‹ Le matérialisme et la scienceChapitre 38 sur 39 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Uésumé et conclusion. — Conciliation possible entre les sciences positives et la métapliysique. — Conditions et lois de cet accord.

Au terme de cette étude, rappelons en quelques mots comment l'école expérimentale, celle des vrais savants qui ne prétendent qu'à être des savants, définit sa situation vis-à-vis de la métaphysique. « Je ne m'occupe, nous dit-elle, que de cette partie de la réalité où pénètre l'observation des sens aidée par les instruments qui en étendent la portée, réglée par le calcul qui en précise les résultats. Ce qui est en dehors n'est plus de mon domaine. Plus loin peut-être s'étendent des régions infinies ; mais ce sont d'autres clartés, d'autres climats pour la pensée, d'autres cieux pour

la vérité. Cet aspect nouveau des choses, ces régions pour moi indéterminables, c est le domaine de la spéculation métaphysique ou celui de la conscience individuelle. Je n'affirme rien, je ne nie rien sur la nature des faits ou des réalités que je ne mesure pas, que je ne pèse pas, dont je ne puib pas déterminer numériquement les lois. Il y a cependant un fait que je constate , c'est que sur tous les points de la vaste circonférence où se meut la science positive, elle rencontre une multitude de causes sourdes qui ne répondent plus aux questions de l'expérimentateur et devant lesquelles il est tenu de s'arrêter, sans avoir la raison derni«ire des choses. Il faut donc bien reconnaître au moins que la raison dernière, si elle existe, est au delà. Dire ce qu'elle est je ne le puis ; la chercher même, cela n'est ni de ma compétence ni de mon droit. »

Quant à l'école positiviste , qui à certains égards ressemble fort à l'école expérimentale et qui aimerait à confondre ses destinées avec les siennes, elle en diffère par un trait essentiel : comme l'école expérimentale, elle dé-

clare que les causes premières sont placées hors des prises de la science positive, en quoi elle ne se trompe pas ; mais elle va plus loin, elle les déclare inaccessibles à la raison ellemême, et ici elle excède son droit. Tout ce qui est en dehors de la science positive, ditelle, est par là même en dehors de l'esprit humain. — A poser une pareille assertion, il y a une prétention exorbitante; mais enfin, tant que le positivisme reste fidèle à ce principe, content de détruire l'ancien dogmatisme sans avoir la prétention de le remplacer, on peut dire qu'il mutile la raison, on ne peut pas l'accuser de violer la logique. Au moins il ne se contredit pas lui-même. Il n'a tort qu'une fois, si je puis dire : dans ce qu'il nie , non dans ce qu'il affirme. Il a tort contre la métaphysique, non contre ses propres principes. Mais nous nous sommes trouvé en face d'une bien autre prétention. On est venu nous dire : « La science positive, suivie jusque dans ses dernières conséquences, ne condamne pas seulement la métaphysique, elle permet de la remplacer. Sur les données certaines

qu'elle fournil, elle fonde un dogmatisme qui répond catégoriquement à toutes les questions concernant les causes premières. Elle ne supprime pas ces problèmes, elle ne les ajourne même pas, elle les résout. Pour cela, elle ne fait qu'étendre et prolonger les clartés de la méthode positive au delà des limites où cette méthode se confine, jusque dans cet amas d'ombres malsaines oîi se sont réfugiées les vieilles idoles de la métaphysique, causes, absolu, infini. Au fond, il n'y a qu'une science, parce qu'il n'y a qu'une méthode, la même pour tous les ordres de connaissances, qui toutes se ramènent à des faits physiques, liés entre eux. Cette science et cette méthode atteignent aussi sûrement la raison dernière ou première des choses qu'elles saisissent la dépendance des phénomènes. La niélaphysique, vue dans sa réalité, n'est rien que la physique ramenée à ses premiers éléments, matière, force, mouvement. »

On iugera peut-être que nous sommes en droit de conclure, maintenant que nous avons décrit les situations diverses prises par les sa-

ET LA SCIENCE. l'Gl

vants à l'égard de la mêla physique, et que nous avons montré la double illusion des positivistes qui veulent exclure les problèmes métaphysiques et des matérialistes qui prétendent les trancher. Non, il n'est pas vrai que le divorce soit à jamais accompli entre Tesprit de la vraie métaphysique et l'esprit de la vraie science. Il y a une concihation, honorable de part et d'autre , qui peut et doit s'établir entre ces deux ordres de connaissances et ceux qui les représentent. En faisant de justes concessions à l'école expérimentale, l'école des savants désintéressés de toute opinion préconçue et libres de tout parti pris, on arriverait à désarmer bien des défiances et des susceptibilités légitimes.

