CHAPITRE V
La conception matérialiste et la conception pantlxéisliiiiie du monde comparées. — avantages de l'hypothèse matérialiste au point de vue de l'unité et de la simplicité.
Avant d'examiner la légitimité des titres scientifiques que l'hypothèse matérialiste fait luthilement valoir devant l'opinion, j'ai pensé qu'il pourrait y avoir quelque intérêt à placer en regard de cette conception celle du panthéisme, qui après avoir été une des tentations de la raison contemporaine semble aujourd'hui perdre dans les esprits tout le terrain si rapidement conquis par les idées de M. Moleschott. De cette comparaison résultera le discernement immédiat des points où les deux conceptions se rapprochent
et de ceux où elles se séparent. Peut-être aussi nous rendrons-nous compte plus aisément de ce phénomène de croissance et de décroissance inverses des deux doctrines, dont l'une s'abaisse, dont l'autre s'élève irrésistiblement, et qui, après s'être liguées contre Tennemi commun, le spiritualisme, en viennent aujourd'hui à se combattre. C'est là l'histoire de toutes les coalitions. Quand deux opinions, quand deux partis n'ont guère en commun que la haine, ils se quittent brusquement le lendemain d'une victoire, même équivoque, et le premier résultat du succès est de les rendre irréconciliables. Il est arrivé dans la région des idées philosophiques ce que l'on a vu arriver ailleurs. Les disgrâces apparentes et passagères du spiritualisme ont eu cette conséquence : elles ont divisé profondément ses adversaires. A l'heure qu'id est, malgré un certain nombre de malentendus persistants, on peut considérer l'état de guerre entre les deux doctrines, les alliées d'hier, comme un fait irrévocablement accompli.
Nous ne prendrons ici du panthéisme que l'idée ]a plus générale. Ce serait une prétention chimérique de vouloir réduire à l'identité les différentes formes que le panthéisme a revêtues successivement, depuis ses origines religieuses aux confins de l'histoire, où nous apparaît la mystérieuse figure d'une race absorbée dans les vagues extases de la nature divinisée, épuisant son effort intellectuel dans la création d'une poésie merveilleuse et d'une théogonie étrange, rêves sublimes, divins monologues d'une âme ivre de la vie universelle, — jusqu'à ces modernes systèmes de métaphysique savante, véritables épopées de Vidée pure ^ se développant par une dialectique incompréhensible, sortant des ténèbres abstraites du possible, arrivant par un premier effort jusqu'à l'existence concrète , se déterminant enfin dans la plus haute réalité, celle de la pensée, celle de l'esprit. — Mais dans la diversité infinie de ses formes reUgieuses ou métaphysiques, que le panthéisme se produise sous le voile du symbole dans les sanctuaires de l'Inde ou dans les écoles se-
crêtes d'Alexandrie; qu'il se révèle directement dans les déductions abstraites d'un Spinoza et d'un Hegel ou dans les poétiques ivresses d'un Schelling et d'un Goethe, on peut saisir quelques traits communs à toutes ces doctrines, si variées d'inspiration et d'aspect, et à l'aide de ces traits persistants en chacune fixer la conception fondamentale qui les rappelle et les résume toutes.
Or ce qu'il y a de plus intelligible, de moins particulier et de moins divers dans les manifestations du panthéisme, c'est assurément la conception de l'identité de Dieu et du monde. C'est cette idée qui crée comme une parenté à travers les siècles entre tant de systèmes différents; c'est elle qui règne encore à l'heure qu'il est, malgré les rapides progrès du matérialisme, dans un assez grand nombre d'esprits, sous forme sinon de doctrine exactement laisonnée, du moins d'instinct philosophique. C'est à cette conception synthétique et aux formules abrégées qui l'ont répandue dans le monde que nous aurons recours pour ne pas égarer l'esprit de nos
lecteurs dans des difficultés infinies. Elle suffit d'ailleurs au dessein spécial que nous poursuivons ici. Dans cette conception, le monde est considéré comme un tout continu qui se développe par un progrès sans fin, la vie comme étant à la fois universelle et une, universelle par ses manifestations , une par son principe. L'infini s'exprimant par la totalité des êtres ou mieux par l'expansion illimitée de l'être, en dehors duquel rien ne peut se concevoir ; Dieu dans la nature identique à la vie; l'idée de l'évolution, d'un développement graduel dans la série des formes et des forces élémentaires; le monde éternel portant en soi la raison de son existence nécessaire et de son progrès fatal; cette cause immanente, non transcendante, non réellement séparable , mais distincte idéalement de la série de ses effets ; l'univers infini dans son principe sinon dans ses formes phénoménales qui tombent sous la loi du fini, c'est-à-dire de la division et du changement, — voilà bien, à ce (ju'il me semble, l'expression résumée du
grand travail panthéistique des différents siècles qui l'ont produit, des philosophies diverses qui successivement en ont fait leur part, des civilisations qui en ont reçu l'empreinte. Que la pensée première incline vers l'idéalisme et s'exprime par une série d'abstractions ou qu'elle incline vers le naturalisme et se résolve dans une sorte de mysticisme physique , de quelque côté que l'entraînent les prédilections secrètes et l'éducation intellectuelle des penseurs qui lui donnent une expression, une voix dans le monde, au fond vous saisirez toujours dans sa mobile physionomie ces traits fondamentaux : un Dieu impersonnel , substance et principe de l'univers, l'unité divine déployée sous forme d'émanation ou d'évolution dans l'universalité des phénomènes.
