‹ Le mauditChapitre 13 sur 57 · VIE IX ET L EMEUTE A ROM · texte numérisé non relu

VIE IX ET L EMEUTE A ROM

Une grande figure domine l'histoire religieuse contemporaine; c'est celle de Pie IX. Mastaï aura eu le singulier privilège d'avoir été salué, à son intronisation, par le libéralisme européen et maudit par le parti clérical, et d'avoir, dans les dernières années de son pontificat, reçu les anallièmes du monde libéral et les acclamations délirantes du clergé ultramontain. Les mêmes hommes qui crient : Vive le Pape-roi! Vive l'immortel Pie IX î sont ceux qui disaient en 1847 : « On a fait dans ce cardinal Mastaï un choix détestable : nous avons un pape révolutionnaire. »

Comment s'expliquer ce bizarre changement dans les esprits? Mastaï était-il un absolutiste qui prenait le manteau dulibéraUsme? Serait-il encore à celte heure, un libéral qui, voguant à pleines

voiles dans la réaction, simule l'absolutisme pour mourir en paix au sein de ses cardinaux et de son épiscopat saturés d'idées ultramontaines? Ni l'un ni l'autre.

Pie IX est un homme de juste-milieu, que les pentes glissantes, sur lesquelles la liberté entraîne les rois pris de la velléité des réformes, ont effrayé et qui se repose sous l'abri passager de la réaction, comme les naufragés cramponnés à un écueil à fleur d'eau, jusqu'à ce qu'une lame impétueuse les balaie et les jette broyés sur le rivage.

Pie IX a eu la destinée de Louis XVI, moins l'échafaud. Animé, comme l'infortuné Dourbon, d'intentions droites ; blessé, par tous ses instincts, de l'abaissement dans lequel le système de compression violente, adopté par Grégoire XYI, avait traîné la papauté, il était naturel qu'il cherchât à inaugurer, avec le régime constitutionnel, un règne moins troublé et moins abhorré surtout que celui de son prédécesseur. Il trouva le royaume temporel des papes dans un tel désordre, qu'on ne put jamais lui fournir les dossiers des détenus qui encombraient les prisons romaines, et qu'il fallut, pour nettoyer ces écuries d'Augias, amnistier en bloc les malfaiteurs et les bandits mêlés avec les prisonniers politiques.

Un trait caractéristique de ces débuts de règne fut celui-ci, que Pie IX, dont on connaît la piété,

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pour frapper l'imaginalion des Romains, ramenant sans s'en douter à son institution primitive le grand banquet eucl^aristique des chrétiens, communia de sa main, tous ces mieurtris de l'ancien régime, au grand scnndale des Jésuites, des cardinaux et des dévots de Pvome.

Pie IX vaut évidemment mieux que son entourage. On se fait difficilement une idée de l'appauvrissement intellectuel de cette prélature romaine qui compose ce que les Italiens appellent la curie. Il est impossible que les générations se succédant dans un milieu où toute la science se borne à quelques connaissances de théologie, de liturgie et de droit canonique, n'arrivent enfin à l'étiolement. La Rome papale a fait pour les intelligences ce qu'elle a fait pour le bas chœur de la chapelle Sixtine. Elle a abouti au régime des castrats. Quelle chute au milieu d'un peuple si richemeid doué!

Sous Pie IX, aux mœurs austères, la galanterie traditionnelle des jeunes prélats romains a cessé de se montrer au grand jour. Jusqu'au moment de l'occupation française, ces prélats sortis de toutes les grandes familles étaient les amants des belles patriciennes; mais depuis que l'officier français a paru, le monsignor a été dédaigné, les épaulettes sont devenues de mode. Force a été à la prélature de se reUrer devant ces heureux conquérants.

Quel que soit le sort de la papauté temporelle.

