‹ Le matérialisme contemporainChapitre 21 sur 24 · Flourens, Journal des savants, mai · texte numérisé non relu

Flourens, Journal des savants, mai

- 2. Voyez Berthelot, Chimie organique fondée sur la synthèse Introduction.

3. Rapport sur les animaux réviviscents, à la Société biola~ -gique, par le docteur Broca.

poser de la matière vivante; mais toute matière vivante peut se résoudre en éléments minéraux, dont les principaux sont l’hydrogène, l’oxygène, l’azote et le carbone, auxquels viennent s’ajouter en moindres proportions, le phosphore, le fer, le soufre et quelques autres moins importante. Ainsi l’hypothèse des molécules organiques de Buffon, c’est-à-dire d’une matière particulière propre aux êtres vivants, est aujourd’hui réfutée par la chimie organique. Mais ce qui est vrai, c’est que ces éléments minéraux produisent dans les êtres vivants des composés que l’on ne rencontre pas dans la nature morte; ces composés sont pour la plupart, comme on dit en chimie, ternaires et quaternaires, c’est-à-dire composés de trois ou de quatre éléments, tandis que les composés inorganiques sont généralement binaires. Ces premiers composés organiques, que l’on appelle produits immédiats, se combinent à leur tour en matières plus complexes, qui elles-mêmes finissent par former les tissus et les organes des corps vivants. Voici donc ce qu’on avait obtenu par le moyen de l’analyse chimique : on avait pu, en descendant ainsi du composé au simple, arriver aux éléments, azote, oxygène, carbone, etc. Mais on ne pouvait remonter celte échelle; et jusqu'à ces derniers temps, on ne savait pas avec ces éléments reformer artificiellement les premiers composés : en un mot l’analyse manquait de synthèse. Or, en chimie, la synthèse est la preuve de l’analyse : c’est la vérification, c’est la démonstration. Il manquait donc quelque chose; l’analyse ne donnait pas tout : ce quelque chose omis par l’analyse, que la synthèse ne pouvait retrouver ou imi-

ter, c’était, disaient les plus grands chimistes, Berzelius, Liebig, Gehrardt, c’était la force vitale. Eh bienj ces produits immédiats, ces premiers composés, réfractaires à la synthèse pendant si longtemps, la synthèse les reproduit aujourd’hui, au moins beaucoup d’entre eux. Déjà, il y a une trentaine d’années, Wohler avait ouvert la voie par la synthèse de l’urée ; mais ce fait isolé n’avait pas encore ouvert les yeux, et Berzelius pensait que l’urée est tellement près des composés minéraux, qu’il n’y avait aucune conséquence à en tirer en faveur de la possibilité d’une synthèse plus générale. C’est plus tard, et grâce aux beaux travaux de Berthelot, que l’on est arrivé à la solution du problème. Cet éminent chimiste, en se fondant sur ce qu’il appelle les affinités lentes, et en employant comme principal réactif le temps, est arrivé à reconstruire artificiellement les sucres, les éthers, les alcools; il a par là définitivement relié la chimie organique à la chimie minérale.

Si l’on peut ainsi, par de simples procédés de laboratoire, recréer des matières qui, jusque-là, étaient considérées comme l’œuvre de la force vitale, pourquoi n’arriverait-on pas un jour à reformer l’être vivant tout entier?

Je répondrai que si l’on parle de possibilité, je ne sais rien de ce qui est possible et ce qui ne l’est pas; que si l’on parle de réalité, l’abîme reste aussi grand qu’il l’a jamais été entre l’être inorganique et l’être organisé. Je n’insiste pas sur les différences que les physiologistes prétendent reconnaître entre les matières

organiques telles qu’elles sont dans l’être vivant, et les mêmes matières dans le laboratoire. Suivant M. Claude Bernard, le sucre qui est dans l’organisme n’est pas le même que celui qu’on fait dans les cornues. Je n’insiste pas sur ce débat, car la différence de milieu suffirait seule pour déterminer quelques différences dans les produits. Mais la différence capitale, c’est celle qui est hautement reconnue par M. Berlhelot lui-même entre les substances organiques et les substances organisées. Ce sont les premières qui peuvent se créer, mais non les secondes; tout ce qui a l’attribut de l’organisation échappe jusqu’ici complètement à toute synthèse artificielle. Et ici, il ne s’agit pas seulement de l’être vivant lui-même, mais de ses organes, mais de ses tissus, mais de ses liquides; en un mot, l’atome organisé, la cellule organique est en dehors des prises de la chimie; et rien, absolument rien, n’indique qu’elle ait aucun moyen d’atteindre à la solution de ce problème. Or de quoi s’agit-il en réalité? Est-ce de la matière qui entre dans l’être vivant? Non, sans doute, mais de la vie ellemême : c’est un tout autre mystère.

