Laplace, Système du monde, t. III, ch. n
vement, et quand il l’a reçu, de l’arrêter, de le suspendre, d’en changer la vitesse et la direction.
Il semble qu’après avoir exposé un tel principe, la question soit immédiatement résolue, car si l’on commence par poser en principe qu’un corps quelconque est incapable de se donner le mouvement, il en résulte, que le mouvement n’a pu lui être communiqué que par une cause distincte de lui. A la vérité, chaque corps est mis en mouvement par un autre corps, et cet autre corps peut bien nous servir à expliquer le mouvement du premier ; mais ce second corps n’ayant pas pu se donner le mouvement a dû le recevoir d’un autre corps qui, n’ayant pu non plus se le donner, a dû le recevoir, et ainsi de suite à l’infini. De sorte que si nous n’admettons pas en dehors du tout une cause motrice, le mouvement n’aura jamais de cause, sera toujours un phénomène sans cause. C’est déjà ce que disait Aristote. Il insistait surtout sur l’impossibilité de poursuivre cette chaîne à l’infini, et sur la nécessité d’admettre à la fin un premier moteur (1).
Quelque évidente que paraisse au premier abord cette conclusion, elle soulève néanmoins un certain nombre de difficultés, qu’il est urgent d’examiner et de discuter, pour que cette preuve atteigne toute la force dont elle est susceptible.
Il faut d’abord convenir qu’elle a été quelquefois exposée sous une forme qui prêtait à l’objection. Par exemple, dans la profession de foi du vicaire savoyard.
l. Aristote, Physigue, 1. VIII.
5.-3. Rousseau s’exprime ainsi : « Pour moi, je suis tellement persuadé que l’état naturel de la matière est d’être en repos, et qu’elle n’a en elle-même aucune force pour agir, qu’en voyant un corps en mouvement, je juge aussitôt que c’est un corps animé, ou que le mouvement lui a été communiqué. » Mais d’où J.-J. Rousseau peut-il savoir que l’état naturel de la matière est le repos? C’est là un pur préjugé. Ce préjugé vient de ce que nous voyons habituellement les corps passer du mouvement au repos, et qu’un mouvement que nous avons vu commencer finit toujours par s’arrêter. C’est ce qui faisait croire aux scolastiques, avant Galilée, que la matière a une tendance naturelle au repos, et que pour elle le mouvement est un état violent contre lequel elle lutte. Mais Galilée a détruit ce préjugé qui paraissait durer encore au temps d’Euler puisqu’il l’expose en ces termes : « Les uns, dit-il, disent que tous les corps ont un penchant naturel pour le repos, que le repos est leur état naturel, et que le mouvement est pour eux un état violent; de sorte que quand un corps est mis en mouvement, il incline par sa propre nature à retourner à l’état de repos, et qu’il fait des efforts pour arrêter le mouvement sans y être forcé par quelque cause externe ou étrangère... Ne voyons-nous pas, disent-ils, sur le billard qu’avec quelque force que nous poussions une bille, son mouvement se ralentit assez promptement, et qu’elle rentre ’ bientôt dans le repos? Une horloge aussi, dès que son mouvement n’est plus entretenu par la force externe dont elle est montée, s’arrête et est en repos. En gé-
néral, on remarque dans toutes les matières que leur mouvement ne dure pas plus longtemps que la force externe dont elles sont agitées. » A cette opinion, Euler répondait : « Dès que nous faisons attention à toutes les circonstances, nous rencontrons tant d’obstacles qui s’opposent au mouvement, que nous ne saurions être surpris de voir que tous les mouvements sont sitôt éteints. En effet, sur le billard, c’est proprement le frottement qui diminue le mouvement de la bille, qui ne saurait s’avancer sans frotter sur le drap. Ensuite, l’air lui-même étant une matière, cause aussi quelque résistance capable de diminuer le mouvement des corps. De là, il est clair que c’est le frottement et la résistance de l’air qui s’opposent au mouvement de la bille, et qui la réduisent bientôt au repos. Or ces causes sont externes, et l’on comprend que sans ces obstacles le mouvement de la bille devrait durer toujours (1). » Il est donc évident, d’après cela, que les corps n’ont pas une propension naturelle au repos, et qu’il est inexact de dire, avec J.-J. Rousseau, que l’état naturel de la matière est le repos. S’il en est ainsi, n’en résulte-t-il pas que l’argument du premier moteur tiré de l’inertie de la matière est singulièrement affaibli? Car cet argument; suppose toujours que la matière étant naturellement en repos, il a fallu une cause pour la mettre en mouvement. Mais puisque le repos n’est pas plus naturel à la matière que le mouvement, pourquoi ne pas supposer tout aussi bien la matière primitivement en mouvement
i. Euler, Lettres à une princesse d’Allemagne, 2 e partie, lettre V.
que primitivement en repos? Et dès lors, il n’est plus nécessaire de supposer un premier moteur.
A cette difficulté, nous croyons que l’on peut répondre : Sans doute, il ne serait pas légitime de supposer ane matière naturellement en repos ; mais par la même raison, je ne puis la supposer naturellement en mouvement, puisqu’elle est indifférente entre l’un et l’autre. Cependant elle se meut. Il faut une raison suffisante pour expliquer ce mouvement. Cette raison n’est pas en elle par hypothèse. Elle est donc en dehors d’elle; et il y a un principe de mouvement qui n’est pas la matière elle-même.
Je vais plus loin; et du principe de l’inertie, je crois que l’on peut conclure que la matière n’est qu’une substance dépendante et dérivée.
