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Mémoire sur les corpuscules organisés suspendus dans

M. Pasteur a en outre montré que le nombre de ces corpuscules diminue à mesure que l’on s’élève dans l’atmosphère, en vertu des lois de la pesanteur qui les attire vers la terre; et en effet, exposant divers liquides à l’air libre à différentes hauteurs de l'atmosphère, il obtenait d’autant moins de générations dites spontanées qu’il s’élevait plus haut; et dans les caves de l’Observatoire, où toutes les poussières de l’atmosphère doivent tomber à terre, n’étant plus soutenues par des courant! d’air, il n’en obtenait plus du tout : faits parfaitement conformes à l’hypothèse de la dissémination des germes.

La seconde série des expériences de M. Pasteur consiste à éliminer, par les précautions les plus habiles et les mieux combinées, ces corpuscules organisés, que l’on suppose être des germes, et à démontrer que dans ces conditions-là on n’obtient jamais de productions d’infusoires. Ici vient la critique du mode d’expérimentation de M. Pouchet, lequel, en prenant toutes les précautions habituelles pour détruire les germes, c’est-àdire en les brûlant, en calcinant Pair dans lequel on opère, etc., continuait cependant à obtenir des générations spontanées. L’erreur de M. Pouchet, signalée par M. Pasteur, consiste dans l’emploi de la cuve à mercure. Le mercure serait couvert de germes que l’on introduit, sans s’en douter, dans les ballons où a lieu l’opération, et d’où l’on croit d’avance les avoir tous éliminés. Ce qui le prouve, c’est qu’en variant le mode^

l'atmosphère. Voyez, sur ce mémoire et sur les autres travaux de M. Pasteur, Laugel, Découvertes récentes sur la chimie physiologique (Revue des Deux-Mondes, 15 septembre 1863). - ^

d’expérience, les générations spontanées n’ont jamais Heu; et, au contraire, en prenant une simple goutte de mercure dans la cuve d’un laboratoire quelconque, on obtient avec cette seule goutte dans le liquide le plus pur des productions organisées.

La troisième série d’expériences et la plus originale consiste à obtenir ou à supprimer à volonté les productions d’infusoires, en introduisant ou en supprimant les germes que l’on a recueillis par la première méthode. Les expériences ici sont trop délicates pour être résumées. Je signalerai seulement la plus remarquable, la plus simple et la plus décisive. Que l’on prenne un ballon, rempli d’une liqueur très-fermentescible ; que l’on donne au col de ce ballon des courbures diverses en l’étirant à la lampe ; que l’on porte ce liquide à l’ébullition, pendant quelques minutes, jusqu’à ce que la vapeur d’eau sorte abondamment par l’extrémité du col restée ouverte sans autre précaution. Chose singulière, dit M. Pasteur, bien faite pour étonner toute personne habituée à la délicatesse des expériences sur la génération spontanée, le liquide de ce ballon restera indéfiniment sans altération. Ce qui rend cette expérience remarquable, c’est que d’ordinaire on prend les plus grandes précautions pour empêcher le contact de l’air extérieur. Ici l’ouverture restant ouverte, il semble que, l’air doit apporter avec lui le principe des productions spontanées ; c’est ce qui n’a pas lieu. La raison en est que le col du tube étant recourbé, les germes tombent sur la surface, ou s’arrêtent à l’entrée, sans pénétrer jusqu’à la liqueur. Ce qui le prouve, c’est qu’en déla-

chant le col du ballon par un trait de Urne, sans toucher autrement au ballon, on obtient immédiatement des productions organisées ; le col étant cette fois ouvert de façon à laisser tomber les germes dans le liquide. On obtient encore cette contre-épreuve par des moyens différents également décrits, tous d’accord avec l’hypothèse de la dissémination des germes.

Le chef du nouveau matérialisme allemand, M. Moleschott, dit que l’on ne doit rien conclure contre la génération spontanée par les voies naturelles de ce que l’on ne peut pas l’obtenir par des voies artificielles. Si nos moyens chimiques et mécaniques sont insuffisants pour produire artificiellement des êtres vivants, s’ensuitil que la nature ait besoin, pour produire de tels êtres,' d’autres moyens que ceux de la mécanique et de la chimie? Par exemple, ajoute-t-il, la chimie ne peut produire artificiellement des roches et des minéraux; et cependant nul doute que la nature ne les ait produits antérieurement par des moyens chimiques. Il en est de : même des êtres organisés.

