‹ Le matérialisme et la scienceChapitre 28 sur 39 · Histoire des connaissances chimiques , p · texte numérisé non relu

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cela suffît pour qu'il soit tel. Est-ce là une explication ? On n'y peut voir qu'une pétition de principe, le possible n'étant pour nous que l'inconnu et ce domaine se rétrécissant de jour en jour devant le progrès des sciences. Le matérialiste nous dit : « Dieu n'existe pas. La matière à laquelle sont adhérents la chaleur, la lumière, l'électricité, le magnétisme, s'est arrangée elle-même comme nous la voyons; la plante nécessaire à l'animal s'est formée la première de manière à le nourrir. Linstinct de la brute, l'intelligence, l'âme de l'homme ont animé simultanément la matière. Tout cela n'a été que le résultat de quelque composition rare et extraordinaire des éléments matériels. » — M- Chevreul, avec son expérience presque séculaire, avec sa longue et intime pratique des procédés de la science positive a le droit assurément d'être écouté quand il déclare bien haut qu'une telle affirmation blesse non-seulement ses sentiments d'homme, mais tous ses sentiments de savant. Entre mille analogies arbitrairement invoquées par les matérialistes, en voici une : les

êtres vivants, nous dit-on, ont été formés par un concours de causes purement physiques et matérielles, de même que se forment les cristaux de sel marin sous l'aclion des rayons du soleil. Mais, remarque M. Chevreul, les formes régulières que prennent les espèces chimiques par la cristallisation n'ont rien de comparable avec les êtres vivants. Elles sont le résultat de l'équilibre le plus stable de leurs molécules, quant aux circonstances oii elles s'agrègent; tandis que l'être vivant, au lieu d'un solide géométrique à facettes planes, affecte généralement des formes plus ou moins arrondies, composées de solides et de liquides, dans l'intérieur desquelles tout est mouvement; des molécules y pénètrent du dehors, pendant que d'autres molécules en sortent. La vie n'existe qu'à cette condition ; le mouvement est donc inhérent à 1 être vivant comme la stabilité au cristal, et dans l'être vivant où la matière cristallise, la maladie existe.

Les plantes et les animaux, disent encore les matérialistes, ont été produits par les cir-

constances mêmes uù la matière s'est trouvée, sans dessein prémédité d'une cause intelligente; leurs formes si variées sont autant d'effets du hasard; la faculté qu'ils ont de se reproduire avec leurs formes spécifiques originelles, les facultés instinctives qui veillent incessamment sur la conservation de la brute sans que celle-ci le sache ; enfin l'intelligence, la pensée, l'esprit, l'âme de l'homme, sont des conséquences nécessaires de ces forces variées qui tiennent la vie du hasard. « Certes nous voilà loin de la cristallisa lion ; et vos assertions manquent de cette suite, de cette contiguïté de raisonnements auxquelles la méthode expérimentale nous conduit. »

On répond que dans l'âge du monde où la vie apparut sur la terre, la nature jouissait d'une puissance qu'elle a perdue. Mais si l'on prétend rester dans la science, c'està-dire dans le connu , il faut avant tout écarter avec soin toute équivoque, toute pétition de principe ; il ne faut pas commencer par faire un roman trop commode qui consisterait à supposer la matière douée de forces

différentes de celles que nous lui attribuons ; à ces conditions seulement, dit très-bien M. Chevreul, la discussion reste sérieuse. Or, voilà ce que Ton ne peut absolument concevoir au point de vue de la science expérimentale.

L'argumentation mérite d'être conservée dans son intégrité. Assurément elle restera. — Si l'on se représente sans difficulté, dans la constitution chimique du globe, des époques où les forces de la matière agissaient dans l'atmosphère et dans l'écorce terrestre avec plus d'intensité qu'aujourd'hui, de sorte que de vastes cliaînes de montagnes étaient soulevées et que de grands cataclysmes, en (îreusant de profondes vallées, changeaient le relief des plaines, l'on ne se représente plus Tinfluence de cette puissance pour développer la vie ; car la composition chimique des corps vivants ne souffre ni une grande chaleur ni une forte électricité; elle cède même à ces forces en se simplifiant, c'està-dire en se décomposant. Les co:n posés produits sous l'influence de la vie sont gé-

