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matiques. Ici il faut bien convenir qu'il ne reste plus de place pour aucune cause^ si intérieure qu'elle soit , même idéalement distincte du monde, pas plus immanente que transcendante. L'exclusion la plus rigoureuse des causes premières et des causes finales est logiquement et théoriquement consommée.
En regard de cette simplicité absolue, placez les étranges complications auxquelles le panthéisme est condamné par la loi même de son essence : les causes primordiales sembleraient au premier abord exclues par le principe qui nie la distinction des substances, qui affirme l'unité de la nature. Quelle erreur de le croire î Niées sous une forme dans le panthéisme, elles reparaissent sous mille autres. Elles rentrent sous les noms les plus variés, avec des caractères et des attributs inattendus, sous la loi de conditions nouvelles qui les rendent plus difficiles à concevoir que les causes premières de la métaphysique spiritualiste. Je n'ignore pas quelle part il reste à l'incompréhensible dans l'essence et dans l'acte du principe créateur, et je ne me fais pas à moi-
même l'illusion puérile de croire que toutes les difficultés s'évanouissent comme par enchantement devant le dogme du Dieu personnel; mais suppose-t-on que l'obscuiùté soit inoindre dans la conception panthéistique de l'origine des choses, et que l'unité de substance, pour être affirmée comme la solution définitive, éclaircisse beaucoup les idées? Pensez-vous que ces métaphores et ces figures multipliées et diversifiées à l'infini expliquent quelque chose? Tantôt c'est F un primitif qui tombe au-dessous de lui-même, qui se divise et qui devient plusieurs ; tantôt c'est la substance d'oii émane un monde infini d'attributs, chaque attribut devenant à son tour la source d'oii sort une multitude infinie de modes ; tantôt c'est Vélre pur^ indéterminé, qui se détermine, un absolu néant qui devient l'univers. Ne voilà-t-il pas les causes métaphysiques rétablies d'un seul coup et sous quelles formes inintelligibles ! Que de contradictions accumulées à l'origine des choses! que de postulats chimériques invoqués par l'imagination, imposés contre la logique à la
raison qui proteste ! La substance mise à part de ses phénomènes, l'unité primitive, l'être pur, ridée en soi, le principe divin immanent dans l'univers, idéalement distinct du monde, voilà assurément bien des mystères auxquels le panthéisme demande une adbésion sans réserve. Si je la donne, ce sera un acte de foi plus que de raison ; si je la refuse, tout le panthéisme s'écroule. Assurément, au point de vue de la simplicité, l'hypothèse matérialiste a de bien grands avantages. Elle n'est point comme celle ci siircbargéede postulats, de distinctions, de concepts métaphysiques. Si la simplicité d'une théorie devient, comme quelques-uns le prétendent, la mesure de la vérité ou du moins de la vraisemblance de cette théorie, il n'est pas douteux que le panthéisme ne doive perdre bien du terrain dans les esprits en raison de la complication infinie de son hypothèse et qu'il ne paie par de grandes disgrâces la rançon de cette contradiction fondamentale : l'unité du monde scindée et comme divisée d'avec elle-même, selon que l'on en considère l'idée en soi ou hors
S(){^ clans son principe abstrait ou dans la vivante réalité qui l'exprime.
