X. La Philosophie de Gœthe, p
cessent de l'être quand ils la développent avec toute leur chaleur d'imagination. Chez eux, la conception de la nature, réduite au pur mécanisme, ne tarde pas à s'effacer peu à peu, à disparaître devant la conception d'une certaine puissance universelle de vie, éternellement féconde, éternellement en acte, principe actif qui élabore sans trêve la substance du monde. Cette sorte d'instinct artiste qui dispose les types et les formes, cette espèce d'âme plastique de l'univers ressemble bien à la finalité des panthéistes, à cette raison universelle, immanente, à cette pensée captive qui cherche à s'affranchir du chaos et des ténèbres de la matière primitive en l'organisant. La doctrine matérialiste subit ainsi dans les intelligences enthousiastes une véritable transformation. Avec un degré d'enthousiasme de plus ou de moins, on peut rendre compte des diversités qui se produisent dans la manifestation de la même doctrine, selon que des esprits exacts, mathématiques, s'en tiennent rigoureusement à la conception des propriétés et des lois de la matière, ou que des
esprits ardents, doués d'une sensibilité exaltée et d'une imagination puissante, la transforment en une sorte de naturalisme poétique très-rapproché du panthéisme.
Voici un autre fait du même ordre qui se produit avec éclat autour de nous dans le monde intellectuel et qui porte avec lui un enseignement irrécusable. Dans ce grand travail de décomposition d'idées auquel nous assistons depuis une vingtaine d'années, dans celte crise que traverse la pbilosoph e spiritualiste et qu'il serait inutile de nier systématiquement, comme il serait puéril de l'exagérer par des alarmes insensées, de quel côté et dans quelle direction se sont portes les esprits dissidents qui en grand nombre ont déserté l'asile des anciennes doctrines ? Dans deux directions sensiblement différentes, sinon contraires. La science s'est faite positiviste, la poésie est devenue panthéiste. Ce sont là les deux grands traits par lesquels je pourrais marquer la dispersion , l'anarchie qui s'est produite dans la région des esprits. Tandis que l'esprit matériahste s'emparait en maître de
la direction des sciences naturelles et manifestait ses conquêtes successives par l'audace croissante de ses négations , l'imagination française subissait profondément dans la poésie et dans le roman rinfluence de ces vagues et brillantes doctrines qui répandent à flots, comme d'une source intérieure et intarissable, le divin dans la nature. Il y aurait tout un chapitre curieux à écrire sur cette invasion du panthéisme dans l'imagination au dixneuvième siècle ; il y aurait à recueillir dans l'œuvre des poètes et des romanciers les plus illustres de notre temps les témoignages d'autant plus significatifs de cette conquête que les témoins appelés par nous sont dans une sorte d'innocence relative et comme d'ingénuité philosophique, subissant l'empire de certaines tendances et de certaines idées sans bien s'en rendre compte à eux-mêmes. Evidemment c'est à cette origine qu'il faut rappoi'ter ce mysticisme de la nature qui se lé vêle par ces vagues extases, par ces ivresses, par cet abandon à la spontanéité, à la genialité qui est en chacun de nous, selon Gœlhc,
la révélation d\m infaillible instinct, et qui devient si facilement dans les esprits moins forts et moins surs d'eux-mêmes la théorie de l'inspiration incohérente, sans règle et sans responsabilité. C'est à la même source qu'il faut également rapporter ces apothéoses de la passion divinisée, considérée comme l'oracle de la vraie moralité, comme la loi de Dieu, et qui créent dans le gouvernement de la vie la même irresponsabilité que chaque écrivain revendique dans le gouvernement de son génie. De là enfin (et dans ce cas l'influence serait heureuse si les conséquences n'étaient pas poussées à l'excès) le sentiment si énergique et si puissant des beautés, des splendeurs, des harmonies de la nature, la contemplation du monde que l'on voit s'épanouir comme un vaste oi'ganisme, animé d'une vie immense et une, se développant par un progrès intérieur, gravissant cette échelle de l'infini qui se perd dans la splendeur confuse du rêve. IN 'est-ce pas encore ce panthéisme inconscient qui a marqué d'une si profonde em-
preinte le style poélique de notre temps ? C'est lui qui a rompu l'équilibre entre les facultés diverses au profit de l'imagination, la maîtresse presque unique dans la littérature contemporaine et qu'un heureux privilège dispense aujourd'hui de rendre ses comptes à la raison. L'abus de la couleur, l'effacement de plus en plus marqué de la ligne, l'idée nette disparaissant dans l'éclat redoublé de limage, l'excès des métaphores brillantes^ je ne sais quel chaos lumineux d'où il sort plus d'éblouissement que de pensée^ à ces traits vous pourrez reconnaître le style de nos principaux poètes et de quelquesuns de nos principaux romanciers, et je ne crains pas de dire que c'est un style panthéiste.