néralement plus complexes que ceux de la nature inorganique; leur stabilité est moindre et leur formation fort lente. Dans cet état de choses il faudrait donc expliquer cette contradiction : comment cette nature auraitelle été à la fois assez puissante pour engendrer la vie et impuissante pour l'anéantir ? Cette intensité extraordinaire des forces de la matière que l'on suppose, est précisément incompatible, par hypothèse, avec la composition chimique des produits vivants qu'elle aurait infailliblement altérée ou détruite. Si l'on allègue que cette nature puissante n'a pas créé les espèces actuelles, mais les espèces antédiluviennes que l'on prétendrait avoir été plus fortement constituées au point de vue chimique que les autres, la science expérimentale répond encore par cette remarque que les conditions où vivaient les espèces antédiluviennes, devaient avoir les plus grands rapports avec les conditions du monde actuel, à en juger par les formes de ces espèces, par la composition des os que nous trouvons à l'état fossile, et par l'habi-

tufle de leur vie sur la terre et dans les eaux douces ou salées ; car évidemment leur constitution vitale était subordonnée a IVau : celle-ci devait être constamment liquide dans l'intérieur de leurs organes, et les principes plastiques ne pouvaient subir très-probablement une température de 75^^ sans se solidifier'. Une vie permanente, en ce cas, n'était donc possible qu'au-dessus de zéro et audessous de 75".

Il est donc avéré, par les données de la science positive, que le recours à une nature plus puissante que la nature actuelle pour expliquer la formation spontanée des êtres vivants suscite des objections plutôt qu'elle n'appuie les doctrines qui l'invoquent. A plus forte raison, si Ton considère, non plus les conditions cliimiques de la vie, mais les instincts et les facultés intellectuelles. A quelle analogie expérimentale pourrait-on recourir pour prétendre que les forces de la nature brute engendrent et l'instinct de l'animal,

1, Histoire des connaissances cInmiqueSy t. I, p. 358.

faculté dont tous les actes déuoteut la science la plus profonde comme la plus prévoyante, et l'intelligence de l'homme, et le sens moral qui lui l'évèle un ordre tout nouveau d'idées, de sentiments et de devoirs ? M. Chevreul termine cette forte et précise argumentation en déclarant qu'avec sa foi en la méthode expérimentale et son éloignement pour tout ce qui esl à priori^ il conçoit fort bien comment des esprits honnêtes, sérieux, timides, peuvent arriver à un certain doute dans les questions philosophiques, mais non comment ils pourraient arriver à l'athéisme. On ne devient athée, dit-il expressément, qu'avec une tendance antiscientifique au dogmatisme et à Va priori, et en fermant les yeux sur un ensemble de faits absolument contraires au matérialisme.

Nous avons pensé que le témoignage d'un savant aurait une grande valeur dans cette question spéciale, qui consiste à savoir si l'esprit de la méthode expérimentale est vraiment contraire au principe de l'existence de Dieu. Nous sommes heureux d'avoir pu con-

firmer le résultat de nos propres réflexions par une autorité scientifique, juge et témoin irrécusable des procédés , des application? de la méthode expérimentale et même des analogies les plus délicates avec cette méthode.

Toutes les raisons invoquées à l'appui de la thèse négative contre l'existence de Dieu se réduisent à ces deux arguments, toujours les mêmes sous la forme variée qu'on leur donne : l'immutabilité des lois de la nature et l'absence de plan dans la constitution de l'univers. Une expérience suivie pendant plus de dix siècles, nous dit-on, a convaincu l'observateur que tout ce qui arrive et est arrivé se produit d'une manière naturelle, c'est-à-dire qu'il n'y a d'autre condition à l'apparition des phénomènes que la rencontre des éléments matériels existant de toute éternité et des forces physiques qui leur sont immanentes. Aussi loin que pénètre l'observation scientifique, elle ne rencontre que de la matière soumise à des lois fixes. L'histoire du monde, c'est la physique. Partout où il a pu contrôler librement

les faits, l'esprit scientifique a constaté qu'il n'y avait ni exception quelconque ni dérogation momentanée à l'immutabilité de ces lois. Xulle part il n'a pu saisir un acte d'arbitraire, sous quelque nom qu'il se déguise, miracle ou providence particulière; nulle part une seule trace de volonté distincte de ces inflexibles lois. Or s'il est vrai que ces lois gouvernent et qu'elles excluent toute autre intervention, tout acte personnel quel qu'il soit, de quel droit supposer qu'il existe quelque part un pouvoir transcendant, une raison séparée de la nature ? A quoi bon faire les frais d'une hypothèse mystique et supposer l'existence d'un dieu fainéant , si son inutile volonté s'identifie étroitement aux lois de la physique et qu'elle se confonde avec la nécessité ?