Ce n'est pas tout : non-seulement le panthéisme rétablit sous d'autres noms et sous d'autres formes les causes premières, voici que dans la plupart de ses grands interprètes modernes il tend à rétablir cette autre idole de la vieille métaphysique, les causes finales. Sans doute l'école allemande les explique et les interprète à sa manière, mais elle est si loin de les proscrire qu'elle en fait l'objet d'une science spéciale , la léléologie , une science qui est aussi bien en honneur auprès des disciples de Schelling et d'Hegel que chez les disciples de Leibniz. Assurément il y a dans le panthéisme moderne une doctrine des fins, et cette doctrine tient même une place considérable dans la philosophie hégélienne. Ce n'est pas sans doute celte doctrine vulgaire qui, considérant les choses naturelles à un point de vue inférieur et tout pratique, prétend en marquer la destination en dehors d'elles-mêmes dans les rapports d'utilité ou de convenance qu'elles soutien-
nent avec nous, rabaissant ainsi la nature à n'être qu'un ensemble de moyens dont l'homme serait la fin. Selon les grands panthéistes du dix-neuvième siècle, il n'y a dans cette détermination de rapports tout extérieurs et accidentels rien de véritablement philosophique; mais l'effort de la science la plus haute est de poursuivre la vraie fin des choses, qui est en elles-mêmes, ou plutôt qui est leur essence même, l'idéal et la vérité de cette essence. La télëolo^ie^ la science des véritables fins des êtres, se place ainsi au terme de toutes les sciences. Qu'est-ce en effet que la philosophie de la nature dans les écoles de Schelling ou de Hegel, sinon la poursuite de l'idée dans la série de ses métamorphoses, l'explication rationnelle du réel, la considération de la nature dans sa libre activité, adéquate à la raison autant que la réahté peut jamais l'être, l'élimination graduelle du hasard? Tout cela, c'est l'histoire du progrès dans le monde, c'est l'histoire de la nature en marche vers Xesprit^ l'esprit étant la vérité de la nature, sa vraie fin, Tidéal de
son mouvement. Loi de continuité, progrès, évolution, retour de l'idée à soi après l'exil, la dispersion, les longues fuites de l'idée hors d'elle-même, n'y a-t-il pas là toute une doctrine de la finalité? Les forces et les formes dans leur unité et leur diversité, les lois et les espèces, les parties variées de ce vaste organisme de la nature vivante, tout s'explique, sauf certains détails réfractaires et irrationnels, par l'idée du but que les choses naturelles poursuivent et que la loi même de la dialectique leur assigne de toute éternité.
Que nous voilà loin cette fois encore des données de l'hypothèse matérialiste ! Ici, plus rien que des causes matérielles ou plutôt des conditions qui, étant posées, suscitent l'apparition de certains phénomènes, fatalement, mécaniquement , sans aucune visée ultérieure, sans aucune intention, si intérieure, si secrète qu'elle soit, puisqu'en dehors des phénomènes physiques, considérés en tant qu'antécédents et conséquents, il n'y a rien qui puisse exister ni même être conçu. Le
contraste est bien sensible : d'une part une doctrine de la finalité des êtres, une iéléologie réelle bien qu'immanente, l'affirmation du processus universel, l'évolution organique du monde, un but marqué à la nature par la loi même de son essence, que la nature poursuit sans le connaître, que l'esprit subjectif essaie de comprendre, que l'esprit absolu seul pourra expliquer, parce que seul il en contient la loi, voilà évidemment toute une théorie subtile et compliquée des fiin, lesquelles, à les bien considérer, sont les vraies causes métaphysiques. D'autre part l'exclusion de toute finalité, aussi bien de la finalité intrinsèque et absolue des êtres que de la finalité extérieure et relative, la négation de toute intentionnalité dans le monde, aussi bien de celle qui procéderait d'une raison immanente que de celle qu'un Dieu transcendant imposerait du dehors au progrès de la nature, l'élude ^exclusive des phénomènes et des rapports déterminés, le sacrifice absolu de l'idée de but à l'idée positive des conditions physiques et des résultats , seule expli-
cation réelle de la nature ; voilà Thypothèse matérialiste dans son opposition sur un point très grave avec la conception du panthéisme moderne. Assurément l'on n'en saurait concevoir de plus tranchée et de plus radicale
Voici la dernière de ces oppositions, elle n'est pas moins décisive que les autres, je dirai même qu'elle les résume toutes. La théorie matériaHsle se présente avec l'apparence et la prétention d'une théorie purement expérimentale purgée de toute hypothèse métaphysique ; elle tient pour suspecte toute conception spéculative qui n'est pas une suggestion immédiate et directe de l'ohservation. Elle se porte elle-même pour la seule théorie qui soit d'accord avec les sciences positives ; elle prétend en être la synthèse la plus exacte et le simple résumé.
