Voir la note li à la fin du volume
s'arrêter, c'est qu'il se transforme. Il n'y a que des transformations déterminables soit par la loi des équivalents chimiques qui président aux modifications atomiques dans la constitution de chaque corps, soit par la loi des équivalents mécaniques qui président à toutes ces séries de mouvements plus spécialement étudiés par la physique, tels que la chaleur, la lumière, le son, l'électricité, le magnétisme, et aux conversions réciproques de ces phénomènes. Mais dans cette diversité infinie de phénomènes, les uns constituent ce que je pourrais appeler l'ordre extérieur, la série des phénomènes qui frappent directement nos sens ; les autres n'ont de rapport qu'à la structure intime de la matière. Or de très-savants physiciens, en cherchant la marche naturelle des choses , inclinent à penser que les phénomènes de la première catégorie, l'ensemble du travail mécanique de la nature, tendent à se convertir dans les phénomènes de la seconde catégorie, le travail atomique.
Si cela était, le mouvement de la nature
ne s'arrêterait pas pour cela; il changerait seulement de forme et d'aspect. Une bille lancée sur un tapis de billard s'arrête à un certain moment de sa course. Il n'y a plus rien de sensible au dehors et pour nos sens. Et cependant la science démontre facilement qu'il y a eu^ au moment de l'arrêt de la bille, modification dans la structure atomique de la bille, de l'air ambiant, du tapis sur lequel elle a roulé, et que ces modifications subsistent si rien ne vient les suspendre ou les transformer; mais elles sont tout intimes, insaisissables à nos sens. Quelque chose de tout à fait analogue se passe dans les usines. Il y a là une somme considérable de trai>ail perdu ^ qui au lieu de concourir au résultat pratique et tangible se perd dans les résistances des milieux et les frottements des engrenages, sans que l'œil (le l'observateur puisse percevoir l'action de cette force devenue inutile. Supposez que tout le travail finisse par se perdre ainsi dans la résistance des milieux. Voilà des images grossières de ce qu'il est permis
de concevoir sur l'état possible du monde dans un temps indéterminé. Placez-vous au point de vue de cette induction qui n'a rien d'antiscientifîque. Admettez cette tendance générale des forces physiques à se résumer dans des phénomènes de travail atomique. Cette hypothèse n'est en rien contraire au principe que rien ne se perd et que la quantité de mouvement reste immuable. En ce cas, il se produit dans la nature un travail intérieur aussi énergique, aussi intense qu'à l'époque la plus animée de son histoire; mais tout ce travail se réduirait à celui des actions moléculaires qui s'exercent dans l'intérieur des corps. Il n'y aurait plus de variation apparente ni de transformation mécanique des phénomènes. Ce serait le travail immobilisé, le repos apparent. Soit une quantité a quelconque représentant des milliards de kilogrammèlres, équivalent numérique du Iravail total de la nature. Supposez qu'aucune partie de ce travail ne soit perdue, mais que la somme entière se dépense à maintenu* la multitude des molécules dans un état d'équilibre
stable. Ce seia le mouvement encore, mais non plus le mouvement apparent ; ce sera le mouvement au repos, l'ensevelissement des phénomènes dans une sorte de vie morte. La nature aura entièrement passé de l'état dynamique à l'état statique. L'activité latente subsistera seule. Ce sera un autre univers, je ne sais quel immense tombeau où dormiront les formes glacées des êtres, les germes de la vie éteinte, le cadavre d'un monde immobile au sein des ténèbres infinies.
Hypothèse, soit, mais non entièrement arbitraire. Je me persuade que plus d'un savant n'y trouverait aucune incompatibilité avec les données de la science positive. Elle semble même ressortir avec un certain degré de probabilité de certaines inductions de la J^hysique moderne. Suivons maintenant d'un coup d'œil les conséquences philosophiques d'une pareille hypothèse. S'il était vrai que par elle-même, abandonnée à sa propre impulsion, la nature tendit à l'état de repos apparent et dût y arriver fatalement un jour, nous pourrions en tirer des inductions très-
conformes aux conclusions de la métaphysique et tout à fait contraires au matérialisme. En effet comment pourrions-nous supposer que la matière se fût donné à elle-même l'état de vie ordonnée, à' ordre dans la i>ie, oîi nous la voyons aujourd'hui, si sa tendance propre, conforme à son essence, était très-nettement marquée vers un état stationnaire, évidemment inférieur, au point de vue esthétique et rationnel, à l'état actuel ? Il deviendrait donc infiniment probable que ces lois qui régissent l'univers ont été établies par une cause intelligente, avec un développement harmonieux et varié de manifestations dynamiques, avec un ordre prévu d'états successifs qui ont formé l'histoire et la figure du monde. Ce serait là au moins une induction très-raisonnable. — Une autre induction pourrait être tirée des considérations de cet ordre contre le prétendu principe du cours circulaire de la vie. Dans Thypothèse que nous avons esquissée, le mouvement ne s'arrêtera pas, en ce sens que le mouvement subsiste même quand il est à l'état atomique, mais la vie s'arrêtera.