d'ici à deux ou {rois ans, qu'il y ait un de ces compromis tant aimés des diplomates, au moyen desquels une question ne se tranche pas, mais se prépare à sa solution définitive pour une autre heure, comme ces vêtements usés que l'on continue de porter jusqu'à ce que le moindre mouvement un peu brusque les scinde en lambeaux; ou bien que les aspirations de l'Italie inteUigente soient écoutées, et que Rome capitale de l'Italie arrive à sa destinée naturelle, au risque de froisser l'élément retardataire du clergé romain; ce grand événement qu'il y a quinze ans nous ne devinions pas si près de nous, et dont nous pensions léguer le spectacle à d'autres générations, s'est accompli réellement. Pie IX, roi seulement parla grâce des baïonnettes napoléoniennes, n'est plus un roi depuis quatorze ans. 11 donne lui-même un éclatant démenti à la théorie bruyante qui fait, à cette heure, le tour de la catholicité. On affirme qu'il n'y a pas d'indépendance spirituelle possible pour le souverain pontife sans la souveraineté temporelle. Le pape et l'épiscopat, sans précisément faire un dogme de cette théorie, rejettent cependant celle qui lui est contraire comme une erreur condamnable. Et voilà pourtant quatorze ans que le pontif exerce, en toute plénitude, sa puissance spirituelle, décrète un dogme, tient des consistoires, publie des encychques, quoique tenu poli-

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tiquement sous le bon vouloir d'une armée d'occupation, sans que cet état de vassal, de roi honoraire de Rome, ait rien enlevé à sa liberté de pontife.

L'expérience est donc faite. Que Victor-Emmanuel arrive au Quirinal, que l'idée républicaine triomphe, quelle que soit la forme du gouvernement temporel de Rome, n'importe la couleur du drapeau qui flottera sur le château Saint-Ange, les paroles spirituelles du Vatican ne seront pas plus soumises à une pression du pouvoir régnant, ({u'elles ne l'ont été sous le long protectorat de la France.

On s'est beaucoup irrité, dans le monde politique intelligent, des lenteurs de Napoléon III à se prononcer dans une question dont seul, à son grand regret, il tient le nœud, pouvant le trancher d'une seule parole. Le Cunctalor a vu se perdre beaucoup de sa popularité en France, dans celte classe travailleuse qui est sa véritable force ; il a su cela, et il ne s'est pas départi de ses désolantes temporisations. C'est qu'il se trouvé très-logiquement, et il a eu le génie de le comprendre , le deus ex machina de celte terrible catastrophe de la papauté temporelle. Patient, parce qu'il sent sa force, il a voulu longtemps retarder, il retardera encore, autant dans l'intérêt des difficultés intérieures de son gouvernement que pourrendre moins bruyant et moins terrible l'écroulement définitif de la

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royauté pontificale. Ces retards sont un bien : ils sont dans la logique providentielle. Tout ce qui est tombé de choses autrefois grandes dans le monde est tombé de cette sorte.

Quand la branche du vieux chêne, desséchée par de longs hivers, quoique privée depuis longtemps de feuillage et d'écorce, taraudée par des milliers d'insectes qui en ont dévoré les alvéoles cellulaires, est secouée par les vents, elle ne tombe pas encore,, il faut une décomposition dernière, un affaissement suprême, heure oii la tempête levée à l'horizon la jettera, sans qu'elle se brise trop, sur des tapis d'herbages et de mousse où le pauvre viendra la dépecer, comme il l'entendra, pour la porter à son foyer. La nature aura été plus compatissante que l'homme.

Il en sera de même de la papauté temporelle. Napoléon III lui aura épargné l'humiliation d'une chute violente. Ni échafaud, ni prison, ni exil. Une heure sonnera où le pontife lui-même, soit Pie IX, soit le successeur de Pie IX, sentira sur sa tête que sa tiare s'est allégée de deux couronnes, qu'il ne reste plus que le bandeau pontifical. Une autre heure arrivera où il fera l'aveu loyal que ce bandeau est maintenant plus facile à porter. C'est ce que la diplomatie couronnée, que nous nommons Napoléon III, a appelé « la solution de la Providence. »

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Jusqu'à cette heure dernière, dont tiendront compte seulement quelques bumbleschroniqueurs, la papauté se traînera dans l'irritation et dans les douleurs, durant ces longs jours de transition destinés à l'accoutumer au régime, nouveau pour elle, de la vie purement apostolique. Rien n'est plus commun quand on habite Rome et qu'on a l'occasion de rencontrer Pie IX dans quelque cérémonie publique, même dans de simples visites aux églises, aux hôpitaux, aux couvents, de le voir le visage inondé de larmes. Le dernier prêtre-roi semble sentir sur lui toute la rigueur de la loi qui rend solidaires les dynasties royales , qu'elles aient été héréditaires comme celle de saint Louis, qu'elles soient électives comme celle de la royauté sacerdotale de Rome.