On peut dire d’abord que l’exemple cité est très-mal choisi ; car précisément la chimie, et cela déjà depuis assez longtemps, est en voie de produire artificiellement des minéraux. Le premier exemple de cette reproduction artificielle a été donné par James Hall qui, suivant les idées de son maître Nulten, est parvenu à obtenirdes marbres en chauffant de la craie en vase clos. Depuis, MM. Mitscherlisch, Berthier, Wohler, Saint-Clair Deville, Daubrée se sont signalés par de nombreuses : expériences dans cette voie de la synthèse minéralo-

gique (1). M. Daubrée particulièrement s’est appliqué à la reproduction des roches (2) que M. Moleschott déclare impossible. Mais pour répondre complètement à l’objection de ce philosophe, il faut faire remarquer que les expériences de M. Pasteur n’ont pas seulement un caractère négatif, mais encore un caractère positif ; cai non-seulement il montre que l’on n’obtient pas d’êtres vivants dans de certaines conditions ; mais, qu’en changeant les conditions, on en obtient à volonté : ainsi, il peut à son gré obtenir ou suspendre les productions organisées, ce qui est le vrai caractère de l’expérience bien faite. Mais quelle est cette condition, tantôt suspensive, tantôt favorable? C’est l’absence ou la présenc e des germes dont d’autres expériences ont montré l’existence dans l’atmosphère.

Ajoutons enfin une dernière considération : c’est que les savants mêmes qui défendent encore aujourd’hui la génération spontanée, à savoir MM. Pouchet, Musset, Joly, etc., n’ont jamais prétendu créer des organismes vivants avec de la matière inerte, c’est-à-dire purement minérale ; ils soutiennent que de la fermentation et de la putréfaction peut donner naissance à des êtres vivants; en un mot que de la mort peut naître la vie; mais il faut toujours au moins une matière ayant vécu,

1. Voyez, sur cette question, une note concise et savante de M. H. Saint-Clair Deville, dans le charmant ouvrage d’Alexandre Bertrand, Lettres sur les révolutions du globe, par son fils J. Bertrand, de l’Institut.

2. Voyez son intéressant Mémoire sur le métamorphisme des roches, couronné par l’Institut, et qui a mérité à M. Daubrée l’entrée de cette grande compagnie.

de telle sorte que, la thèse même étant admise, l’abîme entre la matière morte et la matière vivante resterait le même qu’auparavant.

Au reste, dans les sciences expérimentales, aucune démonstration n’a jamais de valeur absolue, et l’autorité d’une conclusion ne peut être que relative au nombre des faits observés. Aussi ne faut-il pas dire d’une manière absolue que la génération spontanée est impossible : il faut dire que, dans l’état actuel de la science, il n’existe aucun fait constaté de génération spontanée ; il faut dire que, toutes les fois qu’on a pris les précautions nécessaires, de pareils faits ne se sont pas produits ; il faut dire enfin que tous les arguments qu’on faisait valoir en faveur de cette doctrine ont succombé devant l’expérience. Si limitées que soient ces affirmations, elles sont encore d’une haute importance, car elles condamnent à soutenir une hypothèse gratuite ceux qui les nient. L’hypothèse est sans doute permise dans les sciences spéculatives, là où il est impossible de toucher du doigt les choses elles-mêmes; mais l’hypothèse ne doit jamais être gratuite ni reposer simplement sur un besoin et un désir de notre esprit. Or le matérialisme, en affirmant la génération spontanée par la seule raison qu’il en a besoin pour étayer son système, fait une hypothèse toute gratuite, dont les faits, tels qu’ils sont, ne lui fournissent pas les éléments.

