M. A. Comte et M. Stv.crt M'ill, par M. Littré
inopporluu de ces marques de dessein perpétuellement renouvelées dans la structure des mondes, dans le mouvement des astres, dans l'appropriation de notre planète, dans l'organisation des êtres vivants. De telles marques de dessein ne peuvent être autre chose que des actes d'intervention incessante de la cause première. Or le principe de la philosophie positive repousse absolument, nous dit-on, les interventions et n'accepte que les lois. La valeur des marques de dessein, c'est tout simplement la doctrine de la fmahté. Cette doctrine illusoire et chimérique, chaque science particulière l'a convertie en une doctrine positive comme sous le nom de principe des conditions d'existence, principe qui bannit toutes les interventions; c'est la dernière boi'ne à laquelle la connaissance humaine puisse atteindre; si l'on va au delà, on quitte à la fois la science et la philosophie Il semble pourtant, malgré cette énergique protestation, que la loi des conditions d'existence ne suffise pas toujours et n'explique pas tout, même aux yeux de M. Littré. Le
chef du positivisme français déclare quelque part « qu'il faut reconnaître dans la matière organisée la propriété de s'accommoder^ de s'ajuster à des fins. » Ici apparaît autre chose que la loi des conditions d'existence; c'est, à ce qu'il semble, la doctrine même de la finalité, mais une doctrine qui élude la conclusion naturelle en faisant de la finalité une propriété delà matière organisée. Reste à savoir laquelle de ces deux inférences est la plus conforme à l'esprit de la méthode expérimentale : celle qui en relevant les marques de dessein dans l'organisation d'un corps vivant conclut à une cause intelligente, ou celle qui aboutit à un raisonnement comme celui-ci : « 11 v a dans l'organisation de la matière des traces évidentes d'appropriation de certains moyens à certaines fins; donc il faut reconnaître dans la matière organisée la propriété naturelle de s'ajuster à certaines fins. » Lequel de ces deux raisonnements ressemble à une pétition de principes? J'en laisse juge le lecteur.
C'est là du reste une des tentations les
plus ordinaires auxquelles cèdeiil les adversaires de la métaphysique. Ils déplacent l'objet en litige, ils transposent, si je puis dire, la difficulté et ils s'imaginent l'avoir anéantie. L'évidence de la finalité déborde de toutes parts l'étroite et insuffisante explication tirée du principe des conditions d'existence. Il éclate à tous les yeux que le concert des phénomènes n'est pas toujours et partout concevable en tant que résultat, que bien souvent il n'est intelligible qu'en tant que dessein suivi, intention réalisée. On nous l'accorde; mais on s'en croit quitte en inscrivant une propriété de plus à coté des autres propriétés de la matière. Donc, selon les circonstances, la matière donne naissance aux phénomènes de la finalité, comme en d'autres cas déterminés, aux phénomènes de chaleur, de lumière et d'électricité. La matière est un absolu, le seul véritable absolu, tour à tour capable d'affinités chimiques, d'organisation, d'appropriation à des fins, que dis-je? capable même, en certains cas, d'instinct, d'intelligence, de sens moral et de raison. Cette puis
sance infinie de création, de production de la matière^ on l'appelle nature. Mais voyez : ce qui n'était qu'un mot résumant les propriétés matérielles bientôt devient presque un être. M. Flourens a remarqué avec beaucoup de justesse qu'on arrive ainsi par une gradation insensible à personnifier la nature. D'abord on ne croyait faire qu'une ellipse et qu'une métapbore. Peu à peu la métapbore devient une doctrine. On prête à la nature des inclinations, des volonté:s, des goûts ; elle choisit, elle dispose, elle combine, elle travaille. On nous parlera des œuvres de la nature, des lois de la nature, de ses jeux et de ses erreurs, de son instinct créateur, de son instinct artiste. La nature grandit ainsi démesurément même au sein des doctrines matérialistes, et s'enrichit successivement de tous les attributs ravis à Dieu. C'est M. Btichner lui-même, le matérialiste le plus dogmatique de ce temps, qui nous parle à chaque instant de l'action directe de la nature dans la production des êtres organiques qu'il oppose à l'existence d'un plan divin de la création. C'est lui qui,
initié aux derniers secrets du grand laboratoire des êtres, nous déclare « que la nalure n'admet pas ce qui est fait tout d'une pièce, mais seulement ce qui naît et se développe \ » A propos du rudiment de l'œil trouvé chez les animaux aveugles de la caverne du Mammouth, il nous parlera quelque part « de cette impulsion préexistante de la forme dans la nature qui se fraye son chemin sans tenir compte du plan ni du but. » Mais cette nature qui im])rime à la matière l'impulsion préexistante de la forme, c'est donc quelque force distincte de la matière, puisqu'elle la gouverne et lui imprime un dessein constant, bien qu'irrationnel? — C'est encore M. Moleschott qui dans un discours d'ouverture à son cours de Turin prononçait ces paroles assez étranges dans la bouche d'un matérialiste et qui sembleraient mieux convenir à un hégélien : « Ne croyez pas que je sois assez téméraire ou assez aveugle pour dénier à la nature un dessein et un but. Ceux dont je partage