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CHAPITRE VIII

Incompétence du matérialisme scientilique dans les questions d'origine (suite). — L'éternité de la matière et l'éternité de la force.

Le matérialisme est-il plus fidèle à la méthode expérimentale quand il essaye d'établir les thèses positives qui constituent sa conception fondamentale du monde? Est-il vrai, comme il en a la prétention, que dans cette démonstration il ait pour guide uniquement la perception exacte et vérifiée des sens, ne tirant des faits précisément que ce qu'ils renferment, n'y ajoutant rien de son propre fonds, n'étalant devant nous, sous forme de propositions générales, que le contenu scientifique de chaque fait, comparé à des milliers de faits semblables?

Je doute qu'il y ait clans toute l'histoire de la métaphysique un principe plus évidemment û'/^/vb/v que celui-ci : la matière est éternelle . A supposer même qu'une induction pareille soit possible d'après les faits constatés , au moins faut-il convenir qu'elle est absolument invérifiable, par conséquent réfractaire par essence à la première loi de la science expérimentale. On ne songe pas, je suppose, à contrôler dans le passé ou dans l'avenir l'éternité delamatière, de prouver, par une série d'expériences instituées en vue de ce raisonnement, qu'elle n'a pas commencé et qu'elle ne sera pas anéantie. Je n'insiste pas sur l'impossibilité de toute vérification. J'examinerai seulement si la conclusion est légitimement tirée des faits. Quels sont ces faits? Je n'en vois qu'un consacré par cette proposition célèbre : rien ne se perd, rien ne se crée. L'éternité de la matière se conclut, nous dit-on, non pas seulement de l'impossibilité rationnelle de la force créatrice (assertion que nous avons discutée tout à l'heure), mais de l'impossibilité expérimentale de l'anéantissement d'un

atome. Nu] atome ne se perd clans l'univers immense; la métamorphose continuelle des êtres nous montre, sous la variation incessante des formes, toujours la même masse persistante bien que dispersée, la même quantité de matière invariable dans ses transformations. Voilà les faits. Voici le raisonnement que l'on bâtit sur ces faits : s'il est établi, nous dit-on, que pas un atome ne peut se perdre, cela prouve l'existence nécessaire et éternelle, l'être absolu de l'atome. Ce qui ne peut être anéanti n'a pu être créé; la matière est actuellement indestructible, donc elle est éternelle. Je ne crois pas me tromper en rétablissant dans oes termes l'argumentation des matérialistes. Mais qui ne voit que cette argumentation ne peut satisfaire que ceux dont le parti est pris d'avance? Ici encore on confond l'exactitude des faits avec celle du raisonnement. Pour ma part, j'admets les faits, mais je puis en tirer aussi légitimement une conclusion fort ilifférente. Rien ne se perd; la quantité de la matière reste la même, je l'accorde ; de même que rien ne se perd, rien ne se crée.

Soit. Je me tiens pour convaincu que si j'avais des balances assez fortes et assez précises pour me permettre une vérification, l'expérience constaterait qu'aucun atome ne vient s'ajouter à la masse persistante sous les formes les plus diverses, de même qu'aucun atome n'en peut être à aucun instant retranché. J'admets tout cela. Mais est-ce que ces faits ne s'accordent pas aussi bien avec l'idée de la création qu'avec le prétendu principe de l'éternité de la matière? Ne puis-je pas en inférer aussi légitimement la vraisemblance de l'acte créateur, constant à lui-même, fidèle à ses propres lois? La certitude positive que rien ne se perd, que rien ne se crée, est, selon le véritable esprit de la science expérimentale^ une certitude sans doute, mais dans certaines limites, et dans ces limites seulement; elle est circonscrite à la partie de l'univers qui noue est accessible et connue, dans les bornes du temps où nous enferment nos moyens d'investigation. Au delà, s'il y a un au delà, en dehors de cette partie de l'univers déterminable parla science, en dehors du temps per-

ceptible à nos expériences, plus rien que 1 inconnu pur, le possible, l'indéterminé. C'est donc outrepasser d'une manière choquante les droits et la portée de l'expérience positive que de déclarer qu elle conclut à l'éternité de la matière. Elle ne conclut qu'à la persistance de la matière dans sa quantité actuelle et déterminable. Elle est absolument muette, elle doit l'être, elle le sera toujours sur les origines et sur l'avenir. Qui ne voit d'ailleurs la faute de logique que renferme une proposition pareille : ce qui ne peut être anéanti n'a pu être créé ? Pourquoi cela ? Quel rapport nécessaire y a-t-il entre ces deux idées : l'impossibilité de l'anéantissement actuel et l'impossibilité de la création primitive? Pourquoi ce qui actuellement ne peut disparaître n'a-t-il pu commencer ? Pourquoi ce que nous ne pouvons détruire par nos moyens humains n'a-t-il pu être créé ? Voilà à coup sûr une transformation bien inattendue de cette proposition parfaitement iiioffen^ive qu'établit la science, à savoir, que nous ne pouvons rien retrancher ni ajouter à la quan-

tité immuable de la matière. De cette proposition à l'autre, que soutiennent les matérialistes, on ne peut passer sans sortir de l'expérience. C'est tout ce que nous voulions démontrer.