Supposez un instant que la matière existe par ellemême. N’est-il pas évident qu’elle ne peut exister qu’à l’état de repos, ou à l’état de mouvement? Mais aucun de ces deux états ne lui est essentiel. Aucun des deux ne résulte de sa nature ; car, s’il en résultait, il ne serait pas vrai de dire que le corps est indifférent soit au repos, soit au mouvement ; on lui remarquerait une certaine propension pour l’un plutôt que pour l’autre. Or les phénomènes ne montrent rien de semblable. Un corps en repos ne fait aucun effort pour sortir de son état tant qu’il n’est pas sollicité par une force externe. Il n’y a donc aucune raison ponr que la matière par ellemême se décide entre ces deux états. Il faut cependant qu’elle se décide pour être, car elle ne peut pas exister à l’état indéterminé; cet état même serait un état de
repos, et alors l’argument du premier moteur réprendrait toute sa force. N’ayant donc en elle-même aucune raison de choisir entre ces deux états, elle ne sera pas : et ainsi elle n’existe que par une force distincte d’ellemême. Telle est la conséquence qui suit rigoureusement* à ce qu’il me semble, du principe de l’inertie, uni au principe de la raison suffisante. L’argument du premier moteur ne concluait qu’à la contingence du mouvement dans la matière ; cet argument, poussé plus avant, conclut à la contingence de la matière elle-même.
Et que l’on ne dise pas que nous employons ici un principe métaphysique, le principe de la raison suffisante, et que de tels principes ne sont pas de mise dans les sciences positives ; car je réponds que ce principe est celui-là même qu’emploient les mathématiciens pour établir l’inertie. Que dit, en effet, Laplace? Que si l’on suppose un point isolé dans l’espace, ce point, n’ayant aucune raison d’aller à droite ou à gauche, ou dans aucune direction, restera en repos ; et que si ce point est en mouvement, n’ayant aucune raison de changer de direction, il suivra la ligne droite ; et enfin que s’il a une vitesse donnée, n’ayant aucune raison de changer de vitesse, il conservera toujours la même (1). Ainsi,
1. Stuart-Mill nous dit dans sa Logique que cet argument est un cercle vicieux qui suppose précisément ce qui est en question. En effet, dit-il, ce n’est qu’à la condition que la matièré soit inerte,que l’on accordera qu’elle n’a aucune raison de se mouvoir spontanément : si au contraire elle avait en soi une vertu motrice, ce serait là une raison déterminante; or, rien ne prouve à priori que celte raison soit en dehors d’elle, plutôt qu’en elle-même. Mais lors même qu’on admettrait que cet argument à priori est insuffisant, il resterait toujours ce fait que, dans toutes les expériences, la matièré
quelque aversion que les savants aient pour les principes métaphysiques, il leur est impossible de ne pas s’en servir, ou leur science elle-même s’écroule tout entière. Il suit de là qu’en appliquant le même mode de raisonnement, on peut dire : la matière étant indifférente au repos et au mouvement, n’ayant en elle rien qui l’incline à l’un ou à l’autre, et cependant ne pouvant exister à cet état indéterminé (ni repos, ni mouvement), n’existera pas tant qu’une force différente ne lui aura communiqué une détermination quelconque, c’est-à-dire, comme l’expérience l’indique, le mouvement avec sa direction et sa vitesse.
Cependant toute difficulté n’est pas encore écartée ; et voici l’objection qui nous attend : « Yous accordez, nous dira-1- on, que la matière n’a point de penchant naturel pour le repos. Soit : voilà qui est incontestable. Mais qui vous dit qu’elle n’a pas pour le mouvement un penchant qui ne demande qu’à être déterminé par une circonstance? Qui vous assure que le mouvement n’existe pas en principe dans la matière elle-même, qu’il n’y est pas, comme l’ont dit quelques philosophes, in nisu , à l’état d’effort ou de tendance? Et si une telle tendance existe dans la matière, pourquoi ne pas admettre qu’elle ait été éternellement en mouvement? Voici ce qu’Euler répondait à cette nouvelle manière de voir.
« Les autres, dit-il, sont plus à craindre, puisque ce sont les fameux philosophes wolfiens... Ils soutiennent
se comporte exactement comme s’il n’y avait en elle aucune raison interne de se mouvoir, ou de ne se pas mouvoir; et cela suffît pour notre raisonnement.
que tout corps, en vertu de sa propre nature, fait continuellement des efforts pour changer d’état, c’est-à-dire que, lorsqu’il est en repos, il fait des efforts pour se mouvoir, et que s’il est en mouvement, il fait des efforts pour changer continuellement de vitesse et de direction. Ils n’allèguent rien en preuve de ce sentiment, si ce n’est quelque raisonnement creux tiré de leur métaphysique. Je remarque seulement que ce sentiment est contredit par le principe que nous avons si solidement établi (le principe de l’inertie), et par l’expérience qui est parfaitement d’accord avec ce principe. En effet, s’il est vrai qu’un corps en repos demeure, en vertu de sa nature, en cet état, il est faux qu’il fasse, en vertu de sa nature, des efforts pour changer cet état. De même* s’il est vrai qu’un corps en mouvement conserve, en vertu de sa nature, ce mouvement avec la même direction et la même vitesse, il est absolument faux que le même corps, en vertu de sa nature, fasse de continuels efforts pour changer son mouvement (1). »
Nous pourrions nous borner à l’autorité d’Euler, qui, on l’accordera, n’est pas médiocre dans une question de philosophie mathématique. Mais essayons d’aller un peu plus loin. Si les corps avaient une tendance naturelle au mouvement, comme les scolastiques prétendaient qu’ils en avaient une au repos, cette tendance ne devrait-elle pas se manifester extérieurement par des signes déterminés et précis? Sans doute nous voyons bien que les corps se meuvent, ce qui prouve qu’ils n’ont