Loubaire, qui n'avait pas l'âme fort tendre, fut touché, un jour qu'il se trouvait par hasard devant le portique de l'église c/e//a Trinita del Monte, à la vue du pontife sortant de l'église et montant dans sa voiture. Quelques carabiniers à cheval, à l'uniforme bleu fort râpé et déteint, comme si ce corps eût usé ses vieilles nippes et sentit qu'il était inutile de les renouveler, étaient devant la voiture du pape. L'équipage n'avait ni la modestie du pontife suprême d'une religion qui flétrit les vanités mondaines ni la sérieuse grandeur d'un puissant monarque. Loubaire fut tristement impressionné

de cette décadence visible. Pauvre roi! se dit-il d'abord.

Mais quand la figure du crucifié du sacerdoce catholique parut au seuil de l'église avec des yeux très-doux, abrités de paupières que la douleur avait rougies et desquelles coulaient encore quelques larmes, quand il leva avec une majesté triste mais sereine, la main pour bénir le groupe de curieux que le hasard avait réunis là, le rude Pyrénéen sentit involontairement ses jambes faibhr. Il tomba à genoux pour recevoir cette bénédiction plus touchante et qui devait encore davantage porter bonheur, celle d'une âme qu'une cruelle fatalité a longtemps meurtrie.

Il y avait là des abbali, que Loubaire reconnut facilement à leur costume, des Romains de la condition moyenne, des gens du peuple, des enfants. Tout cela regarda stupidement, sans passion aucune,;sans amour comme sans haine, le monarque en pleurs et reçut cette bénédiction avec indifTérence. On s'agenouillait par habitude, on se relevait en riant.

Loubaire s'indigna.

— Les misérables ! dit-il presque tout haut.

Puis il réfléchit.

Cette royauté est bien morte. Ils n'ont vu là que la voiture et les carabiniers. C'est devant leur roi qu'ils sont muets. Quand du haut du balcon de

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Saint- Pierre de Rome ils entendent le Benedicat vos que Pie IX fait résonner, jusque sous les portiques circulaires, avec sa voix si pénétrante et si douce, ces mêmes hommes s'inclinent plus bas que moi : ils reconnaissent là le vicaire du Christ. Ici ils sont de glace : ils croient ne devoir rien à leur dernier César.

Les larmes du saint pontife, ce jour-là, avaient une cause. Il savait par sa police privée, indépendante de celle du cardinal-ministre, qu'il se préparait dans la ville une grande manifestation, nonseulement autorisée, mais presque provoquée par le comité romain. Le lendemain pouvait être le dernier jour de ces splendeurs temporelles auxquelles, personnellement, le pieux vieillard doit peu tenir, mais que, par un scrupule de conscience, il voudrait transmeître à ses successeurs.

Les émeutes, à Home, n'ont aucun des caractères qui s'attachent ailleurs à ces explosions terribles de la colère populaire, dont l'époque contemporaine nous a si souvent donné le spectacle. Â Rome, l'émeute se cache sous le nom bénin de manifestation. Dans l'émeute de Paris, la balle et la baïonnette font toujours des victimes ; à Rome, tout se borne, du côté de l'autorité, à force arrestations, et, du côté du peuple, à quelques coups de lame bien affdée dans les flancs des gendarmes pontificaux. En France, l'émeutier est un homme pressé qui

veut improviser un gouvernement, et qui compte d'ordinaire sur une belle place, que lui donnera la révolution, pour payer son terme ou s'acheter un paletot. L'émeutier romain ne bouge que sur un signal. Le comité recommande-t-il la prudence, le patriote le plus enflammé se renferme dans une sagesse exemplaire. Le comité a-t-il besoin de réveiller un peu l'opinion, de sonder les dispositions présentes du gouvernement pontifical; veut-il se renseigner, par un fait, sur l'attitude que prendra, en face de fagitation, le général qui commande l'armée française, il dit à ses hommes : Au Corso ! Cela signifie : Serrez de près les gendarmes, jouez du couteau avec prudence, vociférez : A bas le pape-roi ! mais rien de plus !

L'heure n'est pas venue encore.

On a gardé le souvenir de l'émeute du 2 février 18G1. Il s'agissait particulièrement de bien se rendre compte dès dispositions de la France. On savait l'ambassadeur très-favorable à l'unité italienne.

— Nous sommes des imbéciles, avait dit l'un des membres les plus actifs du comité. Croyez-vous que les perdrix vous tomberont toutes rôties du ciel? La politique de l'empereur des Français est de protéger extérieurement le pape ; mais si le gouvernement pontifical succombe devant une révolution irrésistible, les troupes françaises, après

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quelques coups de feu, afin de sauver l'honneur du drapeau, se retireront au château Saint-Ange et nous laisseront faire la chasse aux petits zouaves de Monsignor de Mérode. Et l'Europe s'inclinera devant le fait accompli.