Dût cet accord n'être qu'une belle chimère, Toici comment je le conçois.

La métaphysique a des devoirs rigoureux envers les sciences positives. Il faut qu'elle les observe fidèlement , si elle veut faire tourner à son profit la décisive épreuve qu'elle subit en ce moment. La première condition me paraît être qu'elle ne prenne aucun om-

brage des sciences positives, de leurs progrès, de leurs conquêtes. Une vérité n*a rien à craindre d'une autre vérité. Si nous avons la vérité, que redoutons-nous? Si l'accord ne se montre pas immédiatement entre une théorie scientifique et une théorie philosophique, il se fera plus tard, n'en doutez pas, par le moyen de quelque théorie supérieure qui les réunira et fera disparaître dans une harmonie plus haute leur apparente contradiction. Si l'accord ne peut absolument pas se faire, il en faut bien conclure que notre doctrine est incomplète, ou que le théorème scientifique est faux par quelque côté. C'est un avertissement qu'il faut élargir et compléter l'une, vérifier l'autre et le soumettre à un nouveau contrôle. Reconnaissons donc les sciences positives dans la pleine liberté de ieurs méthodes, acceptons leurs résultats sans mesquines chicanes, quand même ces résultats dérangeraient quelques unes des conceptions idéales de notre esprit.

Mais il importe ici de distinguer avec soin deux choses que l'opinion frivole confond

trop souvent : les faits et les conclusions que certains esprits impatients en tirent à la hâte, confondant ainsi et mêlant avec une dangereuse habileté les vérités scientifiques avec leurs conjectures personnelles. Les faits, quand ils sont bien observés, bien démontrés, quand ils ont acquis tous leurs titres de légalité scientifique, empressons-nous de les enregistrer, d'en accroître le trésor de nos connaissances, tenons-les en grande considération, comme un fragment de la vérité absolue, et gardons-nous bien d'y laisser porter la plus légère atteinte par une prévention systématique ; mais gardons-nous avec un soin égal de confondre dans le même respect d'une part les faits, d'autre part les hypothèses ou explications provisoires par lesquelles on prétend en rendre compte, et surtout les inductions que l'on s'empresse d'en faire sortir. Le tact scientifique consiste précisément à faire ce triage. Ces hypothèses souvent imprudentes, ces inductions hâtives, cette philosophie prématurée que Ton veut construire à tout prix sur la base encore incertaine ou trop étroite

de certains faits, les vrais savants les rejettent. Ceux qui les recherchent et les poursuis vent, avec une joie qui trahit leur secret dessein, pour la plus grande confusion de la métaphysique, ce sont ces esprits aventureux que la science sérieuse n'avoue pas et qui la compromettent. Si la métaphysique a, comme on l'assure , ses retardataires obstinés , ses vieillards d'idées, que les vérités nouvelles effrayent, la science, on le sait, a ses enfants terribles.

Cette distinction essentielle devrait mettre d'accord tous les esprits raisonnables. Accepter loyalement tous les faits découverts par la science positive sans en altérer le caractère, sans en restreindre la vraie portée, c'est notre strict devoir; mais aussi ne pas souffrir qu'une philosophie d'aventure s'empare de quelques faits encore incertains et incomplètement observés ou de quelques autres , d'une signification très-restreinte, pour les tourner contre nous et en accabler nos doctrines, c'est notre droit aussi, et nous le maintiendrons. On accuse souvent les philo-

sophes de prendre parti dans les querelles qui viennent à s'agiter entre les savants et d introduire subrepticement la métaphysique dans des questions où elle n'a que faire. S'il y a des philosophes qui ont mêlé des considérations ou des passions de cet ordre à des débats purement scientifiques, ils ont failli à la première rtgle de la méthode de Descartes. Philosopher hors de propos, troubler de débats intempestifs le domaine oîi se poursuit l'expérimentation, c'est faire supposer qu'on n'e^^t pas un pur cartésien, c'est-à-dire disposé à n'admettre pour vrai que ce qui paraîtra évidemment tel, c'est faire croire qu'on fuit devant la lumière; mais de bonne foi qu'on nous accorde que l'exemple a été souvent donné par quelques-uns de ceux-là mêmes qui nous accusent aujourd'hui. Qu'on se rappelle certains débats récents, encore présents à toutes les mémoires. On s'est beaucoup moqué des naïfs de la métaphysique qui se sont imaginé qu'elle était engagée dans telle ou telle querelle célèbre, celle des générations spontanées, par exemple, et qui ont voulu y