Pour échapper aux difficultés précédentes, M. Büchnei propose une conjecture : « On pourrait supposer, dit-il, .^ue les germes de tout ce qui vit, doués de l’idée de l’espèce, ont existé de toute éternité. » Mais qui ne

verra dans cette hypothèse une contradiction manifeste avec le système général de l’auteur ? Car comment ces germes se sont-ils formés? Par quelle force les éléments de la matière se sont-ils réunis pour former un germe, et un germe qui contienne virtuellement l'espèce ? C’est là un point de vue tout à fait idéaliste. Ce n’est point par ses éléments que le corps vivant se distingue du corps brut, c’est par sa forme. Or cette forme, si vous n’admettez pas la génération spontanée, suppose une force spéciale distincte de la matière même. D’ailleurs cette idée de l’espèce qui serait inhérente au germe est un principe qui dépasse toutes les données du matérialisme. Le nouveau système est donc convaincu d’impuissance dans ses propositions sur l’origine de la vie : est-il plus heureux quand il essaye d’expliquer la pensée ?

LA matière et la pensée

Au premier abord, l’hypothèse qui réduit la pensée à n’être qu’une fonction du cerveau semble se présenter avec certains avantages, et n’être autre chose qu’une application rigoureuse de la méthode scientifique, car voici sur quoi elle s’appuie. Partout où l’on observe un cerveau, dit-on, on rencontre un être pensant, ou tout au moins intelligent à quelque degré; partout où manque le cerveau, l’intelligence et la pensée manquent également; enfin l’intelligence et le cerveau croissent et décroissent dans la même proportion ; ce qui affecte l’un affecte l’autre en même temps. L’âge, la maladie, le sexe, ont à la fois sur le cerveau et sur l’intelligence une influence toute semblable. Or, d’après la méthode baconienne, quand une circonstance produit un effet par sa présence, qu’elle le supprime par son absence ou le

modifie par ses changements, elle peut être considérée comme la vraie cause de cet effet. Le cerveau réunit ces trois conditions dans son rapport avec la pensée : il est donc la cause de la pensée.

Mais je ferai remarquer d’abord que la science a encore beaucoup à faire avant d’avoir démontré rigoureusement les trois propositions que je viens de mentionner. Sans parler des deux premières, qui ne sont pas absolument incontestables, c’est surtout la démonstration de la troisième qui laisse à désirer. Avant d’établir que les changements de la pensée sont proportionnels aux changements du cerveau, il faudrait savoir à quelle circonstance tient précisément dans le cerveau le fait de la pensée : c’est ce qu’on ignore encore, car les uns invoquent le volume, les autres la composition chimique, les autres enfin une certaine action dynamique invisible qu’il est toujours facile de supposer. Or, d’après l’avis des physiologistes les plus éminents, la physiologie du cerveau est encore dans l’enfance, et les rapports du cerveau et de la pensée sont profondément inconnus ( 4 ). Par exemple, l’état du cerveau dans la folie est une des pierres d’achoppement les plus redoutables de l’anatomie pathologique. Les uns trouvent quelque chose, et les autres ne trouvent rien, absolument rien. Suivant M. Leuret, l’un des plus éminents aliénistes, on ne trouve d’altération dans le cerveau d’un aliéné que lorsque la folie est jointe à quelque autre maladie, telle que la pa-

1. Voir, pour plus ample développement de cette question, notre livre sur Le cerveau et la pense'e (Bibliothèque de philosophie con* temporaine. Paris, 1867). - .

ralysie générale. De plus, les altérations trouvées sont tellement différentes les unes des autres, ont si peu de constance et de régularité, qu’on n’a aucune raison de les considérer comme des causes véritables. On peut tout aussi bien y voir des effets, la folie pouvant à la longue amener ces altérations. Dans ces cas, elles ne seraient, pour parler comme les médecins, que consécutives et non essentielles. Enfin une dernière difficulté se tire de la différence de l’homme et de l’animal. Cette différence s’explique-t-elle suffisamment par la différence du cerveau 2 II ne le paraît pas, puisque certains naturalistes insistent sur l’identité du cerveau de l’homme et. du cerveau du singe pour prouver que l’homme a pu. être singe, ou du moins dériver, avec le singe, d’une souche commune. Ici les matérialistes sont assez embarrassés, car tantôt ils sont intéressés à prouver que l’homme diffère du singe, et tantôt qu’il n’en diffère pas. Veulent-ils prouver que l’homme n’est pas une espèce à part dans la nature, et qu’il a pu, à l’origine, se confondre avec les espèces inférieures : ils montrent les analogies. Veulent-ils expliquer la différence incontestable qui existe entre l’homme actuel et le singe actuel : ils insistent sur les différences. Mais ces différences, sur, lesquelles on dispute, et que quelques-uns ne veulent: pas reconnaître, sont-elles assez grandes pour expliquer. l’abîme qui sépare les deux espèces? On invoque des intermédiaires, d’une part les nègres, et de l’autre les go-; rilles, très-populaires depuis les voyages de M. duChaillu. Or, je le demande, les gorilles seraient-ils capables de fonder la république d’Haïti ou la république de Libéria? ,