Nous pourrions appliquer le même genre d'observations à cette autre thèse fondamentale du matérialisme, à savoir, que la force, pas plus que la matière, n'a pu être créée puisqu'elle ne peut être anéantie. La force ne varie, nous dit-on, que dans son intensité apparente, manifestée ici ou là, sur tel ou tel point de l'espace, non dans son intensité réelle qui se montre toujours, dans la cause de ses effets, égale à elle-même. De là, par des transitions insensibles, on passe à l'idée de l'unité et de l'immutabilité de la force inhérente à l'éternelle matière, ce qui dispense de toute hypothèse mystique. On en infère pareillement l'impossibilité du repos dans la nature et la nécessité de la circulation de la vie dans l'univers. L'existence du monde n'est, dans cette suite d'idées, qu'un mouvement circulaire dans lequel chaque mouve-

ment, produit par un mouvement antérieur, devient à son tour la cause d'un autre mouvement équivalant exactement à sa cause. La vie universelle peut être comparée à un cercle dans lequel les causes et les effets se lient sans discontinuité et forment une série d'anneaux oii chaque anneau peut être considéré comme le premier et le dernier, comme le commencement et la fin de la chaîne immense.

Il y a dans ces propositions unies entre elles par un lien très-artificiel un singulier mélange de faits scientifiques exactement observés, d'inductions plus ou moins hypothétiques, mais vraisemblables, et de vues complètement arbitraires qui seraient, j'en suis assuré, condamnées au tribunal de la science positive. C'est un fait hors de doute, que la force est indestructible, et que quand elle cesse de se manifester sur un point ou sous une forme, c'est qu'elle se manifeste ou sur un autre point ou sous une autre forme, produisant une somme d'effets toujours égale à elle-même. De même, bien qu'avec une cer-

ti tilde moindre, il semble que des derniers travaux de la phvsique, de ses découvertes les plus récentes et les plus significatives, d'une quantité considérable de faits analysés et constatés, se dégage une conception qui renouvelle l'idée de la nature : l'unité des forces physiques. Tout récemment l'ensemble de ces idées a été exposé, dans la suite logique et la valeur comparative des faits et des inductions, avec une mesure et une circons])ection où l'on pouvait reconnaître les plus saines habitudes de la méthode expérimentale, mais en même temps avec une hardiesse qui a fait sensation*. Dans cet ordre nouveau d'idées, toutes les forces de la nature se ramèneraient au même principe et se transformeraient l'une dans l'autre suivant des règles fixes qui ne seraient autres que celles de la

1. La Physique moderne, Essai sur P unité des phénomènes naturels, d'après Boucheporn, Augelo Secchi, Matteucci, Tyndall, etc., etc., par M. Saigey. Nous sommes loin d'admettre, pour notre part, les conclusions hardies de l'étude de M. Saigey ; mais il nous a paru piquant et utile de nous placer provisoirement à ce point de vue qui semble au premier aspect si favorable à l'hypothèse matérialiste.

mécanique. La chaleur, la lumière, l'électricité, le magnétisme, ne seraient que divers modes de mouvement. On comprendrait dès lors sans peine pourquoi la chaleur se transforme en électricité, l'électricité en lumière. Ce ne seraient là que les modifications midtiples du mouvement initial. La force de gravité, la force de cohésion, se réduiraient ellesmêmes au même principe , Tune qui fait tomber une pierre, l'autre qui maintient un corps à l'état solide. La chute de la pierre et la solidité du corps ne seraient dues également, dans cette hypothèse, qu'aux mouvements du milieu ambiant. Dans le mouvement nous tenons le principe commun et générateur de tous les phénomènes. Le mouvement devient ainsi dans la physique moderne ce qu'il était dans la philosophie ancienne, le père du monde'. Seulement la conception moderne se distingue de l'hypothèse antique en ce qu'elle emprunte sa valeur à celle de la méthode expérimentale,

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