Ce mystère serait-il levé par le fait curieux qui a aussi beaucoup occupé les naturalistes dans ces derniers temps, la résurrection des animaux morts en apparence, par le moyen de l’humidité? Ces petits animaux, infiniment petits, peuvent être soumis à une température extrêmement élevée qui tue d’ordinaire les autres êtres vivants; ils sont desséchés jusqu’aux dernières limites, abandonnés à eux-mêmes pendant un certain temps; puis, au bout de ce temps, si on les

place dans un peu de liquide, ils se raniment, se meuvent, se nourrissent et paraissent sentir comme auparavant. Ainsi le fait est parfaitement acquis. Il y a des animaux qui, desséchés autant que possible, peuvent se ranimer au bout d’un certain temps au contact de l’eau. Maintenant que prouve ce fait? Absolument rien; car s’il peut s’expliquer, je le reconnais, par l’hypothèse matérialiste, il n’y arien non plus qui répugne à l’hypothèse contraire. Vous dites que ces êtres étaient morts, et qu’ils ressuscitent. Pourquoi ne supposeraisje pas qu’ils n’étaient pas morts, et que cette résurrection n’est pas autre chose qu’une vie latente qui se manifeste de nouveau? Il y a des morts apparentes, mais il n’y a pas d’exemples de résurrection. Vous dites : Tout autre animal soumis à une semblable et même à une moindre dessiccation serait mort; donc ceux-là sont morts. Cela n’est pas une preuve; car, de ce que d’autres animaux fussent morts dans ces conditions, il ne s’ensuit pas que ceux-là le soient. Le même degré de dessiccation peut ne pas être également funeste à tous les êtres organisés. Dans les êtres que vous citez, la mort est suivie de décomposition, de dissolution. Mais ici il n’y a pas dissolution : l’organisme subsiste. Il est même indispensable que l’organisme n’ait pas été atteint, pour que la vie puisse se manifester de nouveau. Or, s’il y a une force capable de maintenir l’organisme, pourquoi cette force ne serait-élle pas capable de donner des phénomènes vitaux comme auparavant? L’auteur du rapport sur cette question à la Société de biologie, M. Paul Broca, trouve bien métaphysique celte vie

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latente qui subsisterait dans l’animal ne donnant aucun signe de vie. Toujours est-il que voilà un animal immobile, parfaitement inerte, et qui, à un moment donné, sous certains accidents, redevient mobile et doué de sensibilité. Que ce soit une affinité chimique ou la force vitale, il y a toujours quelque chose qui ne se manifeste pas, mais qui est capable de se manifester dans de certaines circonstances, et par conséquent quelque chose de latent. On ne peut rien conclure de là en faveur de Ja génération spontanée.

Après avoir écarté les divers arguments que Ton fait valoir en faveur des générations spontanées, il suffirait maintenant, pour emporter la conviction du lecteur, d’exposer avec quelque détail les expériences si belles et si lumineuses de M. Pasteur sur ce difficile sujet; mais comment résumer des expériences dont l’art réside avant tout dans la précision extrême du détail, et dans une sagacité qui ne laisse échapper aucune cause d’erreur? Contentons-nous d’exposer les résultats générauï des expériences de M. Pasteur. Ces expériences peuvent se diviser en trois séries.

La première série d’expériences consiste à établir que l’air contient en suspension des corpuscules organisés tout à fait semblables à des germes. Ce fait avait été contesté, et semblait démenti par les expériences de M. Pouchet. Celui-ci, analysant la poussière déposée sur les meubles des appartements, n’y a trouvé que peu ou même point de germes ou d’œufs d’infusoires : ce que l’on prenait pour tels étaient des grains de fécule de diverses grosseurs et de diverses structures. M. Pasteur,

des générations spontanées 111

«ans contester ces résultats, qu’il n’a point contrôlés, fait observer que ce n’est pas sur la poussière au repos qu’il faut opérer; que cette poussière est exposée à toutes sortes de courants d’air, lesquels doivent principalement enlever les spores ou particules organisées, plus légères que les particules minérales. Suivant lui, ce qu’il faut étudier, c’est la poussière en suspension dans l’atmosphère : c’est cette poussière en suspension et en mouvement qu’il recueille par une méthode ingénieuse et nouvelle et qu’il analyse. Voici le résultat de ces analyses : « Ces manipulations fort simples, dit-il, permettent de reconnaître qu’il y a constamment dans l’air un nombre variable de corpuscules dont la forme et la structure annoncent qu’ils sont organisés. Leurs dimensions s’élèvent depuis les plus petits diamètres jusqu’à 1/100 e à d,5/100 es et davantage de millimètre. Les uns sont parfaitement sphériques, les autres ovoïdes. Leurs contours sont plus ou moins nettement accusés. Beaucoup sont tout à fait translucides ; mais il y en a aussi d’opaques, avec granulations à l’intérieur. Ceux qui sont translucides, à contours nets,ressemblent tellement à des spores des moisissures les plus communes que le plus habile micrographe ne saurait y voir de différence... Mais quant à affirmer que ceci est une spore, bien plus, la spore de telle espèce déterminée, et que cela est un œuf, et l’œuf de tel microseome, je crois que cela n’est pas possible. Je me borne, en ce qui me concerne, à déclarer que ces corpuscules sont évidemment organisés, ressemblant de tout point aux germes des organismes inférieurs (1). »

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