V0 LE MATÉRIALISME
cours de ces deux séries de forces, les forces aveugles et la force humaine , et décomposer cette résultante dans ses éléments? Et cependant les lois mécaniques n'en subsistent pas moins dans leur inflexibilité, bien que la liberté humaine s'y mêle d'une certaine façon et modifie non la quantité, mais la direction du mouvement physique. Le monde de la liberté morale et le monde de la nécessité physique se sont ainsi développés concurremment depuis plusieurs milliers d'années intimement fondus l'un dans l'autre, pénétrés l'un par l'autre, mêlés dans un résultat ommun. J'estime que l'immutabilité des lois de la nature n'est pas plus inconciliable avec l'existence de Dieu que le mécanisme universel n'est incompatible avec la liberté de l'homme. Ce sont des problèmes du même ordre, complètement réfractaires à tous les procédés de la méthode expérimentale et ([ui ne peuvent trouver de solution que dans les principes de l'ordre métaphysique. Si c'élait l'occasion et le lieu de rechercher par quel nœud secret peut se faire le lien entre les
deux mondes^ le monde physique et le monde moral, je dirais que dans rhypolhèse où Dieu existe, je conçois qu'il agisse d'une certaine manière, sans porter atteinte à l'immutabilité des lois, comme j'expérimente chaque jour que l'activité libre de l'homme se mêle à leur action fatale, sans la détruire ni la suspendre un seul instant. Si l'homme a le singulier privilège de modifier la série des faits physiques en y intercalant son acte libre et de changer par là non la quantité, mais la direction du mouvement, n'est-ce pas pour nous comme un grossier symbole de ce que peut être le mode d'action d'une cause transcendante touchant d'une manière infiniment subtile les grands ressorts de la machine cosmique et imprimant au mouvement, sans en violer les lois et même en conformité parfaite avec elles, des changements de direction insensibles, dont sortent les plus grands effets, par exemple les actes successifs de la création ou même (car celte donnée admet toutes les hypothèses possibles) la lente métamorphose des Hres et le développement graduel du monde ?
Ainsi entendue, la causalité suprême n'est pas établie en contradiction avec les lois physiques qu'elle a inscrites dans l'essence même de la matière en la créant. Au contraire, elle n'atteint ses grands desseins qu'en y faisant concourir ces lois mêmes qu'une critique superficielle lui oppose, et nous pressentons de loin un merveilleux accord insaisissable aux analyses humaines, mais non aux intuitions pures de la raison, entre les causes matérielles qui sont les conditions des phénomènes, et les causes finales, qui sont à la fois des intentions et des résultats.
Il n'y a donc aucune incompatibilité entre ces deux faits : d'une part, l'existence d'un dieu ayant créé et gouvernant le monde ; d'autre part, l'immutabilité des lois de la nature. Si Dieu existe, son existence et son action se concilient parfaitement avec l'existence et l'action des lois qui ne sont que l'ordre dans la nature. La question doit se transformer; elle revient à examiner directement, non par une induction plus ou moins détournée, si Dieu existe, c'est-à-dire s'il a
mis quelque part dans l'organisation du monde la maïque de sa pensée, ou au contraire si tout s'explique sans lui. Il y a quelque chose de puéril à exiger que nous produisions une trace d'intervention personnelle dans le monde réglé des phénomènes et que nous révélions l'action du créateur par ses caprices. Dieu est l'ordre même puisqu'il est raison. — Mais il est très-scientifîque de se demander s'il y a quelque marque des desseins imprimés dans la création, s'il y a quelque preuve manifeste d'intentions réalisées, d'un plan concerté, suivi, d'où l'on puisse conclure à une cause intelligente.
C'est ici que le matérialisme a fait son plus grand effort. Il a bien senti que, ce point emporté, la théodicée tomberait du coup. S'il était vrai qu'on parvînt à démontrer l'absence complète de marques d'un dessein suivi dans le monde, il n'y aurait plus de base dans l'ejcpérience où puisse s'appuyer la raison qui cherche Dieu et qui ne trouverait dans Tinfîni de l'espace et du temps qu'un concours aveugle de forces. L'harmonie apparente qui
règne dans le monde, nous dit-on, est un pur résultat des lois physiques, lesquelles tantôt paraissent agir conformément à des fins déterminées, tantôt révèlent leur mode d'action purement mécanique en se mettant en contradiction avec toutes les lois de la morale ou de la raison . L'instinct créateur delà nature est tellement aveugle et dans une telle dépendance des circonstances fortuites et extérieures, qu'elle donne souvent naissance aux productions les plus absurdes, si on les juge au point de vue d'une volonté raisonnable. On voit parfois cette nature en proie à une fécondité souvent inutile, nuisible même, impuissante d'ailleurs à éviter ou à vaincre le moindre obstacle qu'elle rencontre, atteignant souvent le contraire de ce que logiquement il nous semble qu'elle devrait atteindre. Si elle est troublée dans ses procédés par des accidents extérieurs, elle commet des fautes sans nombre et des bévues ridicules. S'il y avait un Dieu, verrions-nous de pareilles choses ? Tout ne seraitil pas logique, harmonie, beauté, sagesse, conformité au but? Peut-on croire qu'une
cause qui agit d'une manière si visiblement mécanique et aveugle, en dehors de toute idée théologique de bonté, de bienveillance, de paternelle tutelle, que cette cause soit un être, une volonté, une raison? On ne peut voir dans cette prétendue cause qu'une résultante des forces physiques et des circonstances variées dans lesquelles ces forces agissent sans repos, modifiant, métamorphosant, pétrissant, modelant en mille figures diverses, dans des combinaisons sans fin, l'éternelle et indifférente matière.