On croit cet argument solide puisqu'on le répète à satiété. L'est-il en effet? Nous serons très-bref sur ce point, ayant entrepris non pas de réfuter directement le matérialisme, mais de donner la preuve qu'il procède à priori j contrairement à toutes ses prétentions. Nous ne toucherons pas, même en pas*

sant, à la question des miracles que le matérialisme a surtout en vue quand il établit l'immutabilité des lois de la nature. Celte question appartient à l'ordre tbéologique et n'a que faire incidemment dans une discussion métaphysique sur les causes premières. Mais en nous maintenant rigoureusement dans le point de vue où nous nous sommes placé en commençant cette discussion, il ne serait pas difficile de faire voir, ici encore, que ce raisonnement des matérialistes n'est qu'une induction très-arbitraire à l'occasion de certains faits exacts sans doute dans leur généralité, bien observés, mais dont l'interprétation reste en dehors de toute vérification positive. Peut-on établir scientifiquement que l'immutabilité des lois, c'est-à-dire, en définitive, Tordre dans le monde, a pour conclusion nécessaire le rejet d'une cause intelligente? Vous constatez que les lois sont immuables, dironsnous aux matérialistes. Nous le constatons comme vous, mais nous interprétons ce fait d'une autre façon que vous. Au lieu d'en inférer comme vous que ces lois immuables suf-

fisent h rendre compte d'elles-mêmes, nous en inférons que l'ordre qu'elles révèlent suppose un ordonnateur suprême. Sur le même fait deux interprétations contraires se produisent. Qui les jugera ? La raison, seul arbitre en ce genre de questions. La vérification expérimentale n'aboutirait qu'à contrôler inutilement une seconde fois l'exactitude des faits observés, elle ne nous apporterait aucune lumière sur l'explication même des faits. Ce qu'il faudrait que le matérialisme démontrât, c'est l'incompatibilité absolue entre l'idée d'une cause intelligente et Tordre du monde qui se maintient par la fixité des lois. Mais c'est ce qu'il ne fera pas, et pour cause. Le premier dogme du spiritualisme est le dogme d'une intelligence suprême, laquelle est exclusive du désordre, étant le principe même de l'ordre. La métaphysique n'a jamais admis que Dieu, en créant le monde, se fût réservé le droit de changer arbitrairement l'essence de la matière, c'est-à-dire ses propriétés et ses lois. Elle n'a jamais songé à introduire le caprice au cœur des choses. Dieu ne peut-il exister

que si l'on prouve qu'il passe son temps à déconcerter Tordre dont il est l'auteur ? I.e dieu que nous concevons avec Platon, c'est l'éternel géomètre, ce n'est pas et ce ne peut pas être un personnage fantasque, je ne sais quel roi de théâtre, révélant sa présence par des coups d'Etat injustifiables sur la nature et mesurant son pouvoir au désordre, c'est-àdire à la déraison.

Mais à coté de cette induction au moins très-risquée du matérialisme, il importe de noter une observation incomplète et la suppression arbitraire d'une série de faits. Les matérialistes affirment bien au delà de ce que lenr donne l'expérience lorsqu'ils prétendent qu'il ne se produit dans l'espace et dans le temps aucun phénomène en dehors des lois physiques et du mécanisme universel. C'est supposer résolue dans le sens de la négation pure une question bien grave , celle de la liberté morale dont on n'hésite pas à faire une pure dépendance et comme la forme humaine de la nécessité. Mais si les matérialistes se trompent, si, conformément à l'ex-

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j.érience intime, l'homme est vraiment libre, d'une liberté non subjective et idéale, mais efficace et réelle, dès lors se déroule devant nous une série de conséquences, une série de faits complètement inexplicables par le mécanisme et qu'il faut bien cependant concilier d'une manière quelconque avec l'immutabilité des lois, puisque ces faits coexistent avec les lois. Il n'est donc pas vrai, comme on le prétend, que l'histoire du monde se résume dans la physique. Il faut faire une part et une large part à l'initiative de l'homme qui insère son acte libre dans la chaîne des causes matérielles. Sans doute nous ne coupons pas brusquement la trame de la nécessité physique, nous en mo dlfions cependant d'une certaine manière l'invisible tissu. Nous ne changeons pas la quantité du mouvement dans le monde, nous n'en créons pas, mais nous pouvons en changer le cours, en modifier la direction. Qui pourrait calculer, depuis que la vie humaine est éclose sur la surface du globe, la somme des effeti de cette activité ? Qui pourrait évaluer la résultante produite dans le monde par le con-

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