LES GUEUX DE ROME
— Ou vas-tu. Piétro?
— - 11 y a du bruit au Corso, j'y vais.
— De quoi te mêles-tu, imbécile?
— Je suis patriote. Quoique je porte des guenilles, je comprends que je suis Romain.
— Eh bien, après?
— Après? j'entends parler des hommes qui sont au-dessus de moi. Ils sont las de notre gouvernement de prêlres. Ils veulent se débarrasser des monsignori. A chacun sa place ! Des prêtres aux églises, des hommes du monde au gouvernement des choses du monde.
— Mon fds, tu parles un beau jargon. On ne disait pas cela de mon temps; mais je ne te comprends pas. Voyons, parle clair. Vous voulez chasser la Santita di nostro signore, les moines, les prêtres?
108 LE iMAUDlT
— Pas le moins du monde, vieux père.
— Comment ! tu ne vois pas que c'est le but définitif de la révolution ?
— Je ne le vois pas, parce que cela n'est pas.
— Allons donc, madona mia ! Tu es bien naît mon Piétro. Et bien, mi figUolo, lu travailles à ta perle, à la perte des tiens, à l'abandon de ton pauvre père sur ses vieux jours.
— Je ne vois pas cela : car alors...
— Certainement , tu irais crier : E viva el papa rcl
— Que Dieu m'en garde !
— Pauvre fou ! Écoute : qui te donne la liberté, la liberté absolue, sans contrôle, avec toutes ses joies, ses fantaisies, n'est-ce pas elpapa re?
— Eh bien ! j'aime mieux une règle, cela fera plus d'honneur à mon pays.
— Le vrai roi de Piome, ce n'est pas la Santita cU nostro signore, c'est le pauvre. Tu ris... Oui, le pauvre, le mendiant, l'homme au manteau gris, sale et troué. Toi, moi, nous sommes rois dans cette ville que les beaux esprits appellent la ville éternelle. Nous sommes rois sur les places publiques, dans les rues, aux portes des palazzi, sous le vestibule des égUses. Nous vivons là, nous couchons là, nous prenons là cette bonne fraîcheur que n'ont pas les nobles dans leurs belles salles.