Müiler, Physiologie, t. II, 1. v, Notions préliminaires
lions, et que tout se réduit aux divers états du sujet sentant. Rien de plus éloigné de ma pensée qu’une telle supposition. On peut donner d’excellentes raisons pour établir la réalité du monde extérieur, et la meilleure sans doute est que nous ne pouvons pas nous empêcher de l’admettre. Il n’y a donc pas lieu de douter de la réalité des choses extérieures, et un pareil doute sera toujours frivole ; mais ce qui n’est pas frivole, c’est la difficulté où nous sommes de déterminer avec précision ce qui est extérieur et ce qui ne l’est pas, difficulté à laquelle est suspendue toute l’hypothèse matérialiste.
Pour ne pas trop prolonger ce débat, je suppose que l’on ait démontré par l’analyse et par le raisonnement que ce qu’il y a d’extérieur dans la matière, c’est tout ce que nous concevons pouvoir subsister en l’absence du sujet sentant, par exemple, l’étendue, le mouvement, l’impénétrabilité. Ici les difficultés cessent d’être psychologiques ; elles deviennent métaphysiques. J’en signalerai seulement deux de la plus haute importance : la divisibilité à l’infini et la coexistence de la force et de l’étendue.
M. Buchner, abandonnant sur ce point la tradition matérialiste, renonce à l’hypothèse des atomes, et adma la divisibilité à l’infini dé la matière; mais par là même il me paraît laisser échapper tout ce qu’il y a dè positif et de clair dans le concept de la matière. Par la divisibilité à l’infini, la matière s’évanouit et se disperse, sans qu’on puisse saisir et retenir un seul instant son image. Imaginez en effet un composé, soit, par exemple, un monceau de sable : qu’y a-t-il de réel dans cet objet?
Ce sont évidemment les grains de sable dont il est composé, car le composé lui-même n’est quelque chose que *>our mon esprit : il n’est que la somme de ses parties ; s’il n’y avait pas de parties, il ne serait pas. On peut donc dire en toute rigueur qu’un composé n’a de réalité que celle qu’il doit â ses particules intégrantes : c’est une forme qui n’est rien sans la matière à laquelle elle s’applique. Le monceau de sable n’ayant de réalité que celle des grains de sable qui le composent, supposons maintenant que le grain de sable lui-même soit un composé : ce grain de sable n’aura, comme le monceau luimême, qu’une réalité provisoire et relative, subordonnée à la réalité de ses particules constituantes. Supposez la même chose de ces mêmes parties : elles ne seront pas encore elles-mêmes la réalité que nous cherchons, et, poursuivant cette recherche jusqu’à l’infini, pûisqu’il n’y a pas de dernier terme, nous ne trouverons jamais ce qui constitue la réalité de la matière. Nous dirons donc de la matière en général ce que nous disons de chaque composé en particulier, qu’elle n'est qu’un être provisoire et relatif, subordonné à quelque condition absolue que nous ignorons.
Le même raisonnement peut s’appliquer à la lorce comme à la matière, ces deux choses étant inséparables, suivant MM. Moleschott et Büchner. Si la matière est divisible à l’infini, la force l’est également; mais nous dirons, comme tout à l’heure, qu’une force composée n’a d’autre réalité que celle des forces composantes dont elle résulte. La force d’un attelage de deux chevaux n’est que la somme de deux forces inhérentes
à ces chevaux. Dans la réalité, ce qui existe, ce n’est pas la résultante, ce sont les deux forces distinctes et associées. S’il en est ainsi, la force générale répandue doit se ramener aux forces élémentaires inhérentes aux particules du tout ; mais, si ces particules elles-mêmes sont composées, les forces qui y adhèrent le sont aussi, et par conséquent ne sont pas encore les vraies forces que nous cherchons. Enfin, si toute force est divisible à d’infini, nous ne trouverons jamais la dernière force, cet atome de force sans lequel la force composée n’est rien de réel. Ainsi la force s’évanouit comme la matière même.
Essayez maintenant de concevoir cet infini divisible (matière et force) comme un absolu qui existe par soimême, vous n’y parviendrez pas. Qu’y a-t-il, que peut-il y avoir d’absolu dans un composé? Ce sont les éléments, car personne ne dira, par exemple, que cet arbre, celte pierre, possèdent l’existence absolue. Ces êtres ne sont que des formes accidentelles produites par la rencontre des éléments. Le tout lui-même, le cosmos, n’est que la forme des formes, la somme de toutes les formes antérieures. La nécessité absolue de la matière ne peut donc résider que dans les éléments de la matière, et c’est là que les matérialistes l’ont toujours placée. Mais s’il n’y a pas d’éléments, où réside 'alors la nécessité absolue? Et comment la matière pourrait-elle être conçue comme existant par elle-même?