Nous examinerons tout à 'l'heure jusqu'à quel point cette prétention est justifiée. Pour le moment et provisoirement, acceptons-la comme un fait, sinon comme un droit. Il est certain que de tout temps cette philoso-
pi lie a fait les plus grands efforts pour se distinguer par sa méthode et ses procédés de toutes les doctrines métaphysiques, pour se renfermer dans l'enceinte rigoureusement hmitée des données expérimentales et se tenir à l'écart des tentations de la spéculation pure et des prestiges de la métaphysique. Il est également certain que cet effort a produit des résultats très -sensibles dans son histoire D'une part la philosophie matérialiste est la seule qui n'ait pas produil une grande variété de systèmes. D'autre part vous auriez beau presser les données fondamentales de cette philosophie, vous ne pourriez en extraire un atome de mysticisme.
A parler rigoureusement, le matérialisme n'a pas d'histoire, ou du moins son histoire est si peu variée qu'on peut l'exposer en quelques lignes. Sous quelque forme qu'il se présente à nous, il se reconnaît immédiatement à la simplicité absolue des solutions qu'il nous propose. Vous retrouvez dans quelques pages de Diderot les principes généraux des livres de MM. Buchner
et Molescliott. Remontez à travers les siècles jusqu'aux épicuriens, allez jusqu'au grand ancêtre de la physique épicurienne, jusqu'à Démocrite, toute l'histoire des écoles matérialistes tient en quelques formules. Dès l'origine, vous verrez se produire la théorie entière : l'éternité de la matière ; le grand axiome générateur que rien ne vient de rien, que l'ien ne périt ; les deux principes coéternels, les atomes et le vide ; le mouvement et les comhinaisons à l'infini de tous les mouvements possibles; le monde, une fois formé, soumis à un ordre certain par l'empire des lois mathématiques ; la proscription absolue des causes finales : l'idée vague de la sélection naturelle, le germe de la théorie de Darwin, très-reconnaissable dans les fragments qui nous ont été conservés de la physique épicurienne ; le principe de la génération spontanée développé sur la plus grande échelle avec la témérité des jeunes hypothèses, qui ne craignent pas encore le démenti des expériences exactes ; enfin le système atomistique et mécanique, appliqué et suivi dans ses dernières conséquences
jusque dans l'àme humaine et dans l'organisme social. — Le matérialisme contemporain n'a pas changé le cadre immobile de cette philosophie vingt fois séculaire. Il n'a pas dévié de ce programme, il l'a seulemenl enrichi des notions scientifiques ; il l'a transformé, en apparence seulement, en y transportant les données nouvelles, les vues, les hypothèses en nombre infini qui naissent de chaque progrès des sciences physiques, chimiques, physiologiques. Les grandes li nes de la théorie primitive sont plus et mieux remplies qu'autrefois; elles n'ont pas varié dans leurs proportions ni dans leur dessein général. Démocrite reconnaîtrait sans peine sa pensée s'il lisait le livre de M. Bùchner; la langue même n'a changé que d'une manière presque insensible. On ne citerait pas une autre doctrine aussi strictement immobile dans l'enceinte de deux ou trois principes, et dont l'histoire fût aussi simple, presque nue. On ne peut pas adresser à cette école ce reproche dont la polémique use si volontiers à l'égard des autres écoles, on ne peut pas dire que son histoire
soit celle de ses variations. Dès le premier jour, la conception première a ëlé posée, le langage même a été fixé. Sa devise semble être dès l'origine : ne varietiir.
£n regard de cette immobilité historique d'une doctrine qui n'admet le renouvellement que dans les détails, placez le panthéisme, et voyez au contraire quel déplacement de limites, quelle facilité à se répandre en dehors des lignes consacrées, quel changement perpétuel dans les diverses écoles qui l'expriment. Voyez quelle éclosion multiple, quelle floraison variée de systèmes religieux et philosophiques ! C'est d'abord le panthéisme primitif dans l'Orient, traduisant sous ses mille symboles cette grande et naturelle tentation de l'esprit humain en face du monde, la tentation d'v chercher Dieu, le vague instinct et l'intuition du divin, mêlés au premier étonnement et à Tadmiration des phénomènes, le pressentiment et la recherche de l'unité absolue, voilée sous le déploiement des forces naturelles. En Grèce, c'est la double tendance en sens contraire de l'idéalisme des
Eléates et du naturalisme de Thaïes et d'Hélaclite, qui vient aboutir à la doctrine stoïcienne du feu artiste et de la raison séminale des choses; c'est, avec les Alexandrins, le retour au panthéisme mystique de l'Orient et à la doctrine de l'émanation. Dans les temps modernes, ce sont les systèmes si originaux de Spinoza, de Schelling, de Hegel, les mille variétés de ces systèmes, qui se multiplient et se répandent parmi nous sous des formes fluides, presque insaisissables, changeant à chaque instant de nuance , de contour et d'aspect. — On peut dire que le matérialisme n'a pas de système, puisqu'il se réduit à une conception unique, toujours la même; le panthéisme au contraire ne s'exprime que par des systèmes ; il est aussi varié que les intelligences qui le conçoivent ; il n'y a pas une forme unique du panthéisme, il y en a mille.
