‹ Le matérialisme contemporainChapitre 13 sur 24 · Euler, Lettres à une princesse d’Allemagne · texte numérisé non relu

Euler, Lettres à une princesse d’Allemagne

«... Le dernier sentiment plaît davantage à ceux qui aiment des principes clairs dans la philosophie, puisqu’ils ne voient pas comment deux corps éloignés l’un de l’autre peuvent agir l’un sur l’autre, à moins qu’il n’y ait quelque chose entre eux. Supposons qu’avant la création du monde Dieu n’ait créé que deux corps éloignés l’un de l’autre; qu’il n’existât hors d’eux absolument rien, et que ces corps fussent en repos; serait-il bien possible que l’un s’approchât de l’autre, ou qu’ils eussent un penchant à s’approcher? Comment l’un sentirait-il l’autre dans l’éloignement? comment pourrait-il avoir un désir de s’en approcher? Ce sont des idées qui révoltent ; mais dès que l’on suppose que l’espace entre les corps est rempli d’une matière subtile, qn comprend d’abord que si celte matière peut agir sur les corps en les poussant, l’effet serait le même que s’ils s’attiraient mutuellement (1). Puisque nous savons donc que tout l’espace entre les corps célestes est rempli d’une matière subtile qu’on nomme l’éther, il semble plus raisonnable d’attribuer l’action mutuelle des corps à une action que l’éther y exerce, quoique la manière nous soit inconnue, qu’à une qualité inintelligible. On devrait donc re¬

garder l’attraction comme une propriété occulte, en tant qu’on la donne pour une propriété essentielle à la ma-

1. A cet'e affirmation Voltaire, d’Alembert et toute l’école attractionniste opposaient l’objection suivante : c'est que l'attraction est proportionnelle à la. masse, c’est-à-dire à la quantité de matière, tandis que l’impulsion n’est proportionnelle qu’à la quantité de surface. Cette objection serait exacte s’il s’agissait d’un fluide qui n’exercerait d’action qu’à la surface. Mais s’il pénètre à l’intérieuf du corps et en remplit tous les interstices, qui assure que la loi de l’impulsion n’est pas observée ? -

lière; mais comme aujourd’hui ou tâche de bannir toutes les qualités occultes, l’attraction, considérée dans ce sens, doit être aussi bannie (1). »

Plusieurs tentatives ont été faites par des physiciens illustres pour résoudre scientifiquement le problème posé par Euler : la réduction de l’attraction à l’impulsion. M. Arago, dans sa notice sur Laplace, nous rend compte de l’une de ces tentatives, et ne semble pas éloigné d’y incliner.

« L’accusation de qualité occulte dirigée contre la % théorie de l’attraction universelle, fit sortir Newton et ses disciples les plus dévoués de la réserve qu’ils croyaient devoir s’imposer. On relégua dans la classe des ignorants ceux qui ont considéré l’attraction comme une propriété essentielle de la matière, comme l’indice mystérieux d’une sorte de charme ; qui ont supposé que deux corps peuvent agir l’un sur l’autre sans l’intermédiaire d’un troisième corps. Newton ne s’est jamais expliqué catégoriquement sur la manière dont pourrait naître une impulsion, cause physique de la puissance attractive de la matière, du moins dans notre système solaire; mais nous avons aujourd’hui de fortes raisons de supposer qu’en écrivant le mot impulsion, le grand géomètre songeait aux idées systématiques de Varignon et de Fatio du Duillier, retrouvées plus tard et perfectionnées par Lesage : ces idées en effet lui avaient été communiquées avant toute publication.

« D’après les idées de Lesage, il y aurait dans les ré-

i. Euler, lettre LXVIII.

gions de l’espace, des corpuscules se mouvant suivait) toutes les directions possibles et avec une excessive rapidité. L’auteur donnait à ces corpuscules le nom de corpuscules ultra-mondains. Leur ensemble composait le fluide gravifique, si cependant la désignation de fluide pouvait être appliquée à un ensemble de particules n’ayant entre elles aucune liaison. Un corps unique placé au milieu d’un pareil océan de corpuscules mobiles resterait en repos, puisqu’il serait également poussé dans tous les sens. Au contraire, deux corps devraient marcher l’un vers l’autre; car ils se feraient réciproquement écran, car leurs surfaces en regard ne seraient plus frappées dans la direction de la ligne qui les joindrait, par les corpuscules ultra-mondains; car il existerait alors des courants dont l’effet ne serait plus détruit par des courants contraires. On voit d’ailleurs aisément que deux corps plongés dans le fluide gravifique tendraient à se rapprocher avec une intensité qui varierait en raison inverse du carré des distances (1). »

Parmi les savants qui ont hésité à considérer l’attraction comme essentielle à la matière, nous citerons encore M. Biot.

« En bonne philosophie, dit ce savant éminent, les qualités des corps matériels que nous pouvons appeler universelles, semblent devoir se restreindre à celles dont la réunion est indispensable pour nous les faire percevoir, et pour les caractériser essentiellement d’après l’idée que notre esprit s’en forme; telles sont î’é*

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