Seraient-ils même capables de remplacer les nègres pour le travail de la canne à sucre? Proposez cette solution aux planteurs d’Amérique ; ils seront bien obligés de reconnaître que les nègres ne sont pas tout à fait des animaux. Plus il y aura de l’analogie entre la constitution de leur cerveau et celle du singe, plus il sera démontré que la différence d’intelligence tient à quelque condition que les sens ne nous montrent pas.

D’ailleurs, ces trois propositions fussent-elles démontrées, le matérialisme ne serait pas plus avancé : car il suffit d’admettre que le cerveau est la condition, de la pensée sans en être la cause, pour que les faits mentionnés s’expliquent dans une hypothèse comma dans l’autre. Supposez, en effet, un instant que lapensée humaine soit de telle nature qu’elle ne puisse exister sans sensations, sans images et sans signes (je ne veux pas dire qu’il ne. puisse pas y avoir d’autre pensée que celle-là) ; supposez, dis-je, que telle soit la. condition de la pensée humaine : ne comprend-on pasqu’il faudrait alors un système nerveux pour rendre la sensation possible, et un centre nerveux pour rendre possibles la concentration des sensations, la formation, des images et des signes? Le cerveau serait dans cetta hypothèse l’organe de l’imagination et du langage, sane lesquels il n’y aurait point de pensée pour l’esprit humain. Il résulterait de là que, de même qu’un aveugla privé de la vue manque d’une source de sensations, et par conséquent, d’une source d’idées, de même l’esprit auquel manquerait une certaine partie du cerveau, ou qui serait atteint dans les conditions cérébrales néces-

saires à la formation des images et des signes, deviendrait incapable de penser, puisque la pensée pure, sans liaison aucune avec le sensible, paraît impossible dans les conditions actuelles de notre existence finie. On voit que les relations du ceryeau avec la pensée se conçoivent aussi bien dans l’hypothèse spiritualiste que dans l’hypothèse contraire, et même les difficultés que présente celle-ci disparaîtraient dans celle-là. Par exemple, d’où viendrait la différence de l’homme et de l’animal? Elle aurait sa cause non plus dans la différence des cerveaux, mais dans la différence de la force interne-, de la force pensante, qui dans l’animal ne saurait combiner qu’un petit nombre d’images, et qui ne saurait transformer les signes naturels en signes artificiels. Les conditions physiques de la pensée seraient identiques dans l’un et l’autre cas ; les conditions tout immatérielles de la force pensante seraient seules modifiées. Il en serait de même dans les cas de folie qui pourraient avoir pour cause tantôt des altérations organiques qui atteindraient l’organe de l’imagination et des signes, tantôt des altérations toutes morales qui mettraient l’âme hors d’état de gouverner ses sensations, de combiner les images et les signes, qui la feraient passer de l’état actif à l’état passif. Si l’on admet, avec certains physiologistes, un dynamisme cérébral, et si l’on explique la folie ou l’imbécillité par des variations d’intensité dans les forces cé rébrales, pourquoi n’admettrais-je pas un dynamisme intellectuel et moral résidant dans une substance élé ffientaire et indivisible, et qui est susceptible également de certaines variations d’intensité, dont la cause est

tantôt en elle et tantôt hors d’elle? Ce n’est donc qu’en se plaçant à un point de vue tout superficiel, et pour n’avoir pas suffisamment examiné tous les aspects de la question, que le matérialisme a cru pouvoir s’autoriser de ce fait, que le cerveau est indispensable à la production de la pensée, pour en conclure que le cerveau est le sujet même de la pensée.

