‹ Le matérialisme contemporainChapitre 12 sur 24 · L. Lettre à Bentley · texte numérisé non relu

L. Lettre à Bentley

cette force, ne se soucie pas si les corps célestes sont poussés les uns vers les autres, ou s’ils s’attirent mutuellement, de même que celui qui n’examine que les phénomènes ne se met pas en peine si la terre attire les corps, ou si les corps y sont poussés par quelque cause invisible. Mais si l’on veut pénétrer dans les mystères de la nature, il est très-important de savoir si c’est par impulsion ou attraction que les corps célestes agissent les uns sur les autres; si c’est quelque matière subtile et invisible qui agit sur les corps et les pousse les uns vers les autres, ou si ces corps sont doués d’une qualité cachée ou occulte par laquelle ils s’attirent mutuellement. Les philosophes sont fort partagés là-dessus ; ceux qui sont pour l’impulsion se nomment impulsionnaires, et les partisans de l’attraction se nomment attractionnistes. Feu M. Newton inclinait beaucoup vers le sentiment de l’attraction (1), et aujourd’hui tous les Anglais sont attractionnistes fort zélés. Ils conviennent bien qu’il n’y a ni cordes, ni aucune des machines dont on se sert ordinairement pour tirer, dont la terre puisse se servir pour attirer à soi les corps et y causer la pesanteur; encore moins découvrent-ils quelque chose entre le soleil et la terre dont on puisse croire que le soleil se servirait pour attirer la terre. Si l’on voyait un chariot suivre les chevaux sans qu’ils y fussent attelés, et qu’on n’y vît ni corde, ni autre chose propre à entretenir quelque communication entre le chariot et les

1. Nous venons de voir, par les passages qui précèdent, que c’est là une assertion très-exagérée, et que Newton paraissait incliner vers l’opinion opposée.

chevaux, on ne dirait pas que le chariot fût tiré par les chevaux : on serait plutôt porté à croire que le chariot serait poussé par quelque force, quoiqu’on n’en vît rien, à moins que ce ne fût le jeu de quelque sorcière. Cepen-' dant messieurs les Anglais n’abandonnent pas leur sentiment (4).

«... Les philosophes anglais soutiennent que c’est une propriété essentielle de tous les corps de s’attirer mutuellement; que c’est comme un penchant naturel que les corps ont les uns pour les autres, en vertu duquel les corps s’efforcent de s’approcher mutuellement, comme s’ils étaient pourvus de quelque sentiment ou désir. D’autres philosophes regardent ce sentiment comme absurde et contraire aux principes d’une philosophie raisonnable. Ils ne nient pas le fait; ils tombent même d’accord qu’il y a actuellement au monde des forces qui poussent les corps les uns vers les autres; mais ils soutiennent que ces forces agissent de dehors sur les corps, et qu’elles se trouvent dans l’éther, ou cette matière subtile qui environne tous les corps, de même que nous voyons qu’un corps plongé dans un fluide en peut recevoir plusieurs impressions pour le mettre en mouvement : donc, selon les premiers, la cause de l’attraction réside dans les corps mêmes et dans leur propre nature ; et, selon les derniers, cette cause réside hors des corps, dans le fluide subtil qui les environne. Dans ce cas, le nom d’attraction serait peu propre. Il faudrait dire que les corps sont poussés les uns vers les autres.

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