‹ Le matérialisme et la scienceChapitre 36 sur 39 · Science et Nature, par Louis Biichner, t, 1er, p, ç^i · texte numérisé non relu

Science et Nature, par Louis Biichner, t, 1er, p, ç^i

si aisément illusion dans les esprits. Sans doute il arrive que quelques matérialistes reconnaissent de bonne grâce que ce mot ne représente qu'une abstraction. Mais trop souvent ils semblent oublier cet important aveu, et quand ils parlent de V unité de la force ^ de Y immortalité de la force y de l'impossibilité de concevoir que la force puisse être détruite et qu'elle ait pu être créée, on dirait qu'il s'agit pour eux de quelque principe d'action d'une nature toute particulière, ou tout au moins d'une propriété essentielle et constitutive, inhérente et coéternelle à la matière. Or, si l'on s'en tient rigoureusement aux données expérimentales, la force n'est rien de semblable. Elle ne représente d'une manière claire qu'une série de mouvements produits par des mouvements précédents, se transformant et se continuant dans une série de mouvements ultérieurs. En dehors de celte idée, il n'y a rien que des rêves, un pur roman métaphysique. Le mot force doit être considéré comme l'expression elliptique d'une classe déterminée d'effets. Nous pouvons dire

aux maiérialisles : vous n'avez le droit de parler des forces qu'au point de vue des effets que ces forces supposées produisent. Estimez telle force en la comparant à un poids, je vous comprendrai; appréciez-la en lui donnant un équivalent numérique en kilogrammes. Estimez le trauciil de la force en le mesurant par rélévation d'un poids; traduisez ce travail en kilogrammes, je vous comprendrai encore.

Mais en dehors de ces données positives, tout ce que vous avancerez sur l'existence de la force, sur son origine, sur son éternité, sur son inhérence essentielle à la matière, c'est de Va priori pur. La science expérimentale ne saisit que des transformations d'effets, elle n'arrive pas jusqu'à la force elle-même ; elle ne se sert de ce mot que comme d'une abréviation commode. Voilà ce qu'il faut bien comprendre. J'entre dans une usine, je constate une première force, celle qui réside dans le charbon, s'en dégage par la combustion et produit certains changements dans l'état physique de l'eau contenue dans la chaudière. Voici une seconde force , c'est la vapeur avec

une puissance déterminée d'expansion. Voici une troisième force, c'est le mouvement du piston que soulève la vapeur. En voici une quatrième, c'est la roue qui fait mouvoir le piston, puis l'engrenage qui fait marcher la roue, puis ce dernier résultat de toutes ces forces appelées à y collaborer, un morceau de fer laminé. De telle sorte que par une succession et génération de forces, avec du charbon vous produisez une feuille de tôle. Vous pouvez suivre, dans cet exemple familier, les transformations diverses du mouvement, la suite des phénomènes mécaniques s'accomplissant dans un ordre prévu. Mais où est la force? La saisissez -vous quelque part? Résidet-elle dans le morceau de charbon que je brûle ? Non, il y a dans ce morceau de charbon de la force emmagasinée. Mais qu'est-ce que cette force ? Encore du travail mécanique, une certaine somme de chaleur, que je rapporte à sa source, soit au principe apparent de toute chaleur sur notre globe, le soleil. Mais la force initiale réside-t-elle au moins dans le soleil comme dans sa vraie source et

son vrai principe? Non, ce n'est qu'une source dérivée et un principe relatif à nous et à notre système solaire. Le soleil n'est luimême qu'un immense foyer incandescent. A mesure que nous remontons d'anneaux en anneaux la chaîne des phénomènes mécaniques, nous nous apercevons que le principe de ces phénomènes recule toujours et fuit devant nous. Nous sommes partout dans les effets de la force, à aucun instant nous ne sommes dans la force elle-même. Nous ne saisissons que du mouvement et des transformations de mouvement. Mais en tout cela où prenons-nous le droit de rien affirmer sur le principe même du mouvement , sur son inhérence essentielle à la matière, sur son immortalité ? L'auteur des remarquables études que nous avons citées sur Y Unité des phénomènes naturels est aussi explicite que possible sur ce point qui touche de si près aux origines scientifiques du matérialisme. Il résulte de ses déclarations expresses que, dans le langage précis de la physique et de la mécanique, une force n'est pas, à proprement