De tous ces faits il ressort clairement à nos yeux que la doctrme de la nature divinisée est devenue de nos jours un compromis entre le matérialisme et le spiritualisme, doctrine de rcveurs, d'enthousiastes et, de poètes, et que l'esprit froidement logique de notre temps finira par abandonner ce compromis aux in-
telligcnces que la force de rimagination retient encore dans les prestiges du divin, quand elles ont cessé de croire au principe du divin, quand elles le déplacent en le cherchant dans l'imparfaite réalité du monde. En un sens, dans le sens de la logique pure, la prédominance du matérialisme est un progrès, puisqu'elle est une simplification. Sauf chez les poètes, le panthéisme est sensiblement en décadence parmi nous. 11 n'est plus ce qu'il a été, la doctrine en faveur parmi les dissidents du spiritualisme. Il a marqué la transition et fait le passage entre deux doctrines opposées. Si son empire poétique se prolonge, son rôle philosophique est achevé. L'esprit scientifique élimine de plus en plus les dernières influences de la philosophie hégélienne et spinoziste pour se concentrer dans le positivisme, qui n'est que l'empirisme pur, refusant de conclure, ou dans le matérialisme, qui est un positivisme dogmatique, acceptant les dernières conséquences de son principe. J'ai déclaré qu'il y a là un progrès philosophique. Triste progrès sans doute, qui repré-
seule une diminution sensible, un abaissement de l'esprit métaphysique. Malgré tout, je maintiens le mol. parce qu'à mon sens il y a progrès quand les attitudes deviennent nettes. 11 y a toujours avantage à faire disparaître les doctrines intermédiaires, qui ne servent qu'à perpétuer les équivoques et les malentendus. I>a thèse matérialiste, l'athéisme dogmatique reste seul en face de nous. C'est lui seul que nous aurons en vue dans la suite de ce livre, où les termes du débat qui divise les intelligences de notre lemps pourront être au moins nettement posés, le champ de balaille circonscrit, l'objet de la discussion bien défini.
CnAPlTPiE VI.
Du principe du matérialisme scientifique. — D'une coutradiction inhérente à ce principe.
L'école matérialiste que nous avons essayé de définir se présente devant l'opinion sous les auspices de la science positive. Il importe de lui enlever le bénéfice de ce patronage usurpé , en montrant que le véritable esprit de la méthode expérimentale n'est pas avec ces nouvelles doctrines. C'est engager fort indiscrètement les sciences positives que de leur faire prendre parti dans un ordre de problèmes où la neutralité est pour elles plus que de convenance, je veux dire d'obligation absolue et de strict devoir.
Une critique définitive consisterait a parcourir successivement toutes les propositions dont se compose la doctrine matérialiste et à montrer par une analyse exacte l'alliage équivoque d'observation et d'hypothèse qui est au fond de chacune d'elles. On examinerait rigoureusement la signification des faits invoqués, on en réduirait la vraie portée, on les interrogerait sans idée préconçue, et je me tiens pour assuré qu'on arriverait sans trop de peine à établir que ces faits interprétés comme ils doivent l'être ne comportent pas les conclusions dogmatiques qu'on leur impose. On ferait ainsi une œuvre utile, efficace, en essayant de rompre une fois pour toutes le lien artificiel entre de simples vérités de fait et un système qui se résout à l'analyse en un ensemble de conjectures. C'en serait fait de la prétention scientifique du matérialisme, qui en est le plus grand prestige, s'il devenait manifeste que de la base au sommet ce système (car c'en est un) ne s'élève que sur Va priori et ne se construit que par la spéculation pure. ]N'ous ne serons désavoué par
aucun savant de l'école expérimentale, c'està-dire par aucun savant sans parti pris^ si nous avançons que dans l'étal actuel des sciences, aucune donnée positive n'autorise des conclusions semblables à celles du matérialisme sur le problème des origines et des fins, sur celui des substances et des causes; que cela même est contradictoire à l'idée de la science expérimentale; que cette science nous donne l'actuel, le présent, le fait, non le commencement des choses, tout au plus le comment immédiat, les conditions prochaines, très-différentes des vraies causes ; enfin que du moment où le matérialisme devient une négation expresse et doctrinale de la métaphysique, il devient par là même une autre métaphysique; il tombe aussitôt sous le contrôle de la raison pure dont on peut se servir librement pour critiquer ses hypothèses comme il s'en sert lui-même pour les établir et les lier entre elles.
Notre intention n est pas de remplir ici ce plan trop vaste. Nous devons nous borner à un point unique dans cette immense carrière
de problèmes tour à tour abordes et résolus par le matérialisme nouveau. Est-il exact de dire que la conception fondamentale du matérialisme soit le résultat direct, nécessaire de la métbode expérimentale, au même titre qu'une loi de la physique et de la physiologie ? Sur quels faits positifs, démontrés, a-t-on la prétention d'établir, en même temps que la négation de Dieu, la thèse de l'éternité de la matière et de la puissance absolue qu'on lui accorde pour produire et transformer toutes choses? Ce ne sont là que les formes variées d'une seule et même question.