Depuis Epicure jusqu'à M. Bûchner, l'argument n'a pas varié, et s'il s'est enrichi h travers les siècles d'une multitude d'exemples nouveaux, au fond il est resté le même, dogmatique, à priori, invérifiable. C'est uniquement à ce point de vue que nous voulons le considérer ici. On cite la multitude des cas oii la nature agit contrairement aux seules fins que nous puissions concevoir. Cela revient à dire que dans un nombre infini de cas nous ne pouvons comprendre le but que poursuit la nature, ce qui est incontestable. Je ne
sache pas de métaphysicien ou de théologien infatué qui de nos jours prétende donner la raison de tous les phénomènes. Mais quelle preuve positive le matérialisme peut-il fournir à l'appui de sa conclusion? Sur quelle expérience appuie-t-il cette opinion que ces fins qui nous échappent n'existent pas ? J'admets qu'elles soient au delà et au-dessus de notre intelligence. Cela prouve uniquement contre la raison humaine, non contre la science divine dont notre raison assurément n'est pas la mesure. L'inexplicable abonde dans l'univers ; il est partout, sous nos yeux, à la portée de nos mains; nous le rencontrons à chaque pas. Si l'on veut que Dieu n'existe qu'à la condition d'agir comme agirait un homme à sa place, ce n'est pas nous qui concevons Dieu ainsi et qui le faisons à notre image. Cet anthropomorphisme grossier est le fait de nos adversaires; nous le laissons à leur charge. Ce que nous voulons établir, c'est que tous les faits négatifs dans cette question des causes finales n'ont aucune valeur au prix d'un fait positif, précis, bien analysé.
Un fait négatif ne prouve en bonne logique expérimentale qu'une chose, l'impossibilité pour 1 homme de l'expliquer conformément à sa constitution intellectuelle. 11 ne trahit pas l'absence de Dieu, mais les limites de notre intelligence. Au point de vue expérimental, il ne signifie pas autre chose que cela, notre ignorance. Un fait positif a une tout autre valeur. 11 nous révèle une cause intelligente par une analogie naturelle qui est une loi de notre raison. L'harmonie, par exemple, entre la constitution organique de l'œil et les lois de la lumière, d'où résulte l'acte de la vision^ c'est un de ces faits inexplicables dans l'état actuel de la science par toute autre raison que la volonté expresse d'atteindre un certain résultat, volonté marquée par l'appropriation des moyens à la fin. Les explications si savantes de M. Darwin sur ce point n'ont pu triompher de l'évidence delà finahté, aux yeux mêmes de juges prévenus. N'avons-nous le droit d'en rien conclure ?
Prenons pour arbitre l'esprit de la science expérimentale. S'il est vrai que le monde
inorganique reste en dehors de toute explication possible pour les causes finales, je ne risque pas d'être démenti en disant que le monde organique, dans sa généralité et surtout dans la sphère de ses phénomènes les plus élevés, est inexplicable au contraire sans la finalité; j'ajoute que la multitude des faits négatifs ne doit pas l'emporter sur la certitude positive qui sort à flots de l'étude d'un seul cas déterminé. M. Claude Bernard, nous le savons, le déclare hautement malgré ses scrupules de savant, malgré sa circonspection philosophique, s'arrachant par le pur attrait de la vérité aux pentes secrètes qui inclinent sa pensée vers les explications exclusives du déterminisme scientifique. En étudiant l'être vivant dans l'individualité de son organisme et dans la solidarité des parties composantes, il n'hésite pas à conclure en faveur de la thèse que nous avançons : « Le physiologiste, nous dit-il expressémeni, est porté à admettre une finalité harmonique et préétablie dans le corps organisé dont toutes les parties sont
solidaires et génératrices les unes des autres \ » N'est ce pas avouer delà manière la plus irrécusable que ridée seule de l'organisme implique la considération du plan , c'est-à-dire d'un concert d'intentions liées entre elles dans un résultat commun? Que valent, près d'une déclaration pareille, tous les faits négatifs, c'est-à-dire les preuves multipliées à l'infini de notre ignorance? La science çst comme un tribunal. Mille témoins partis des points divers du monde scientifique viennent déposer successivement de ce qu'ils ont vu, de ce qu'ils ont compris. Qu'importe que plusieurs déclarent qu'ils n'ont pu saisir, dans les régions spéciales qu'ils ont explorées, la trace d'un dessein suivi, d'une intention, si un seul se lève et, au nom de l'expérience la plus savante, rendant un compte détaillé des faits qu'il a constatés dans son domaine scientifique, s'écrie : « Moi j'ai vu, moi j'ai compris! ») Ce témoin irrécusable, c'est la physiologie, et je ne doute pas que la vraie science,
1. Introduction à P Etude de la méder/me expérimentale^ t. I", p. 154.
si elle est sans parti pris, ne tienne en singulière considération ce témoignage explicite et ne conclue comme nous. Oui, un fait comme l'organisme met hors de doute la finalité. Or, si la finalité existe sur un seul point, une induction raisonnable nous autorise à conclure qu'elle existe ailleurs , là même où nous sommes incapables de la saisir.
Recueillons ici encore un aveu précieux de ce savant et profond critique, M. Stuart JMill. Il est loin de repousser d'une manière absolue l'idée de la finalité. Il établit même le droit pour chacun de former son opinion sur la question des origines a conformément au poids qu'il attache aux analogies dites marques de dessein. La valeur de ces marques est à la vérité une question pour la philosophie positive; mais ce, n'en est pas une sur laquelle les philosophes positifs doivent être nécessairement d'accord*. » M. Littré n'admet pas une pareille concession. Il ne cache pas Teffroi scientifique que lui cause le retour