Ainsi la divisibilité infinie de la matière, si elle était admise comme véritable, devrait conduire l’école allemande à admettre un principe différent de la matière
qui, donnant quelque consistance à cette fluidité absolue, lui permettrait d’exister. En un mot, une étude plus approfondie du problème ramènera la nouvelle école du matérialisme à l’idéalisme ou au spiritualisme.
Ce n’est pas tout. MM. Moleschott et Büchner ont posé comme principe évident par soi-même la coexistence nécessaire de la matière et de la force ; mais si dans les corps vous faites abstraction de la force, de laquelle dérivent déjà le mouvement et l’impénétrabilité, que reste-t-il pour constituer la matière? Rien autre chose que l’étendue. La matière est donc une chose étendue, douée de force. Cette chose étendue se meut, c’est-à-dire quelle se déplace dans l’espace : elle se distingue donc de l’espace qui la contient. Or c’est ici précisément que le matérialisme a toujours été trèsembarrassé; car comment distinguer cette particule étendue de la particule d’espace à laquelle elle correspond, et qu’elle remplit? L’imagination, qui prend ici la place de l’entendement, nous représente bien une espèce de grain de poussière flottant dans l’air. C’est ainsi que les atomes d’Épicure flottaient dans le vide. Mais commencez par dégager ce grain de poussière de tout ce que la vue ou les autres sens nous en font connaître : réduisez-le à l’étendue et à la force, n’oubliez pas que la force est une propriété de la matière, et par conséquent de l’étendue, et dites-vous que cet atome, considéré en soi, n’est pas autre chose qu’une portion d’étendue. Il n’a donc aucun caractère par lequel il puisse se distinguer de la portion d’espace correspondante qu’il est censé habiter. Ne dites pas qu’il s’en distingue par
la force qui l’anime, car alors ce serait la force qui constituerait la matière ; la matière se perdrait dans la force, ce qui est le contraire de votre système et l’abandon du principe matérialiste. Si au contraire vous admettez une matière essentiellement étendue, vous la .confondrez, comme Descartes, avec l’espace, et alors essayez de comprendre le mouvement, la figure, la diversité, dans cet espace infini, homogène et plein!
J’en ai dit assez pour établir que le nouveau matérialisme allemand a montré dès son début une assez grande ignorance des questions, en posant comme principe la coexistence de la force et de la matière sans donner aucune définition ni de l’une ni de l’autre, et sans montrer par quels liens elles s’unissent. L’insuffisance démontrée du principe se manifeste dans toutes ses conséquences. C’est ce que nous allons voir dans les chapitres suivants.
Quelque inconnue que nous soit l’essence de la matière, il est cependant une de ses propriétés bien certaine qui se concilie difficilement avec l’hypothèse d’une matière éternellement subsistant par elle-même, ayant en soi, en soi seule, la raison de toutes ses déterminations : cette propriété est ce que l’on appelle l’inertie. Yoilâ bien longtemps que l’on a cru trouver dans l’inertie la preuve d’une puissance supérieure à la matière, d’un premier moteur. A la vérité, beaucoup de philosophes et de savants semblent considérer cet argument comme suranné, et lui attribuent assez peu d’importance. Je crois cependant qu’en y réfléchissant plus profondément, on pourrait rendre à cette preuve toute sa portée.
Établissons d’abord avec exactitude ce que l’on ap-
pelle inertie. Nous ne pouvons mieux faire apparemment que de rapporter les définitions de Newton, de d’Alembert et de Laplace.
Voici la loi exposée par Newton au commencement de ses Principia philosophiœ : « Corpus omne perseor verare in statu suo quiescendi vel movendi uniforor miter in directum, nisi quatenus à viribus impressis crcogitur statum suum mutare. » D’Alembert exprime la même loi sous cette forme : « Un corps abandonné à lui-même doit persister éternellement dans son état de repos ou de mouvement uniforme. » Enfin Laplace s’exprime ainsi avec un peu plus de développement : « Un point en repos ne peut se donner de mouvement, puisqu’il ne renferme pas en soi de raison pour se mouvoir dans un sens plutôt que dans un autre. Lorsqu’il est sollicité par une force quelconque et ensuite abandonné à lui-même, il se meut constamment d’une manière uniforme dans la direction de cette force; il n’éprouve aucune résistance, c’est-à-dire qu’à chaque instant sa force et sa direction de mouvement sont les mêmes. Cette tendance de la matière à persévérer dans son état de mouvement et de repos est ce que l’on nomme inertie ; c’est la première loi du mouvement des corps (1). » Je pourrais multiplier les diverses formules que l’on a données de cette loi; mais on peut consulter à cet égard tous les traités de mécanique : il n’en est pas un qui ne contienne ce principe, qu’un corps est incapable de se donner à lui-même le mou-