Dès iors il ne faut plus considérer l'ordre éternel des choses comme un cours circulaire, ainsi que l'imagine l'école matérialiste, c'està-dire un retour périodique des forces au point de départ, un recommencement sans fin d'effets analogues liés ensemble dans une chaîne d'actions et de réactions réciproques. H faut au contraire concevoir une marche de la nature dans un sens déterminé, vers un état-limite (le contraire de la marche circulaire que l'on suppose gratuitement), amenant la décroissance perpétuelle des mouvements apparents sur la terre, des phénomènes dynamiques de tout genre, de la vie organique et même du mouvement des corps astronomiques. Une conception pareille ouvrirait des horizons nouveaux et sur l'origine et sur l'avenir du monde.
J'ai voulu montrer par un exemple à quel point, l'école matérialiste est téméraire lorsqu'elle explique et commente à son profit les découvertes les plus récentes de la science positive, et en particulier les considérations nouvelles sur les forces, puisque dans cet or-
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dre de considérations des hypothèses aussi opposées entre elles peuvent trouver leur principe et marquer leur place. Nous pourrions sur toutes les thèses de M. Moleschott engager le même débat, opposer à toutes ses assertions si dogmatiques et si tianchantes une fin de non-recevoir au nom de la méthode expérimentale dont le matérialisme compromet si légèrement l'autorité. Nous aurions aimé à parcourir cette suite de propositions qui du sommet de la doctrine, du haut des principes de l'éternité de la matière et de l'immortalité de la force, s'abaissent progressivement et descendent jusqu'au dernier détail de la vie organique. Nous aurions discuté, au point de vue purement expérimental, les aphorismes célèbres de l'école sur la toutepuissance créatrice, qui est l'affinité de la matière, sur le pouvoir que possède la matière inorganique de s'organiser et de se transformer, d après des lois fixes, immuables, qui lui sont inhérentes, sur l'explication de la vie par un double mouvement d'assimilation et de désassimilation au sein d'un élé-
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ment anatomique microscopique, sur l'application de la loi à'équwalence des forces physiques aux forces mentales et aux forces sociales. T.a philosophie spiritualiste est en mesure de démontrer que sur tous ces points il y a disproportion choquante entre les faits péniblement amassés par les métériahstes et les inductions qu'ils en ont tirées. Ce qui frappe tout esprit modéré à la lecture des ouvrages oii s'expose le matériahsme contemporain, c'est, malgré des prétentions très-scientifîques, une disposition funeste à la vraie science, un empressement de mauvais augure à tirer immédiatement les dernières conclusions philosophiques d'un ordre de faits dont la plupart sont nouveaux et dont l'étude se poursuivra longtemps encore. Cela me met en garde contre un zèle si marqué et me donne à réfléchir sur les conditions intellectuelles que crée l'esprit systématique, ce mortel ennemi de l'esprit expérimental. Je soupçonne que ces faits nouveaux n'mtéressent les savants de cette école que dans l'exacte mesure de la conformité espérée ou pressentie entre ces
faits et une doctrine arrêtée d'avance. Dès lors je crains bien qu'ils n'apportent pas dans l'examen et l'interprétation de ces faits toute l'impartialité et le sang -froid désirables. Cette crainte et ce soupçon se confirment en moi quand je les vois se précipiter vers les dernières conclusions à travers tant d'obstacles éludés, tant d'intermédiaires francbis, tant de lacunes dont on ne veut tenir aucun compte. Leur joie éclate imprudemment dès qu'ils croient entrevoir la « signification nonseulement physique, mais philosophique de quelque vérité nouvelle. »
On peut citer comme exemple saisissant de cette disposition d'esprit les écrits de M. Louis Bûchner réunis sous le titre de Science et Nature^ qui portent à un si haut degré le caractère du parti pris et du système. Sur tous les sujets où se disperse en apparence la curiosité mobile de son esprit, il semble chercher bien moins une lumière pour la science désintéressée que des arguments pour son système. Qu'il s'agisse des travaux de Helmholtz. Grove ou Faraday sur l'action réci-