Avant tout, il importe de distinguer par des caractères précis, irréfutables, ce qui est à priori et ce qui ne l'est pas. Cela revient à déterminer la nature et les conditions de la méthode expérimentale. Les faits, l'observation, l'expérience, voil.i ce que l'on invoque contre les principes de la vieille métaphysique. Essayons de nous entendre sur la signification de ces mots. Quelques définitions nous mettront plus à même d'examiner, en connais-
sance de cause, si la philosophie nouvelle ne se fait pas d'étranges illusions sur la nature des facultés qu'elle emploie, sur le caractère des procédés par lesquels elle a construit, par conséquent sur la valeur scientifique de ses résultats. Nous ne pourrons en pareille matière choisir un guide plus sûr qu'un savant illustre qui a pu dire, sans crainte d'être démenti par un seul homme de son temps, que cette définition de la méthode expérimentale était le fruit d'une vie scientifique absolument consacrée de la manière la plus désintéressée à la recherche de la vérité'. Ce n'est que justice de reconnaître que l'esprit le plus pur de la méthode a dirigé l'emploi et les applications variées de cette longue existence qui a reçu en illustration de la science le prix du dévouement qu'elle lui a donné. M. Ghevreul a pu se rendre à lui-même ce témoignage que tous ses travaux n'ont été entrepris qu'avec l'intention expresse de dé-
1. Histoire des connaissanets chimicjnts , par M. Chevreul, membre de l'Insiitut, t. I.
terminer l'exacl degré de certitude de chacun de leurs résultats. Nous pouvons donc nous fier à celte autorité éprouvée. Si elle ne renouvelle pas la méthode, elle en fixe du moins l'essence et en détermine les conditions avec une précision qui n'est pas inutile au milieu des obscurités et des malentendus dont nous sommes enveloppés.
Il faut toujours en revenir à un exemple, et si cet exemple est très-connu, il n'en vaudra que mieux pour mettre dans tout son jour la définition cherchée. M. Chevreul cite à l'appui de sa définition les recherches relatives à la découverte de la pesanteur de l'air par Galilée, ToriceUi et Pascal. Il y a là en effet un type parfait de la méthode expérimentale. Qu'y trouvons-nous ? A l'origine et avant toute tentative de la vraie méthode, une des applications les plus connues de la méthode à priori dans l'ordre des vérités naturelles, ce principe célèbre de la physique ancienne, que « la nature a horreurdu vide. » Quelle preuve les anciens donnaient-ils de cette prétendue loi? Aucune. La mclbode à priori procède ainsi
dans l'explication des phénomènes du monde extérieur : Étant donné un phénomène, elle invente un principe pour jbu rendre compte, sans s'inquiéter d'en démontrer l'exactitude. Que fait au contraire la méthode à posteriori^ ? Un phénomène frappe vos sens, vous l'observez avec l'intention d'en découvrir la cause, et pour cela vous en supposez une dont vous cherchez la vérification en instituant une expérience. Si l'hypothèse n'est pas fondée , vous en faites une nouvelle que vous soumettez à une nouvelle expérience, et cela jusqu'à ce que le hut soit atteint, si toutefois létat de la science le permet. Tout cela ne se retrouve-t-il pas exactement dans l'exemple que nous avons pris ? La question faite à Galilée par les fontainiers de Florence, voilà le point de départ, voilà le
1. Pour ne pas compliquer la question, nous demandoiis à M. Chevreul de ne pas tenir ronipte en ce moment de la disiinction qu'ii établit entre ces deux qualifications : méthode expérimentale et méthode à posteriori expérimentale, tout en tenant le plus grand compte de l'élément logique de la vérification qu'il prétend marquer par ce redoublement d'expressions.
phénomène saisi dans son apparente singularité et transmis par l'observation ignorante à l'observation savante. Toricelli observe le fait avec l'intention d'en découvrir la cause ; il on suppose une dont il cherche la vérification ; le raisonnement le conduit à instituer l'expérience du baromètre. L'expérience instituée juge l'hypothèse de Toricelli et la confirme. Cependant Pascal intervient à son tour; il agit comme si l'hypothèse n'était pas fondée, il la soumet à une contre -épreuve, suite d'un nouveau raisonnement, et l'expérience du Puy-de-Dôme vient vérifier avec éclat l'explication de Toricelli. Dans toutes les grandes découvertes obtenues par la méthode expérimentale , vous découvrez invariablement ces trois phases successives, ces trois éléments liés entre eux : ]° 1 observation d'un phénomène; 2" le raisonnement, dont le but est de découvrir la cause immédiate du phénomène; 3" l'expérience, pour contrôler la conclusion du raisonnement'.