prendre indiscrètement leur part ; mais est-il bien sûr que quelques savants trop impatients n'avaient pas engagé le débat sur ce terrain maladroitement choisi? N'était-ce pas encore mêler la métaphysique aux problèmes scientifiques, que de tirer des conclusions contre elle d'expériences plus ou moins exactes, plus ou moins bien comprises, plus ou moins fidèlement interprétées ? N'avonsnous pas entendu dans les deux camps plus d'un cri de joie indiscret? Des deux parts cela est souverainement regrettable. — Il ne faut pas qu'on puisse dire que nous avons peur des faits. Étudions-les sincèrement sans trop nous presseï* de leur imposer un sens métaphysique, sans les tirer violemment à nous du côté de nos doctrines. Laissons-les s'amasser avec ordre et s'organiser silencieusement dans l'ombre du laboratoire. N'essayons pas de leur faire dire plus qu'ils ne signifient, et surtout sachons bien reconnaître les grands services que la science positive rend à l'esprit humain en le débarrassant d'une foule d'hypothèses et de préjugés, et à la philoso-

phie en lui ouvrant des perspectives nouvelles, chaque jour agrandies, sur la nature.

Si le philosophe ne doit pas intervenir dans les recherches du laboratoire pour les diriger ou les plier à son gré, il ne permettra pas non plus à la science positive de venir réglementer arbitrairement ses domaines, ce qu'elle fait d'ordinaire de la manière la plus simple du monde, en les supprimant. La question des limites est celle d'où dépendent la paix et le bon accord des deux sciences voisines. Ne pourrait-on pas déterminer ces limites en disant que la science positive va aussi loin que s'étend la réalité observable et sensible, et qu'elle s'arrête précisément là où l'expérience des sens ne pénètre pas ? Son domaine, c'est la nature, si l'on restreint ce mot au sens spécial et limité que lui assignent d'ordinaire les savants, c'est-àdire à cette partie de la réalité dont les propriétés se révèlent à notre esprit par l'intermédiaire de nos organes ou des instruments qui en étendent la portée et en régularisent l'emploi. Qui dit nature, en ce sens restreint,

dit enchaînement nécessaire des faits sensibles, liés entre eux de telle façon que, l'un d'eux se produisant, l'autre se produit nécessairement, que, l'un variant, l'autre varie, l'un étant l'antécédent, l'autre le conséquent, l'un la condition d'existence et la cause immédiate, l'autre l'effet. Dans cette vaste région de l'expérience sensible, là oîi la nécessité physique, l'encbaîneinent des faits dans une série continue dont chaque terme appelle l'autre n'apparaît pas clairement à l'esprit, c'est que 11 science positive n'est pas encore faite sur ce point, mais d'avance on sait qu'elle y parviendra : on dit alors de cette partie de la réalité qu'elle est déterminable, sinon encore déterminée. On affirme, avec une certitude autorisée par la suite continue des progrès de la science positive, qu'elle comblera cette lacune où quelque idole de la fausse science, quelque cause occulte pourrait trouver encore asile, qu'elle parviendra un jour ou l'autre, un peu plus tôt ou un peu plus tard, à rétablir l'anneau qui manque dans ce réseau si fortement lié des phénomènes. C'est à cette notion

(lu déterminisme, qui est la conception de la nature vue du côté scientifique et expérimental, que s'oppose la philosophie proprement dite. La recherche métaphysique commence dès que l'esprit s'élève au-dessus de cette partie de la réalité soumise à l'expérience sensible, qui se résout en une suite de mouvements déterminés les uns pai* les autres, formant comme la chaîne d'airain de la nécessité physique.

Elle embrasse cet ordre supérieur de faits et d'existences qui, n'étant plus observables par les sens, échappent non pas seulement aux prises actuelles, mais aux prises possibles du déterminisme scientifique. Cet ordre de réalités est placé en dehors de l'infini matériel de grandeur et de petitesse que nos instruments sont parvenus à saisir. Aucune expérimentation sensible ne pénétrera jamais dans cette sphère, qui ne s'ouvre qu'aux perceptions les plus délicates de l'intuition ou de la conscience. Sans doute, comme tout est lié dans l'ensemble des réalités contin- £rentes, ilv a encore des conditions d'existence

