‹ Le matérialisme et la scienceChapitre 24 sur 39 · Histoire des connaissances chimiques^ p · texte numérisé non relu

Histoire des connaissances chimiques^ p

cher le caractère rigoureux de la méthode expérimentale. Quand une école philosophique se recommande expressément des principes de cette méthode et de sa fidélité à ces principes, quand en même temps elle prend son point de départ dans l'cbservation exclusive des phénomènes matériels et sa mesure dans l'exactitude de la perception sensible, il ne peut être question que des règles spéciales qui président à l'élaboration des sciences physiques. Confirmation sensible de chaque proposition, de chaque assertion, de chaque loi, vérification par l'expérience, déterminisme absolu, hors de là il n'y a pas de connaissances véritablement positives. Nous avons le droit d'exiger que les partisans exclusifs de l'observation se montrent rigoureusement fidèles aux conditions qui en garantissent l'exactitude. Quand on invoque les faits sensibles comme lunique autorité, c'est bien le moins que l'on prenne contre soi-même toutes les précautions possibles pour véri fier les i nd uctions qu'ils suggèrent et que l'on se soumette à toutes les conséquences de son principe.

La question, telle qu'elle se pose d'ellemême, se réduit à ces termes très- simples : le matérialisme ne se constitue que par une certaine solution, une solution négative donnée au problème de l'origine du monde. Or, ce problème est, par essence, insoluble à la méthode expérimentale. N'est-il pas évident que les données mêmes du problème sont irréductibles à des faits d'expérience sensible, par conséquent réfractaires aux conditions de vérification que cette méthode comporte et sans lesquelles il n'y a rien qu'un vague et stérile empirisme ou qu'un dogmatisme également vain ? Cette évidence est de telle nature qu'il n'y a pas à démontrer une pareille proposition, mais seulement à la développer.

Des trois éléments qui constituent la méthode expérimentale, l'observation d'un phénomène, le raisonnement dont le but est de découvrir la cause immédiate du phénomène, l'expérience instituée pour contrôler la conclusion du raisonnement, c'est ce troisième élément qui ne peut trouver sa place dans une argumentation ayant pour objet les questions

(l'origine. Or, c'est cet élément de contrôle expérimental qui est le signe dislinclif de la connaissance positive. J'observe une série de phénomènes; ils suggèrent en moi l'idée d'une explication possible, un moyen quelconque de me rendre compte à moi-même, par un raisonnement plus ou moins compliqué, de leur mode de formation. Voilà bien les deux premières parties de la méthode expérimentale : l'observation d'un fait et le raisonnement qui a pour but de découvrir la condition de ce fait. Mais ce n'est là que le début de la méthode. Où se marque la place du troisième élément, la vérification sensible du raisonnement, qui doit me donner la preuve positive que mon interprétation est exacte? Ce troisième élément fera éternellement défaut à l'origine de toute philosophie, quelle qu'elle soit. Conçoit-on bien l'absurdité d'un rêveur qui prendrait à tâche de vérifier par une expérience un raisonnement tendant à prouver que le monde a commencé ou qu'il n'a pu commencer? Il faut, à cette hauteur et dans cet ordre de pioblèmes, se contenter delà raison; fions-

nous à elle, allons aussi loin qu'elle peut nous conduire, j'y consens; mais n'espérons pas follement que l'expérience vienne jamais nous fournir quelque moyen de contrôle positif et sensible pour nos vues et nos inductions rationnelles. Ne nous faisons pas à nous-mêmes l'illusion antiscientifique d'imaginer que de quelque combinaison inattendue de phénomènes, de quelque expérience nouvelle sur les propriétés de la matière puisse jaillir à nos yeux la clarté souveraine d'un fait décisif, d'un critérium expérimental qui illumine tout d'un coup le mystère des origines et les ténèbres où s'agitent les antinomies deKant,