Cette variété ilHmitée des manifestations du panthéisme nous révèle la richesse des éléments dont il se compose et des facultés où il s'inspire. Il est tour à tour poétique et
métaphysique; il se montre à nous enivré des splendeurs de la nature, éperdu devant l'infini. Il emploie les plus hautes et les plus nobl'.^s facultés de l'âme et en même temps les plus fécondes en chimères. INi l'amour dans ses plus sublimes extases, ni l'imagination dans ses plus décevants prestiges, ni le raisonnement dans ses spéculations les plus hardies, ne sont écartés du mystère de sa conception. Toutes les sources d'illusion et de vérité se sont successivement ouvertes pour former le flot brillant et mélangé qui coule à travers les siècles depuis les Védas et l'hymne à A gui jusqu'à la Philosophie de la nature de Schelling et de Hegel. — Il ne faut donc pas s'étonner si le panthéisme s'offrç à nous avec des préoccupations qui sont complètement étrangères à Tessence même de la doctrine matérialiste. On a remarqué plusieurs fois certaines affinités entre le panthéisme et le t mysticisme. Que ce soit l'enthousiasme idéaliste de Spinoza, ivre de Dieu, comme disait Novalis, ou le réalisme de Gœthe dans la sérénité de ses sensations toujours jeunes, que
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ce soit l'effusion poétique de Schelling, repensant la création dans une sorte de délire sacré, ou la dialectique de Hegel s'exaltant sur les hauteurs de l'idée pure, mysticisme de l'infini ou de la nature, il y a toujours là un sentiment du mystère cosmique, un respect pour l'ineffable, je ne sais quelle impression de grandeur, quelque chose comme une piété dont la source n'est pas assez pure sans doute, mais d'où se répand sur toutes les œuvres et les pensées des panthéistes cette poésie parfois presque religieuse qui nous trouble profondément et nous ravit. Ce mélange d'impressions si diverses qui fait le charme du panthéisme en révèle en même temps le secret péril et la faiblesse. C'est une doctrine mixte, destinée à disparaître comme tous les compromis, entre la métaphysique spiritualiste et le naturalisme pur. A.u naturalisme elle a pris le principe de l'unité absolue, au spiritualisme elle prend quelques-unes ▲ de ses aspirations; elle essaye de combiner en une synthèse impossible la négation de Dieu, dans la signification consacrée du mot,
et les grands instincts religieux de l'humanité Si les formules absolues n'étaient pas toujours périlleuses en si délicales matières, je dirais qu'au fond, dans la plupart des esprits de notre temps qui sont retenus encore par les prestiges de cette doctrine, le panthéisme est un naturalisme qui essaie de se faire illusion à soi-même, un naturalisme enthousiaste. Le matérialisme est un naturalisme nu, sans illusion et sans rcve, l'athéisme sans phrases ; le panthéisme de nos contemporains est un naturalisme poétique, presque religieux.
Il ne faut pas s'en étonner. Quand le ma térialisme se colore, s'échauffe, dans une imagination vive, dans une âme capable d'exaltation, par un changement insensible il devient presque aussitôt une sorte de panthéisme. J'ai eu déjà l'occasion d'analyser ce fait psychologique à propos de Lucrèce et de Diderot \ Matérialistes dans le dessein général de leur doctrine, en réahté ils