‹ Le matérialisme contemporainChapitre 9 sur 24 · Euler, même lettre · texte numérisé non relu

Euler, même lettre

pas de répugnance au mouvement ; mais nous ne voyons pas qu’ils tendent d’eux-mêmes au mouvement, car toutes les fois qu'un mouvement se produit dans un corps, nous sommes assurés qu’il a une cause externe ; nous le supposons toujours, et nous la trouvons souvent. Bien plus, nous mesurons la force qui est dans la cause par le mouvement produit ; et dans ce calcul nous n’attribuons absolument rien au corps lui-même; ce qui ne peut se comprendre si le corps est de moitié dans son mouvement, s’il coopère avec la cause externe pour déterminer la direction et la vitesse de ce mouvement. Or, rien de semblable ne se présente : les choses se passent exactement comme si le corps était absolument désintéressé dans son propre mouvement. Sans doute, nous voyons que, dans certains cas, dans la chute des corps par exemple, le corps augmente de vitesse à chaque instant, d’où l’on pourrait croire que c’est sa propre vitesse qui s’ajoute à celle qui lui est communiquée. Mais ce serait là une erreur : la vraie cause de cette accélération de mouvement est dans la cause externe elle-même, qui, continuant d’agir à chaque instant, produit sans cesse un nouvel effet, tandis que -chacun des effets antérieurs persiste en vertu même de la loi de l’inertie. Ainsi, même dans ce cas, si favorable en apparence à la théorie d’un mouvement essentiel à la matière, la théorie précédente se vérifie. Dans le phénomène du choc, chacun des corps choqués peut déterminer un mouvement dans l’autre corps ; et ainsi chaque corps peut être cause de mouvement, mais jamais pour lui-même, et seulement pour tout autre que

lui. Si donc dans l’expérience rien n’indique celte tendance essentielle que l’on suppose, si les choses se passent exactement comme si elle n’existait pas; tout ce que l’on peut affirmer, c’est que les corps ont la capacité d’être mus, ce qui est évident ; qu’ils ont aussi la capacité de transmettre le mouvement, ce qui n’est pas contesté; mais affirmer qu’ils font effort pour se mouvoir, c’est leur prêter une sorte d’âme, c’est dépasse! l’autorité des faits, c’est instituer une hypothèse toute gratuite. L’expérience ne me montre absolument que ceci : des corps mus par d’autres corps, mus eux-mêmes par d’autres corps, et cela à l’infini. Or si en dehors de cette chaîne il n’y a pas une cause motrice, je dis que c’est là une série de mouvements sans cause et sans raison. Mais si j’admets un instant qu’une série indéfinie de phénomènes puisse exister sans raison suffisante, je puis admettre la même chose pour chaque phénomène en particulier : car qu’y a-t-il de plus dans la totalité que dans un seul ? Or, admettre qu’un seul phénomène puisse exister sans raison et sans cause, c’est renverser toute la science.

Cependant ce n’est pas là le seul aspect de la ques^ lion. Voici la grande objection que l’on oppose à l’argument d’un premier moteur fondé sur l’inertie de la matière. Vous prenez, nous dit-on, une conception abstraite, purement mathématique, pour l’expression de ia réalité. L’inertie de la matière est vraie en mécanique rationnelle, en géométrie, c’est-à-dire qu’abstraction faite des forces qui animent la nature, la matière est indifférente au repos et au mouvement. Mais la matière

réelle n’est pas celte masse brute et paresseuse qui a besoin d’être mise en mouvement par une cause extérieure. Cette notion de la matière est depuis longtemps abandonnée par la science. L’analyse des phénomènes de la matière nous découvre à chaque instant en elle une activité énergique, une sorte de vitalité; il est évident que la matière est perpétuellement en action, qu’elle a une tendance à l’action. Il faut donc réintroduire ces éléments dont vous faites abstraction. Appellerez-vous inertie cette force qui anime la nature, que Newton a découverte dans le système planétaire, et qu’on applique aujourd’hui à l’univers entier! Mais celte force attractive par laquelle le monde se donne le mouvement, elle est indispensable à la matière; elle complète et corrige tout ce que l’on nous enseigne sur l’inertie. Il n’y a pas besoin d’autre Dieu, d’autre moteur, que l’attraction elle-même.

