LES GUEUX DE ROME
Qui le donnera tout cela quand il y aura ici une police à la française?
— Plût à Dieu que tout fût à la française à Kome !
— Ignorant! On le voit bien, tu n'as jamais mis le pied dans ces grandes villes françaises. On n'y souffre pas un mendiant. Une énorme plaque hissée à une potence, aux portes des villes, contient cette effrayante inscription : « La mendicité est interdite. »
— Eh bien ! tant mieux ! On forme la jeunesse au travail, et il y a, je le sais, des asiles pour les infirmes et pour les vieillards.
— Mon garçon, on t'a, jele vois, tourné la tête. Mais ces asiles ce sont des prisons.
— Quelle histoire!
— Oui, des prisons, puisque, entré là une fois, et encore avec quelle peine, on n'en sort plus. Adieu le soleil, l'air libre, les courses aux lieux que l'on aime, au quartier où l'on est né, aux maisons où l'on a jouéenfan-t! C'est là la vie, signer Piétro, mon fds; c'est la vie! Etre libre au risque de n'avoir pas un bon dîner, c'est mieux qu'une pitance réglée, avec des grilles comme aux cages des bêtes féroces. Voilà mes idées, à moi.
— Gardez vos idées, mon père, je vous salue.
— Parle-moi encore.
— Quoi?
— Tu t'es donc mis à aimer le travail?
— Moi, pas du tout, mais je le subirai : cela vaut mieux que d'aller tendre la main et aller faire remplir son écuelle à la porte des couvents.
— Voilà encore des idées ! Qu'y a-t-il d'humiliant à cela? Les moines ne sont-ils pas des mendiants comme nous? Ne vont-ils pas quêter dans les maisons? Eh bien! ces moines nous relèvent. En descendant à notre métier, ils nous grandissent jusqu'à eux. Mon fils, des moines, et beaucoup de moines, ont été papes. La mendicité, par les moines est montée sur le siège pontifical. C'est une gloire cela !
— Merci de cette grandeur. Je vois qu'aujourd'hui un ouvrier est estimé et qu'on méprise un gueux. Vos moines qui mendient sont-ils bien vus? On leur donne par routine, souvent par contrainte; on ne veut pas être mal noté. Je vois tout cela, moi.
— Tu me feras mourir dans la tristesse.
— Que je devienne un homme et je vous nourrirai. Adieu, prenez patience. Voilà mon couteau. Gare aux carabiniers de la Santita!
— Ah! malheureux fils! Mais, Piétro, écoutemoi donc!
— Que voulez-vous encore, père?
— Tu as quelque raison que tu ne me dis pas, pour aller te mêler dans ces émeutes où il n'y a
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rien à gagner, pour des gens comme nous, que des coups. Voyons, Piétro, dis tout à ton père.
— Eh bien ! voulez-vousie savoir, j'aime Giuletta, la fille du sculpteur Marino.
— Eh bien, épouse-la.
— Elle ne voudrait pas d'un mendiant.
— Mais tu es riche, plus riche que son père. Je me fais plus de revenus en mendiant que lui avec ses statues que personne n'achète, et j'ai dans un petit coin quelques beaux écus d.'or; et je te les donnerai, après moi, si tu veux vivre comme moi.
— Non, je veux travailler avec le père de Giuletta. J'apprendrai son métier ; mais, en attendant, je vais me ballre pour l'indépendance de mon pays. Eviva lltaliauna
— Va- t'en au diable!
rX VERITABLE SIEGE
Pendant que la manifestation, organisée par le comité, tenait Rome en effervescence, que les troupes pontificales se massaient sur les places, que des corps nombreux se détachaient à l'entrée des grandes rues pour les balayer à outrance, l'armée d'occupation, mise en mouvement par les ordres du commandant en chef, arrivait, à son tour, avec une merveilleuse précision, et une tactique que l'armée pontificale ne connaît pas, pour s'interposer entre les gendarmes du pape, se ruant au hasard, elles conjurés vociférant des cris patriotiques. L'opération fut longue, mais réussit à point. On s'avança lentement : les officiers, les caporaux, les simples soldats, avec une politesse toute fran çaise, prièrent messieurs les Romains de leur éviter le petit ennui de iouer de la baïonnette. La