parler, un attribut, une propriété, un principe (le la matière. Scienrifiquement , toute cause de mouvement n'est que le mouvement précédent, ce qui fait qu'un certain mouvement donne lieu à un autre mouvement, voilà la définition positive de la force, il n'en est pas d'autre pour le physicien. La seule différence entre les forces connues de la matière et celles qui ne le sont pas encore serait que dans certains cas un mouvement nous apparaît clairemen tcomme la continuation ou la transformation d'un autre mouvement, tandis que dans d'autres cas la loi de transformation n'est pas fixée, l'équivalence des mouvements n'est pas déterminée , ce que l'on exprime en disant que l'origine de ces mouvements nous demeure cachée ou bien encore que certaines forces restent indéterminées.

Au sommet le plus élevé des sciences de la nature apparaissent ces deux éléments qui sont les derniers auxquels puisse remonter l'investigation scientifique : le mouvement et la matière. Mais M. Moleschott et ses disciples sont-ils en mesure de démontrer que la

matière soit douée de produire d'elle-mOine le mouvement: En aucune manière. Ils Tout toujours affirmé , d'après ce seul fait que la matière, dans le monde actuel, se présente toujours sous la condition du mouvement. Cela suffit -il pour résoudre la question d'origine et pour soutenir que la matière éternelle se soit mise de toute éternité et d'ellemême en mouvement? On voit combien il faut franchir d'intermédiaires pour arriver à une conclusion pareille. Et cependant si la matière n'est pas un vain mot et ne se dissipe pas à l'analyse en une abstraction insaisissable, j'ose soutenir qu'elle offre une idée inintelligible à l'esprit, tant que Ton n'y fait pas entrer une propriété toute contraire à celle du mouvement, l'inertie. Cette propriété, la science est obligée d'en tenir compte dans tous ses calculs mécaniques. .( L'inertie, nous disent les physiciens, est le résultat principal de l'expérience et le fondement de la mécanique. La matière n'entre en mouvement que quand elle esi sollicitée du dehors , elle ne perd son mouvement qu'en le communiquant. La quan-

tité de mouvement est immuable ; il ne s'en crée ni ne s'en détruit. » C'est ce qu'un des savants les plus distingués de ce temps-ci* exprimait un jour dans son langage familier lorsque, pressé de questions sur l'essence de la matière, il se déclarait incompétent pour y répondre, ajoutant d'ailleurs que quelle que soit la matière dans son fond intime, la physique doit toujours la faire entrer dans ses calculs, ne fût-ce que comme coefficient d inertie. Cette propriété de la matière, résultat principal de l'expérience, base de tous les calculs de la physique et de la mécanique, est-elle favorable aux hypothèses du matérialisme ? n'estelle pas au contraire en opposition presque manifeste avec l'idée que l'on soutient d'une prétendue propriété que posséderait la malicre de se mouvoir? S'il est scientifiquement établi que la matière n'entre en mouvement que quand elle est sollicitée, qu'elle ne perd son mouvement qu'en le communiquant, ne semble-t-il pas plus analogue à l'esprit de la

1. M. Léon Foucault, enlevé récemment à la science par ixne mort si douloureuse et si prématurée.

méthode expérimentale d'en conclure que le mouvement a été communiqué à la matière, qu'il lui a été imprimé du dehors? Des phénomènes de mouvement produits et transmis dans une matière inerte, voilà tout ce que nous saisissons d'intelligible à l'origine de toute science physique et naturelle. Quel qu'il soit et de quelque source qu'il provienne, il reste constant que c'est ce mouvement initial qui est la vraie force, l'unique force déployée sous des formes si multiples, dans l'infiniment grand et dans l'infiniment petit des mondes. J'admets volontiers que toutes les séries de mouvements si variés qu'on appelle ordinairement les forces physiques, se ramènent par l'analyse expérimentale à un principe unique, le mouvement. Cette nouvelle conception de la nature n'est pas faite pour affaiblir dans nos âmes le sentiment que fait naître en elles la contemplation de l'univers. Je ne sache rien de plus grand à conce^^oir, à l'origine des phénomènes cosmiques, que cette unité de cause, le mouvement, déployée dans une variété infinie d'effets. Reste à savoir quel est le

