‹ Le mauditChapitre 18 sur 57 · XII · texte numérisé non relu

XII

C'était le lOfévrier 1861 .Trois hommes robustes, à l'air martial et déterminé , portant le vêtement des paysans de la campagne romaine, soupaient, à la pâle lueur d'une lampe, dont la grosse mèche, aspirant un reste d'huile, répandait une odeur fétide dans Vosteria délia Sabina, auberge fréquentée par les pâtres de passage à Rome, par les contrebandiers, les mendiants de profession, les voleurs et ces hommes suspects qui ont pour état d'être prêts à tout. La maison, de la plus chétive apparence, n'avait qu'une porte d'entrée sur une petite place irrégulière située sur la rive gauche du Tibre, près de cette délicieuse miniature architecturale qu'on appelle le temple de Vesta. En bas étaient une salle assez vaste, noire et enfumée, quelques

chambres, la cuisine et des celliers. Le haut avait une douzaine de chambres hideuses séparées par un corridor obscur et sale. Quand il y avait presse, que beaucoup de paysans, à certaines époques de l'année , descendaient des montagnes , les chambres devenaient pendant la nuit des fourmilières humaines; dix, douze hommes s'entassaient sur des paillasses et des matelas. Deux mauvais lils, dont les draps étaient rarement renouvelés , faisaient tout l'ameublement de ces chambres. L'hôtesse était la signora Giustina, vieille matrone aux larges hanches, à la tête carrée, aux traits rudes , mais beaux, et présentant le type des femmes du Transtevère, mais flétri par l'âge, par le travail pénible, par la vie humiliée et douloureuse. Celte femme n'avait eu qu'un fils : elle l'avait envoyé se joindre à ceux qui défendaient Ptome contre l'armée française. Le jour de la prise de la ville on lui rapporta un cadavre.

La maison de Giuslina était une maison sûre. Là on pouvait tout dire. Plarrs de conspiration contre le gouvernement papal, projets d'enlèvements, coups à faire sur les routes, effractions, escalades, bandes à organiser pour tenir la campagne, se combinaient là à cette longue table où les hôtes, assis sur des bancs, s'appuyaient fièrement sur le coude en buvant un petit verre liquoreux, fade, qu'on récolte sur les versants des

montagnes d'Albano et de Velletri. Giustina était une mère pour ces héros de toute sorte qui formaient sa clientèle. Un seul trahi une fois Vosleria eût été déserte, La dame était bien avec la police romaine, à laquelle elle servait, sous main, une petite rente annuelle, sous le nom de buonamano, que les agents se partageaient. Elle donnait largement à tous les capucins et autres quêteurs. Une madone placée dans une niche, à l'un des angles de la place, était entretenue par elle de belles robes et d'une lampe brûlant perpétuellement. Jamais elle ne manquait de faire ses pâques.

— Comme cela, disait un des trois personnages, qui paraissait dominer les deux autres, vous êtes hommes à ne pas reculer?

— Oui, signor.

— Il y a cinq cents scudi.

— Va pour cinq cents scudi,

— Mais il y a du danger.

— Allons donc !

— Nous aurons à escalader une haute muraille.

— Nous escaladerions l'enfer.

— Nous pourrons recevoir des balles.

— Elles nous connaissent.

— Alors c'est fait?

— Sans doute, nous sommes des hommes, c'est tout.

— A minuit, je viens vous prendre. J'aurai une échelle de cordes, des revolvers à plusieurs coups, chacun le nôtre ; si nous sommes attaqués, n'imporle où, faites feu et tuez le plus que vous pourrez. Il s'agit d'un enlèvement, ce n'est pas la fm du monde, quatre chevaux nous attendront. Il faudra marcher toute la nuit, traverser Subiaco et déposer au delà de la frontière, à Rocca-San-Stephano, hors des recherches de nos sbires, la personne enlevée. Mais cinq cents scudi! Ils vous seront comptés demain ici à la même heure ; et je les dépose entre les mains de notre digne hôtesse. Signora, approchez.

Et jetant les scudi avec fracas sur la table, il en fit cinq piles qu'il aligna devant la dame.

— Vous le voyez, serrez-nous cela jusqu'à demain soir et préparez-nous un bon souper.

Les yeux des deux hommes brillaient d'un éclat inaccoutumé sous leurs noirs sourcils. Ils allèrent prendre quelques heures de sommeil. Giustina devait les réveiller.

Les trois hommes de ïosteria délia Sabina arrivèrent, vers minuit et demi, dans une rue silencieuse formant l'extrémité de l'un des quartiers les plus isolés de Rome. La nuit était affreuse : le ciel semblait tomber en cataractes sur la ville éternelle.

Le vent d'orient soufflait avec puissance et amenait, de moments en moments, des averses épouvantables. Ces hommes, enveloppés de leurs manteaux, après avoir marché quelque temps, sans se dire une parole, s'arrêtèrent devant une longue muraille, d'une assez grande élévation. Les ténèbres étaient profondes. Le chef alluma une petite lanterne et déroula une échelle de cordes qu'il jeta avec ses crocs au sommet de la muraille; il monta le premier et fut suivi de l'un de ses complices. L'autre resta dans la rue. Le chef, une fois descendu, s'était rendu à une porte, en se servant des mains pour se retrouver au milieu de la nuit sombre, ne voulant pas se servir de la lanterne sourde, de peur d'être aperçu. Il tira de sa ceinture d'énormes clefs qu'il essaya à une grosse serrure extérieure attachée fortement à une porte basse et épaisse comme celle d'un cachot.

La première clef introduite s'embarrassa dans la serrure, qui était fort compliquée, et il fallut un bon moment pour la retirer. Ce ne fut pas sans secouer fortement la porte et sans produire quelque bruit. Quelques autres clefs furent essayées inutilement. Enfin un passe-partout saisissant le pêne, le retira avec un bruit perçant qu'il fut impossible d'éviter. La lourde porte roula sur ses gonds. Le prisonnier, que le premier bruit avait réveillé d'un profond sommeil, se trouva debout.

— Suivez-moi, dit lacomo, vous êtes délivré. Arrivé au pied du mur, où je vais vous conduire, vous n'aurez qu'à gravir une échelle de corde. Je vous suivrai. Un homme vous attend dans la rue. Surtout silence absolu !

Julio sort en tenant la main de son sauveur : bientôt il touche la corde libératrice. Il monte, le chef fait ensuite passer l'homme qui était venu avec lui, et quand il est assuré qu'ils sont libres l'un et l'autre, et hors de danger, il se met en mesure de gravir lui-même. Il était élevé déjà à quelques pieds du sol, quand une voix terrible se fait entendre. Une main de fer le saisit et l'entraîne. C'était le geôlier qui poussait des cris et appelait au secours. La sentinelle entend du bruit, tire un coup de feu, les soldats, endormis dans le corps de garde, arrivent bientôt avec des torches allumées. Pendant ce temps-là deux hommes ont lutté dans les ténèbres. Le geôlier se sent étouffé dans une étreinte terrible. Il est saisi à la gorge. 11 dégaine alors un large poignard suspendu à sa ceinture et il étend à ses pieds, roide mort, son adversaire.

Quand les hommes de garde arrivent, que la lueur des torches éclaire la scène , le geôlier regarde l'homme étendu à ses pieds, c'est son

voisin de Vetrala , son ami le contrebandier lacomo.

Quant à Julio, aidé par une main vigoureuse, il était tombé, plus mort que vif, de l'autre côté de la muraille.

Page 1