pour les faits de cet ordre, frits inlellectuels ou moraux. Ces conditions d'existence sont prises dans l'ordre des phénomènes vitaux qui dépendent eux-mêmes des phénomènes physico-chimiques ; mais le rapport entre ces conditions d'existence et le phénomène intellectuel ou moral n'est plus déterminable avec rigueur, avec précision. Ici le réseau de fer se relâche et laisse passer entre ses mailles distendues des influences d'un tout autre ordre ; les conditions physiques se combinent avec des conditions nouvelles qui déconcertent entièrement par leur combinaison les règles infaillibles du calcul. Déjà nous avons montré le déterminisme physiologique hésitant sur la question de la vie, les nobles incertitudes qui arrêtent sa marche sur ce point pour ainsi dire réservé, et même son retour, par des pentes secrètes, vers une doctrine qui n'est pas éloignée de la métaphysique. Dans le fait de la pensée, de la liberté morale et du devoir, se révèle de plus en plus l'affranchissement du principe immatériel de la spontanéité, auquel commence une région nouvelle

de l'expérience, un ordre nouveau de faits observables^ mais non sensibles, le monde moral, qui est comme une autre nature dans la nature, liée à la première par des rapports, mais non plus par des rapports de nécessité. La suite infaillible des pbénomènes s'interrompt ici, les influences pbysiques rencontrent à cette limite une influence nouvelle, qui vient du fond de l'être lui-même, et qui, en se combinant avec les premières^ arrête complètement les calculs de la science positive. L'œuvre propre du philosophe commence.

Sans dédaigner aucun moyen de recherche, bien au contraire, en tenant compte de tous les résultats que lui livre la science positive dans les régions de l'expérience sensible, il essaye d'aller plus loin qu'elle ne va ellemême. Il étudie expérimentalement aussi, quoique avec des procédés moins rigoureux et des instruments moins précis, cette partie de la réaliié qu'il porte en lui-même, cette portion de la nature qui est sa conscience, son âme ; il recueille avec soin les clartés intérieures de sa pensée ; il interroge les idées

dont l'ensemble constitue sa raison, et qui, bien que formées à Toccasion de l'expérience, n'en sont point issues, puisqu'elles la dirigent, la soutiennent à chacun de ses pas, la jugent en dernier ressort. Avec la liberté, le monde moral commence et se déploie à ses yeux, et déjà, sur cette limite supérieure de l'expérience, le philosophe arrive, par d'irrésistibles inductions, à concevoir que cet ordre nouveau qui comprend tous les phénomènes supérieurs de la vie humaine, la responsabilité, la liberté, la dignité, ne peut pas être le produit des règnes intérieurs. L'idée de la spiritualité s'élève en lui et se confirme de plus en plus. C'est même le résultat le plus précieux de ses études. Il voit de l'œil de l'âme des réalités que l'œil de la chair n'aperçoit pas. 11 s'assure de plus en plus que c'est non pas l'animal qui est notre être, mais l'esprit, que c'est de là que nous relevons, que ces phénomènes ne peuvent résulter de quelque équilibre mécanique, de quelque arrangement nouveau de molécules, de quelque composition extraordinaire de la

matière, que s'il y a quelque rapport concevable entre rélectricitë et l'étendue, il n'y en a aucun d'intelligible entre l'étendue et la pensée, non plus qu'entre l'étendue et le sentiment du devoir.

Il s'aperçoit lui-même dans le fond de son être, il saisit son existence intime sous ses vrais attributs, la simplicité absolue, l'indivisible unité, il observe les phénomènes qui la manifestent, il dégage les lois qui relient ces phénomènes entre eux en y étabhssant l'ordre sans y faire régner la nécessité. C'est la réflexion qui l'instruit de tout cela, et la réflexion c'est bien de l'expérience encore, mais Texpérience de l'esprit appliqué à l'esprit, se recueillant dans son essence, se ressaisissant lui même ou de l'attrait du monde extérieur qui l'absorbe ou de la multiplicité des actes intérieurs qui le dispersent. Cette expérience ne comporte pas les procédés rigoureux et les règles du déterminisme scientifique, et toutes les fois qu'on a voulu les imposer de force à ces phénomènes délicats de l'âme, que la spontanéité toujours agissante dispute à cha-

que instant et ravit en partie à l'empire de la fatalité, on n'a pu aboutir qu'à bouleverser la nature sous prétexte de la soumettre tout entière, dans ses parties les plus diverses, à une seule règle, à une seule méthode. On a transporté arbitrairement la science positive dans une région où elle a été dépaysée, égarée. Les plus grands efforts sont venus se résoudre dans des constructions artificielles, pures créations de l'esprit systématique, ingénieuses et laborieuses machines, à qui il n'a manqué que le signe de la réalité, la vie.