« Je ne sais en quel sens, dit Diderot, les philosophes ont supposé quelle était indifférente au mouvement et au repos. Ce qu’il y a de bien certain, c’est que tous les corps gravitent les uns sur les autres; c’est que toutes les particules des corps gravitent les unes sur les autres ; c’est que dans cet univers tout est en translation ou in nisu, ou en translation et in nisu, à la fois. Cette supposition des philosophes ressemble peut-être à celle des géomètres, qui admettent des points sans aucune dimension, des lignes sans largeur ni profondeur, des surfaces sans épaisseur. Pour vous représenter le mouvement, disent-ils, outre la matière existante, il vous faut imaginer une force qui agit sur

elle. Ce n’est pas cela : la molécule, douée d’une qualité propre à sa nature, par elle-même est une force active. Elle s’exerce sur une autre molécule qui s’exerce sur elle (1). »

Pour résoudre cette objection, j’essayerai d’établi^ les trois propositions suivantes : 1° l’inertie n’est pas une abstraction, mais un fait réel et universel, qui n’est nullement contredit ni infirmé par l’attraction; 2° l’attraction entendue comme une force essentielle, inhé- ; rente à la matière, est une pure hypothèse, et l’on a souvent essayé de la ramener aux lois ordinaires du mouvement ; 3° en admettant l’attraction comme une propriété effective de la matière, elle ne détruirait pas le caractère de contingence que nous avons essayé de démontrer.

Telles sont les trois propositions qu’il s’agit d’établir.

Ce n’est qu’avec une extrême circonspection et en quelque sorte en tremblant que nous nous avançons sur ce terrain glissant et délicat de la haute philosophie physique. Mais nos adversaires parlent de toutes ces choses avec tant d’autorité et de légèreté, ils sont si fiers de ce qu’ils avancent, et si méprisants de ceux qui ne pensent pas comme eux, que nous nous devons de les suivre sur ce terrain, tout en reconnaissant, ce qu’ils ne font pas, la témérilé et la difficulté de l’entreprise.

L’inertie, nous dit-on, est une abstraction ; j’avoue ne pas bien comprendre ce que cela signifie. Veut-on dire

i. Diderot, Principes philosophiques de la matière et du mou * rement. M. Vacherot, dans scn livre de la Métaphysique et de la science fait-aussi la même objection (Préface, p. 17, 2 e édition].. ,

par là que l’inertie est une des propriétés de la matière, mais que ce n’est pas la seule; qu’à côté de l’inertie, il y en a d'autres, l’attraction, l’affinité, la force vitale, etc., et que considérer l’inertie séparément de ces autres propriétés, c’est faire une abstraction ! J’entends cela, et je l’admets. Mais à ce compte» la lumière est une abstraction, le son une abstraction, l’électricité une abstraction, et ainsi de suite; car toutes ces propriétés sont mêlées dans la nature ; et dans la science, on est obligé de les considérer l’une après l’autre. Mais conclura-t-on de là que la lumière, le son, l’électricité, ne sont pas des faits réels, mais de pures conceptions idéales qui n’existent que dans notre esprit? Ce serait une conséquence absolument fausse. Pourquoi donc affirmerait-on cela de l’inertie? Ce n’est pas seulement dans mon esprit que les corps sont inertes, c’est dans la réalité. Lorsque je construis une machine, je la construis dans la supposition que les matériaux que j’emploie sont inertes : tous les mouvements qui s’accomplissent dans la nature sont soumis à la loi de l’inertie ; les mouvements de corps célestes qui sont les plus consi dérables de tous, et les plus simples, supposent également cette loi. Enfin, si l’inertie est une pure abstraction, je ne vois pas pourquoi on n’en dirait pas autant de toutes les autres propriétés de la matière, et par exemple de l’attraction elle-même ; dès lors, il ne sera pas plus permis de raisonner sur l’attraction que sur l’inertie.

Le fait de l’inertie étant incontestable, reste à savoir s’il est infirmé par un autre fait également incontestable, le fait de Y attraction.