Les matérialistes, dans cet ordre de questions, s'en réfèrent toujoui's à un postulat exprimé ou sous-entendu. Ils partent de cette donnée que ce qui existe a toujours existé, dans sa forme actuelle, avec ses propriétés fixes et ses lois déterminées, ce qui est précisément en question. C'est un principe qu'ils demandent ou qu'ils supposent qu'on leur accorde. Comment vérifier par l'expérience si quelque chose a pu être avant la matière de l'expérience, en

deliors des conditions qui lui sont applicables ? On peut s'étonner dès lors que certains matérialistes prétendent fonder leur doctrine sur les règles les plus exactes de la méthode positive. Ils sont dupes, à mon avis, des faits qui servent de point de départ à leur raisonnement. Parce qu'ils partent de quelques phénomènes exactement observés, ils s'imaginent satisfaire aux conditions de la méthode. Ce sont des faits positifs, soit; mais cela suffit-il pour que le raisonnement qui suit cette exacte observation ait le même degré de positivité que les faits eux-mêmes ? Ces faits ont-ils le singulier privilège d'étendre jusqu'aux inductions plus ou moins arbitraires que l'on essaye d'y rattacher, la clarté irrécusable qu'ils possèdent en tant que phénomènes ?

La méthode expérimentale ne s'achève et ne se consacre que quand une série de faits nouveaux, disposés par la pensée en une expérience régulière, vient confirmer l'explication du phénomène ou la rejeter dans la région des hypothèses. Voilà ce qui manque et manquera toujours au matérialisme. 11 se prétend

expérimental quand il n'est que dogmatique. Tout raisonnement non vérifié est tenu, ai regard de la science positive, pour une hypothèse. Par quel privilège les assertions matérialistes cesseraient-elles d'être des hypothèses, puisque, par la nature même des questions qu'elles ont la prétention de résoudre, elles sont absolument invérifiables ? Distinguerat-on, comme on a essayé de le faire, les hypothèses spéculatives et les hypothèses expérimentales, c'est-à-dire plus ou moins conformes aux faits? Cette distinction sera fort arbitraire dans la pratique et n'a en soi rien de scientifique.

Un effet observé et la condition immédiate de cet effet connue, voilà tout l'emploi de la méthode positive. Comment donc pourraitelle être appliquée à des problèmes concernant les causes premières et les conditions lointaines qui échappent par leur essence même h tout moyen de contrôle expérimental? Ce ne serait pas répondre que de dire que dans la doctrine du matérialisme scientifique il n'y a pas de problème d'origine, d'histoire primitive, puis-

qu'il consiste précisément à nier les causes primordiales et par conséquent à supprimer le commencement des choses. Pour nier les causes premières aussi bien que pour les affirmer, l'autorité de l'expérience ici fait défaut. Si l'expérience ne peut prouver que ce qui est de son domaine, par là même il est évident qu'elle n'a aucun titre à nier ce qui, par la nature des questions, sort de son domaine. Enfermée par ses conditions dans les limites de l'ordre actuel, tout ce qui par hypothèse dépasse ces limites échappe à ses prises et défie son contrôle. Voici en conséquence une proposition qui a pour moi la valeur d'un axiome : toute question concernant les origines, qu'il s'agisse de la résoudre positivement ou négativement, est par ses termes mêmes une question transcendante, étrangère à la science positive qui n'est autorisée ni à l'écarter par une fin de nonrecevoir^ ni à la résoudre en un sens quelconque. Indiscutable dans la sphère des questions qui supposent l'ordre actuel des forces, des propriétés et des lois, son témoi-

gnage est de nulle valeur pour toute question qui met seulement en doute que l'ordre de choses actuel ait toujours existé.

Ici nous sommes heureux de nous rencontrer avec un penseur émiuent, M. Stuar l Mill, qui me paraît avoir posé sur ce point la question en des termes d'une clarté décisive. Bien que positiviste j)ar son éducation intellectuelle et par ses habitudes d'esprit empiriques, on sait qu'il ne se confond pas parmi les disciples dociles, résolus de suivre le maître dans toutes les applications de sa pensée individuelle. Dans une des pages de son livre sur M. Auguste Comte, traduites et censurées par M. Littré', M. Mill refuse très-nettement de suivre le fondateur du positivisme dans ses conclusions négatives à l'égard des questions d'origine. 11 établit, au grand scandale des positivistes français, que ses conclusions ne sont pas nécessairement comprises dans les prémisses de la doctrine; que rien, au point de vue du positi-

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