéraux. Le premier exemple de cette reproduction artificielle a été donné par James Hall qui, suivant le§
idées de son maître Hutten, est parvenu à obtenir des marbres en chauffant de la craie en vase clos. Depuis, MM. Mitscherlisch, Berthier, Wohler, Saint-Clair Deville, Daubrée se sont signalés par de nombreuses expériences dans cette voie de la synthèse minéralogique (1). M. Daubrée particulièrement s'est appliqué à la reproduction des roches (2) que M. Moleschott déclare impossible. Mais pour répondre complètement à l'objection de ce philosophe, il faut faire remarquer que les expériences de M. Pasteur n'ont pas seulement un caractère négatif, mais encore un caractère positif; car nonseulement il montre que Ton n'obtient pas d'êtres vivants dans de certaines conditions; mais, qu'en changeant les conditions, on en obtient à volonté : ainsi, il peut à son gré obtenir ou suspendre les productions organisées, ce qui est le vrai caractère de l'expérience bien faite. Mais quelle est cette condition, tantôt suspensive, tantôt favorable? C'est l'absence ou la présence des germes dont d'autres expériences ont montré l'existence dans l'atmosphère.
Au reste, dans les sciences expérimentales, aucune démonstration n'a jamais de valeur absolue, et l'autorité d'une conclusion ne peut être que relative au
(1) Voyez, sur cette question, une note concise et savante de M. H. Saint-Clair Deville, dans le charmant ouvrage d'Alexandre Bertrand, Letlres sur les révolutions du globe, par son fils J. Bertrand , de l'Institut.
(2) Voyez son intéressant Mémoire sur le métamorphisme des roches, couronné par l'Institut, et qui a mérité à M. Daubrée l'entrée de cette grande compagnie.
nombre des faits observés. Aussi ne faut-il pas dire d'une manière absolue que la génération spontanée est impossible : il faut dire que, dans l'état actuel de la science, il n'existe aucun fait constaté de génération spontanée; il faut dire que, toutes les fois qu'on a pris les précautions nécessaires, de pareils faits ne se sont pas produits ; il faut dire enfin que tous les arguments qu'on faisait valoir en faveur de cette doctrine ont succombé devant l'expérience. Si limitées que soient ces affirmations, elles sont encore d'une haute importance, car elles condamnent à soutenir une hypothèse gratuite ceux qui les nient. L'hypothèse est sans doute permise dans les sciences spéculatives, là où il est impossible de toucher du doigt les choses elles-mêmes; mais l'hypothèse ne doit jamais être gratuite ni reposer simplement sur un besoin et un désir de notre esprit. Or le matérialisme , en affirmant la génération spontanée par la seule raison qu'il en a besoin pour étayer son système, fait une hypothèse toute gratuite, dont les faits, tels qu'ils sont, ne lui fournissent pas les éléments.
Pour échapper aux difficultés précédentes,, M. Bùchner propose une conjecture : « On pourrait supposer, dit-il, que les germes de tout ce qui vit, doués de l'idée de l'espèce, ont existé de toute éternité. » Mais qui ne verra dans cette hypothèse une contradiction manifeste avec le système général de l'auteur? Car comment ces germes se sont-ils formés? Par quelle force les éléments de la matière se sont-ils réunis pour former un germe, et un germe qui contienne virtuellement l'espèce ? C'est là un point de vue tout à fait idéaliste, Ce
n'est point par ses éléments que le corps vivant se distingue du corps brut, c'est par sa forme. Or cette forme, si vous n'admettez pas la génération spontanée, suppose une force spéciale distincte de la matière même. D'ailleurs cette idée de l'espèce qui serait inhérente au germe est un principe qui dépasse toutes les données du matérialisme. Le nouveau système est donc convaincu d'impuissance dans ses propositions sur l'origine de la vie : est-il plus heureux quand il essaye d'expliquer la pensée?