Ce n'est pas seulement cette distinction des deux régions de l'expérience qui sépare la science positive et la philosophie. Elles diffèrent aussi par le point de vue d'où l'une et l'autre considèrent la nature. Ici encore il y aurait à tracer entre les deux sciences une limite idéale que nous ne pouvons qu'indiquer d'un trait rapide, mais dont la suppression ou le déplacement troublerait profondément l'ordre entier des connaissances humaines. La science positive n'étudie les phénomènes que pour y retrouver la suite

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nécessaire, l' enchaînement, la de'pendance réciproque. Ce qui constitue son objet propre, c'est la recherche des conditions d'existence de chaque fait observable et sensible. Elle ne nie pas à priori les causes finales, mais elle ne s'en occupe qu'incidemment; tout au plus elle constate, sur quelques points de son vaste domaine, l'évidence des marques de dessein et de plan qui se mêlent plus ou moins profondément au lissu mécanique de la réalité. Elle les constate, mais sans s'y arrêter, recherchant toujours la cause efficiente et satisfaite de sa recherche seulement quand elle est parvenue à ce point qui marque la dernière limite de son effort et de sa compétence, la dernière cause déterminable ou quelque cause sourde qui ne répond plus à ses questions. C est assez dire qu'elle n'a rien à voir dans les questions d'origine. La nature de la méthode qu'elle emploie exclusivement lui interdit les problèmes de cet ordre, et, si la philosophie positive ne faisait que signifier à la science cette interdiction absolue, elle aurait mille fois raison. Le problème des origines

comme celui des fins est contradictoire à l'idée qu'il faut se faire de la science positive. Nous avons essayé de prouver que la méthode expérimentale ne peut nous donner que l'actuel, le présent, le fait, l'avenir même, en supposant que l'ordre des choses dont nous faisons partie subsiste, mais qu'elle ne nous donne pas et ne peut pas nous donner le commencement des choses, où elle n'atteindra jamais. Même les inductions sur ce qui s'est passé à l'origine de toutes choses sont hors de son domaine. Son objet propre est la loi, c'est-àdire la suite réglée des phénomènes dans les limites de l'ordre existant de l'univers matériel ; rien de plus. Si l'univers a eu un commencement, avons-nous dit, ce commencement, par les conditions même de l'hypothèse, échappe à la loi du déterminisme. La science positive devient donc une métaphysique, c'est-à-dire qu'elle cesse absolumenl d'être ce qu'elle doit être, dès qu'elle avance même une hypothèse dans cet ordre de problèmes. Elle tombe immédiatement sous le contrôle non plus de l'expérience, mais de la

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raison pure. Le sens véritablement scientifique ne s'y trompe pas : il s'arrête à cette limite marquée par les faits observables et sensibles ; il ne s'aventure pas en un dogmatisme qui n'est pas de sa compétence et qui ne fait qu'ajouter aux difficultés inhérentes à toute solution métaphysique une inconséquence de plus, une contradiction manifeste au principe de sa méthode.

C'est d'un tout autre point de vue que le métaphysicien considère la nature. Le savant a raison, et il est dans son strict devoir scientifique quand il recherche partout et avant tout la suite et la liaison nécessaire des faits observables; mais le métaphysicien a raison aussi lorsque, au nom d'une science supérieure, il cherche à démêler la loi d'ordre, d'harmonie et de beauté qui est comme voilée sous le mécanisme apparent de la nature. Cette loi existe : Leibniz la reconnaissait déjà dans les phénomènes les plus simples et les plus élémentaires de le mécanique ; mais elle apparaît de plus en plus clairement à mesure que Ton se rapproche des phénomènes supé-

rieurs ; elle éclate par de brusques coupures au milieu du plan suivi de la nécessité physique dans la manifestation soudaine de la vie et de la pensée, inexplicables sans la finalité. La métaphysique donnera toute leur valeur d'interprétation à ces marques de dessein visiblement empreintes dans quelques régions de l'expérience^, et dont l'évidente analogie s'impose à nous avec une telle force qu'elle a été une cause de division parmi les positivistes, quelques-uns inclinant à l'admettre malgré la rigueur du système. — Elle rétablira dans tous ses droits l'idée de la finalité, qu'il ne faut pas proscrire de la raison parce qu'elle a souvent égaré la science, et qui, acceptée, réglée dans sa vraie mesure , mérite mieux que la déférence légèrement ironique de Kant, je veux dire l'honneur et le respect dus à l'une des formes les plus manifestes de la vérité. C'est en effet le prodige de la nature que ces deux conceptions, opposées mais non contra dictoires, du déterminisme et de la finalité, soient réunies et comme mêlées dans la trame de l'univers, que la série des causes finales se