Mais il ne suffit pas de montrer que les faits cités par les matérialistes s’expliquent aussi, et peut-être mieux, dans l’hypothèse contraire, car il en résulterait seulement que l’esprit doit rester indifférent et suspendu entre les deux hypothèses. Il y a plus : il y a certains faits décisifs selon nous, certains caractères éminents de la pensée qui paraissent absolument inconciliables avec le matérialisme. On sait quels sont ces faits. Quiconque a un peu étudié cette question devine que nous voulons parler de l’identité personnelle et de l’unité de la pensée. Ces faits sont bien connus, et les conséquences en ont été mille fois exposées. Est-ce notre faute si le matérialisme les omet systématiquement, et nous force sans cesse a ies lui opposer de nouveau?

On ne définit pas l’identité personnelle, mais on la sent. Chacun de nous sait bien qu’il demeure le même i chacun des instants de la durée qui composent son axistence, et c’est là ce qu’on appelle l’identité. Elle se manifeste bien clairement dans trois faits principaux : la pensée, la mémoire, la responsabilité. Le fait le plus simple de la pensée suppose que le sujet qui pense demeure le même à deux moments différents. Toute pensée est successive ; si on le conteste du jugement, on ne

le contestera pas du raisonnement ; si on le conteste du raisonnement sous sa forme la plus simple, on ne le contestera pas de la démonstration, qui se compose de plusieurs raisonnements. Il faut admettre évidemment que c’est le même esprit qui passe par tous les moments d’une démonstration. Supposez trois personnes dont l’une pense une majeure, l’autre une mineure, l’autre une conclusion : aurez-vous une pensée commune, une démonstration commune? Non, il faut que les trois éléments se réunissent en un tout dans un même esprit. La mémoire nous conduit à la même conclusion. Je -ne me souviens que de moi-même, a très-bien dit M. Royer-Collard : les choses extérieures, les autres personnes n’entrent dans ma mémoire qu’à la condition d’avoir déjà passé parla connaissance; c’est de celte connaissance que je me souviens, et non de la chose elle-même. Je ne pourrais donc pas me souvenir de ce qu’un autre que moi a fait, dit ou pensé. La mémoire suppose un lien continu entre le moi du passé et le moi du présent. Enfin nul n’est responsable que de luimême; s’il l’est des autres, c’est dans la mesure où il a pu agir sur eux ou par eux. Comment pourrais-je répondre de ce. qu’un autre a fait avant que je fusse né? Ainsi pensée, mémoire, responsabilité, tels sont les témoignages éclatants de notre identité. C’est là un des faits capitaux qui caractérisent l’esprit.

Il y a de même dans le corps humain un fait capital et caractéristique, mais qui est le contraire du précédent : c’est ce que l’on appelle le tourbillon vital, ou J’échange perpétuel de matière qui s’opère entre les

corps vivants et le monde extérieur. Ce fait se manifeste par la nutrition. Nous savons que les corps organisés ont besoin de se nourrir, c’est-à dire d’emprunter aux corps étrangers une certaine quantité de matière pour réparer les pertes qu’ils font continuellement. Si, en effet, les corps vivants conservaient toute la matière acquise et en introduisaient sans cesse de nouvelle, on devrait voir leurs dimensions croître continuellement : c’est bien ce qu’on voit jusqu’à un certain âge; mais ce mouvement de croissance s’arrête, et le corps reste stationnaire dans ses dimensions. Il est donc évident par là même qu’il perd à peu près autant qu’il gagne, et que la vie n’est qu’une circulation. Au reste, les plus grands naturalistes ont reconnu le fait. Je citerai surtout les belles paroles de Cuvier : « Dans les corps vivants, dit-il, aucune molécule ne reste en place; toutes entrent et sortent successivement; la vie est un tourbillon continuel, dont la direction, toute compliquée qu’elle est, demeure constante, ainsi que l’espèce de molécules qui y sont entraînées, mais non les molécules individuelles ellesmêmes. Au contraire, la matière actuelle du corps vivant n’y sera bientôt plus, et cependant elle est dépositaire de la force qui contraindra la matière future à marcher dans le même sens qu’elle. Ainsi la forme de ces corps leur est plus essentielle que leur matière, puisque celleci change sans cesse, tandis que l’autre se conserve. » Sans insister sur ce fait dont nous avons déjà parlé plus haut (1) et dont on trouvera la confirmation dans

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