Un vieillard qui connaît la France, avait improuvé ce plan comme excessivement dangereux.

— Gardez-vous, avait-il dit, d'une faute énorme comme celle-ci. Le soldat français ne connaît qu'une chose, la consigne. Il vous balayera sans pitié jusque dans le Tibre. Vous aurez tout compromis par votre impatience. Une manifestation, pas de révolution.

Ce sage avis l'avait emporté.

Le programme fut celui-ci : étudier la conduite que tiendra le commandant des troupes françaises; bien voir si, dans le cas d'une révolution sérieuse, il prendrait des dispositions énergiques et complètement hostiles, au parti national, ou si, résistant mollement, on le pourrait croire disposé à laisser les Romains agir d'eux-mêmes, et trancher ainsi la question.

Telles furent les dispositions prises d'en haut. En bas était la tourbe docile prête à faire le coup de main et tenant le couteau aiguisé.

lacomo était depuis deux jours à Rome quand se faisaient les préparatifs de l'explosion qui, grâce aux impatiences générales, paraissait devoir dé-

passer ce qu'on avait vu jusque-là. A juger les choses à la surface, on aurait pu se tromper et croire sérieusement à une révolution. Le rapport secret fait au pape sur les proportions que l'émeute semblait devoir prendre, était conçu dans ce sens.

Loubaire avait vu la ville aux sept collines dans son calme habituel et n'avait eu aucun soupçon. Un homme qui savait tout, qui devait jouer un rôle dans la manifestation, et avec qui il avait passé, le malin, deux longues heures, ne lui en avait pas soufflé mot.

Ils se rencontrèrent sur la place d'Espagne.

— Savez-vous quelque chose de nouveau? avait demandé cet homme à Loubaire.

— Non, avait répondu celui-ci; mais j'ai vu pleurer le pape comme une femme.

— Il fait bien.

Loubaire ne comprit pas. On devine quel était cet homme.

lacomo, ancien soldat de Garibaldi, contrebandier de son état, puissant de muscles, énergique de convictions antipapaîes, était un instrument d'émeute trop précieux pour échapper à ceux qui organisaient dans la grande ville le coup de main. Il fr,l rencontré par un des agents du comité.

— lacomo, on a besoin de loi, demain.

— Très-bien, signor.

lacomo reçut d'abord quelques paoli pour aller

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boire à la chute du pape-roi. Puis il écoula sa consigne avec le sang-froid et la fidélité d'un homme toujours prêt à se rallier sous son drapeau.

— Maintenant, attention! avait dit lacomo. Je suis à vous, mais donnez-moi quelques hommes et faites-moi soutenir, au besoin, pour aller faire sortir de leurs cachots de braves amis sur lesquels le saint-office a jeté sa griffe.

— Qu'à cela ne tienne, avait dit l'organisateur de l'émeute, ce sera une bonne diversion.

Afin de ne pas être suspect et de pouvoir pendant ces deux jours, courir toute la ville et rencontrer son monde dans les cabarets où se réunit la plèbe, Fagent du comité était allé prévenir la police qu'un coup se préparait.

— Nous savons cela, lui fut-il répondu.

— Je crois avoir entendu murmurer parmi le peuple qu'on se portera aux prisuns.

— Merci; l'avis est bon.

Avec ce petit stratagème digne des Grecs, et que les collègues de l'agent reproduisirent probablement à leur tour, cet homme put embaucher à ciel ouvert tout ce qu'il voulut, sans que la police pontificale songeât à surveiller ses allées et venues. On ne se défiait pas d'un homme qui était venu renseigner le gouvernement.

Le 2 février, à l'heure précise indiquée par le comité, une masse compacte d'hommes déterminés.

drapés dans leurs manteaux à la manière antique, occupèrent, sur une grande étendue, le Campo Vaccino, les abords du Colisée, la place Navone, le Corso, la place del Popolo et tous les points où la circulation est d'ordinaire considérable.

La police dès la veille, avait fait silencieusement ses préparatifs comme pour un jour de combat. On a toujours des amis dans les deux camps, et ce mot bizarre avait souvent été échangé entre gens de connaissance, sans plus de colère que s'il se fût agi d'un rendez-vous de plaisir :

— Nous nous verrons demain.

— Oui, je vais aiguiser mon couteau.

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