principe du mouvement. Tout est là. Ce n'est pas l'expérience qui peut résoudre un pareil problème. Tout ce qu'elle peut et doit exiger, c'est que les raisonnements métaphysiques ne soient pas contraires à ces données el à ces faits. Or je ne saurais comprendre en quoi cette conception de T unité des forces physiques serait en opposition avec l'idée que nous nous faisons d'un principe créateur, moteur el organisateur de la matière. La métaphysique ne serait-elle pas, au contraire, autorisée à dire au nom des progrès les plus rccenls des sciences positives, qu'elle y trouve cette double base où s'appuie sa démonstration la plus connue : une matière inerte, un mouvement communiqué?

Donc rien ne prouve expérimentalement que la matière entre d'elle-même en mouvement; la question de l'origine de la force reste expressément réservée. Après qu'on aura suivi toutes les transformations possibles des phénomènes de chaleur, de travail^ de lumière, d'électricité, de magnétisme, apiès qu'on les aura tous réduits à n'être que des modifica-

tions multiples du mouvement, transmissibles et transformables les unes dans les autres selon les lois de la mécanique, il restera toujours à se demander d'où vient le mouvement lui-même. - — 11 restera pareillement à se demander si les formes du mouvement seront toujours ce qu'elles sont actuellement, si le travail de la nature restera, dans un avenir infini, identique à lui-même. Grave question que l'impatience du matérialisme n'hésite pas à trancher, comme l'indique suffisamment le titre même de l'ouvrage de M. JMoleschott, le Cours circulaire de la vie. C'est une des idées les plus familières à l'école matérialiste, qu'il n'y a point de repos dans la nature, que rien ne naît et ne disparaît, que rien ne commence et ne finit, mais que tout recommence sans cesse et que le drame de la vie universelle se répète éternellement. Immutabilité de la matière, de sa masse et de ses propriétés, affinité réciproque de ses éléments, mouvement de ces éléments par suite de leurs affinités, combinaison et séparation, absorption et élimination, voilà les principes de toute activité sur

la terre. L'échange conlinuel de la matière, eii voilà le résultat. La circulation éternelle de la matière est l'âme du monde*.

Ici encore les données immédiates de la science expérimentale ne me semblent pas autoriser de pareilles inductions. Aucun fait positif n'établit l'éternité du mouvement sous sa forme actuelle et la nécessité du cours circulaire de la vie ; on peut même dire que cette hypothèse a reçu de la science positive d'éclatants démentis. Il semble hors de doute ([ue tant que le monde subsistera la quantité de mouvement doit être immuable, mais il est parfaitement scientifique de supposer ([ue cette quantité immuable de mouvement pourra persister sous mille formes qui ne sont pas la forme actuelle, le mouvement apparent et la vie. Je ne crois pas forcer les inductions que l'on peut tirer de quelques travaux récents de la physique, en disant qu'ils établissent une certaine tendance générale des forces au re-

1. La circulation de la vie^ par M. Moleschott, t. I»»", p. 27 et pnsum .

pos relatif ou apparent * : ce qui serait évidemment contraire au principe de la circulation de la vie à l'infini.

Voici une hypothèse que Ton peut se former sur l'état du monde dans un avenir indéterminé , d'après des données scientifiques que je voudrais ne pas interpréter trop librement, mais qui sont à coup sûr en opposition manifeste avec la conception matérialiste sur l'éternelle répétition du cours actuel des choses. Nous nous plaçons dans les données les plus rigoureuses de la science. Nous admettons que rien ne se perd, que rien ne se crée, que tout phénomène naturel est celui d'une matière en mouvement, que cette matière en mouvement produit une quantité de travail déterminée, que toutes ces quantités de travail sont transformables entre elles, c'est-à-dire, quelle qu'en soit la nature, réductibles à la même unité. De même qu'aucun atome ne s'anéantit, aucune quantité de travail ne se perd; là où le mouvement semble

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