P. Jani

C’est ici le lieu de se demander ce qu’il faut entendre par attraction. Ce mot a deux sens profondément distincts, dont la confusion jette un grand trouble-et une obscurité dans les esprits. Il faut s’appliquer à les démêler. Le mot d’attraction signifie d’abord un fait, un fait de l’expérience, fait absolument irréfragable, et dont la loi a été découverte par Newton. Ce fait, c’est que deux corps, ou, si l’on veut, deux molécules étant en présence, ces deux molécules se meuvent l’une vers l'autre selon la ligne droite qui unit leurs centres ; en second lieu, que ces deux corps ayant une masse inégale, c’est le plus petit qui fait le plus de chemin vers le plus grand : ce qu’on exprime en disant que l’attraction est proportionnelle aux masses; en troisième lieu, que plus un corps est éloigné, plus il est lent à se rapprocher d’un autre qui est censé l’attirer: ce que l’on exprime en disant que l’attraction a lieu en raison in- j verse du carré des distances. Tous ces faits sont absolument indubitables, et la démonstration de ces admirables lois a été la plus grande découverte qu’ait faite le génie humain dans l’interprétation de la nature. Mais, en réalité, qu’est-ce que l’expérience nous montre? Rien j autre chose que ceci : des mouvements réciproques, j Voilà ce qu’il y a de certain, dabsolument certain; mais cela seul est certain. Il n’en est pas de même de l’attraction considérée comme cause ; ce qui est le second sens que l’on attache à ce mot. Ici, il ne faut plus entendre le mouvement lui-même représenté par une métaphore, mais la cause hypothétique de ce mouvement. Celte cause est-elle dans le corps ou en dehors

du corps, est-elle matérielle ou spirituelle, est-elle essentielle au corps ou lui est-elle communiquée? Ce sont là des questions sur lesquelles la philosophie physique peut discuter, mais qui ne doivent pas être confondues avec les questions expérimentales que l’observation jointe âu calcul a définitivement résolues. Laissons donc un instant l’attraction considérée comme cause, et prenons-la comme un effet dont provisoirement la cause nous est inconnue.

Voyons donc si l’attraction ainsi entendue, c’est-à-dire comme la chute réciproque des molécules les unes vers les autres, contredit en quoi que ce soit le principe de l’inertie. Je dis que ces deux propriétés, loin de se contredire, sont liées étroitement l’une à l’autre. C’est, en effet, parce qu’on suppose l’incapacité radicale d’un corps à se mouvoir lui-même, que l’on peut déterminer exactement les conséquences qui doivent résulter d’une attraction réciproque. Comment pourrait-on rectifier, comme on l’a fait, avec une si admirable précision, les perturbations planétaires, si l’on supposait un seul instant que les astres peuvent se donner à eux-mêmes des changements de mouvement, qui ne seraient pas le résultat de l’attraction*? Tout changement de mouvement suppose une cause extérieure, et l’on est arrivé à déterminer à priori l’existence et la situation d’une planète perturbatrice, en tenant compte de tous les changements de mouvement que l’on remarquait dans l’orbite d’Uranus. Comment cela aurait-il été possible si Uranus avait été capable de se mouvoir lui-même et de varier la direction et la vitesse de son mouvement*? Toutes les découvertes dans

le monde astronomique supposent donc l’inertie (1); et il n’y a nulle contradiction à admettre qu’un corps qui en meut un autre ne se meut pas lui-même, car c’est là ce qui a lieu en effet. Ainsi, l’inertie et l’attraction, loin de se contredire l’une l’autre, se supposent au contraire réciproquement.

Voyons maintenant si l’attraction, considérée comme cause de mouvement, peut infirmer les conséquences que nous avons déduites de la loi de l’inertie. C’est ici qu’il faut user de la plus grande réserve, car que savons-nous de l’attraction comme cause de mouvement? Newton lui-même est sur ce point d’une extrême circonspection. Il a soin de nous avertir à plusieurs reprises* dans ses Principes, « qu’il emploiera indifféremment les mots -d’attraction, d’impulsion, de tendance vers un centre ; qu’il considère ces différentes forces, non physiquement, mais mathématiquement; que le lecteur doit bien se garder de donner à ces expressions le sens d’un mode d’action déterminé, et d’attribuer aux centres, qui ne sont que des points mathématiques, de vraies forces, dans le sens physique (2). » Plus loin, il nous dit qu’il emploie le mot d’attraction dans un sens mathématique, « quoique, physiquement parlant, ce soient plutôt des impulsions (3). »

1. « L’inertie de la matière est principalement remarquable dans les mouvements célestes, qui, depuis un grand nombre de siècles, n’ont pas éprouvé d’altéraions sensibles. » (Laplacè, Système du monde, t. III, ch. 11.)

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