proque el la corrélation des forces physiques, ou des inductions de M. Agassiz sur la répartition géographique des animaux , sur les types, sur l'immutabilité des espèces, des hypothèses de Hudson Tuttle sur Féclielle de gradation organique depuis les temps primitifs^ ou des révélations de M. Paul de Chaillu sur le gorille, sur tous ces points son siège est fait. Chacune de ces études si variées d'aspect et de titre, est au fond d'une désespérante monotonie. Elle se réduit invariablement à un exposé rapide de l'état de telle ou telle question de physique et d'histoire naturelle et à une conclusion uniforme sur la conformité des résultats scientifiques les plus avancés avec le matérialisme. Ce n'est pas là un trait particulier à cet ouvrage et à son auteur. Nous ne l'avons cité que pour le généraliser. Dans ses innombrables manifestes, sous les formes les plus sérieuses ou les plus légères, partout où cette école philosophique prend la parole ou la plume, c'est avec ridée fixe de réduire tous les faits scientifiques ?» n'être plus que l'expression variée
du même dogme. On dirait que la science, qui devrait être tout dans l'ordre des vérités expérimentales, n'est plus ici qu'un instrument, un moyen. Le matérialisme en est le but, je dirais la cause finale si ce mot n'était proscrit. Malgré les protestations les plus solennelles en l'honneur de la méthode positive, dans toutes les publications de la nouvelle école le dogmatisme coule à pleins bords.
C'est que par la nature même des questions qu'il traite, le matérialisme est condamné à sortir à chaque instant de la science positive et à spéculer, à ses risques et périls, dans le sens déterminé de ses idées préconçues. C'est le résultat qui ressort, nous l'espérons, avec évidence de cette étude. La double erreur du matérialisme consiste à croire qu'il procède expérimentalement, quand il procède à priori^ et à s'imaginer qu'il anéantit la métaphysique quand il n'est lui-même qu'une métaphysique négative. Les questions d'origine, les problèmçs concernant les causes premières, qu'il s'agisse de les établir ou de les nier, ont uu
caractère de transcendance que ne leur enlèveront jamais ni tous les artifices de la dialectique la plus subtile, ni tous les progrès possibles des sciences. Dès qu'on arrive à cette limite supérieure de la connaissance positive, l'observation, la perception des sens deviennent impuissantes. Cette impuissance se redouble par l'impossibilité absolue du contrôle et de la vérification expérimentale. Or, là où la perception des sens aidés par la précision de nos instruments s'arrête^ là où le calcul même n'a plus pour critérium la vérification des expériences, c'est le domaine de la spéculation pure. Nous avons beau étendre en arrière nos inductions, nous avons beau les enfler de la substance amplifiée des faits que la science recueille à la surface du monde actuel, nous n'atteindrons jamais ni au cœur ni à la racine des choses. Le commencement des choses ou l'absence de tout commencement (si en effet il n'y en a pas eu), tout cela restera éternellement hors des prises de la science expérimentale, et le mot de M. Stuart Mi 11 demeure immortellement vrai : « Les lois de
la nature ne peuvent rendre compte de leur propre origine. » C'est ici que se marque la place de la métaphysique. Elle commence précisément où finit la physique. Son devoir rigoureux est de s'appuyer sur les inductions de la science positive, et de n'avancer aucune proposition qui soit contraire à ces données; mais elle a le droit d'aller plus loin. Elle a ses procédés à part, ses méthodes propres de démonstration, son genre de certitude. C'est une autre région qui s'étend à l'infini, un monde qui a ses conditions spéciales et sa lumière propre. Assurément s'il y a quelque chose en dehors du monde des phénomènes réglés de la matière, s'il y a un mystérieux au delà, ce n'est pas l'expérience positive même avec ses instruments de précision qui peut y pénétrer. C'est la raison seule avec ces deux instruments d'une portée infinie, V intuition qui est la perception des choses invisibles, et la logique qui n'est que la raison appliquée et développée, la raison en acte.