On voit qu'entre cette conception et celle du matérialisme il y a quelques analogies apparentes, et je ne suis pas surpris que la critique superficielle s'y soit assez souvent laissé prendre. Il est même arrivé à des penseurs de bonne foi de se faire à eux-mêmes l'illusion
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de croire qu'ils étaient d'accord avec les grands panthéistes, avec Spinoza ou Hegel , quand déjà leur philosophie glissait sur la pente de l'unité physique, vers les doctrines purement matérialistes. C'est qu'en effet, dans cet ordre des phénomènes intellectuels, les malentendus sont faciles même avec soimême, et c'est une œuvre fort déhcate que de faire son propre examen de conscience philosophique, de fixer les bornes mobiles de sa pensée, de bien la définir et circonscrire dans un domaine précis. Les panthéistes s'accordent avec les matérialistes sur les points suivants : les uns comme les autres nient la distinction de deux ordres de réalités, de deux mondes qui seraient, d'une part le monde métaphysique des causes premières et des idées, de la pensée et de la volonté absolues, — d'autre part le monde sensible des phénomènes et des substances secondes. Ils nien! absolument la transcendance de la cause. Pour les uns comme pour les autres, le système des chose:> est profondément un dans sa substance et dans son principe; le principe
du système est dans le système lui-même, non au dehors; îe monde porte en soi sa raison d'être. Panthéistes et matérialistes affirment donc avec une foi égale Tunité de la nature, réternilé et la nécessité de ce que nous appelons abusivement la création ; mais là s'arrête l'accord , et si l'on descend de la région vague des généralités, si l'on essaye d'interpréter ces aphorismes et d'en venir à des explications détaillées, les divergences éclatent. Les deux doctrines s'écartent de plus en plus l'une de Tautre; la profonde incompalibilité qui les sépare devient évidente à mesure qu'on approfondit davantage l'essence, la loi, l'esprit de chacune d'elles. La théorie matérialiste tend de plus en plus, en se réduisant, en se simplifiant, vers une rigoureuse unilé. Quoi de plus simple en effet que cette hypothèse piimordiale à laquelle tout se ramène : l'atome éternel traversé par un flux et un reflux éternel de mouvement; tous les phénomènes si variés d'apparence que nous présente la nature réductibles à un phénomène initial, dont les différentes for-
ces, lumière, chaleur^ électricité, pesanteur, vie, ne sont que des transformations variées; la biologie, aussi bien que la physique et la chimie, ramenées par la théorie indéfiniment extensible des équivalents à n'être plus que des applications de la mécanique; la psychologie, trop longtemps réfractaire, soumise à la loi commune , et la pensée considérée comme un mode plus rare et plus subtil du mouvement? Ainsi la matière existe par ellemême, par elle stiule, sans aucun autre principe intérieur ni extérieur , immanent ni transcendant , sans qu'aucun dieu vive en elle et lui communique sa vie; elle existe de toute éternité avec ses propriétés, qui ne sont que les modes divers du mouvement, et avec ses lois, qui ne sont que celles de la mécanique. Le monde s'explique par le développement de ses propres forces. Il est donc non pas métaphysiquement, mais physiquement et dans la vérité littérale, il est son principe à lui-même on même temps qu'il est son propre résultat , principe et résultat de ses propriétés éternelles régies par les lois mathé-