développe à ti avers le monde concurremment et parallèlement avec la série des causes efficientes, enfin que la mécanique et la géométrie révélées dans la suite des phénomènes, defs mouvements et des figures matérielles réalisent par des lois d'une simpficité absolue un ordre tel que l'inlerprétation complète de ses effets dépasse la portée des plus hautes intcHigences, et que ce soit la marque la plus assurée du génie de déchiffrer quelques syllabes de l'énigme immense.

Dans le centre des choses devenu visible au regard du philosophe, le principe de l'ordre commence à se révéler. Qu'est-il donc en soi, ce principe qui se maniteste à la fois comme géométrie et finalité, nécessité et raison, géométrie dans ses moyens et finalité dans ses résultats, nécessité dans les lois qu'il emploie, raison par les effets qu'il réalise, loi suprême de l'ordre mathématique comme de l'ordre moral, vraiment raison des choses, puisqu'il est la dernière explication de tout? Plus le philosophe étudie profondément ce monde et dans les idées que la science posi-

tive lui en révèle et du point de vue d'où la métaphysique le lui montre, plus il se refuse à croire que ce monde soit l'œuvre du mécanisme aveugle, et qu'une suite déroulée à l'infini de mouvements matériels ait pu produire cet univers, pénétré de pensée jusque dans ses dernières profondeurs. En se donnant le grand spectacle des forces et des formes, il en saisit les relations réciproques et les harmonies, la vivante synthèse, non pas à la manière poétique et superficielle de Bernardin de Saint-Pierre, mais du coup d'oeil vraiment philosophique de Leibniz. En même temps il se rend mieux compte à lui-même de ces innéités qui éclatent dans l'inspiration scientifique ; il s'étonne de voir comme son entendement est naturellement fait pour comprendre la nature, comme il est prédestiné à la science. Les signes de l'ordre ne sont pas plus profondément empreints dans le monde qu'ils ne le sont dans son esprit. 11 reconnaît que la raison de l'homme est disposée comme par un dessein exprès pour concevoir la raison de l'univers. Il jouit de cette dernière harmo-

nie qui l'aide à comprendre toutes les autres, el, sans prétendre à l'explication absolue des choses ,il sent qu'il s'en rapproche de plus en plus à mesure qu'il comprend mieux que cet ordre universel n'est qu'intelligence déployée dans l'infini matériel des miondes et dans cet autre monde, l'âme. Osons donner au principe de l'ordre son vrai nom : la raison suprême, ce que Platon appelait P Idée du bien ou mieux encore C auguste et sainte Pensée. C'est d'elle que tout procède, à elle que tout se ramène; elle est le centre vivant, éternellement actif, autour duquel se déploient les différentes formes de l'être, les variétés infinies des âmes, des forces, des figures et des mouvements, les régions diverses de la nature, ordonnées dans leurs orbites concentriques et se mouvant toutes par l'impulsion unique qu'elles reçoivent de l'immobile moteur.

Voilà le point de vue métaphysique de la nature en regard du point de vue scientifique, vrai, mais incomplet. Ainsi se marquent à nos yeux les limites qui séparent la science positive de la philosophie et la distinction

fondamentale des deux facultés qu'elles emploi^3nt : Tune par laquelle nous saisissons les rapports des choses entre elles, qui constituent l'ordre, — c'est le sens scientifique, — l'autre par laquelle nous saisissons le rapport de l'ordre à son principe, — c'est le sens métaphysique. Le philosophe idéal serait celui qui, en ces temps de dispersion et de morcellement intellectuel, réunirait en lui ces deux sens, ces deux facultés, et les combinerait dans un suprême élan de génie, — un Aristote avec la science moderne en plus, un Leibniz avec moins d'idées systématiques. Ce jour-là, l'anarchie des inteUigences s'apaiserait peut-être sous le charme impérieux de la vérité manifestée à la fois dans ces deux grands aspects. Le monde connaîtrait, au moins pour une heure, la plus haute volupté intellectuelle qu'il nous soit donné de concevoir, un mouvement de joie unanime de tous les hommes réunis dans le divin accord des idées.

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