LA FRONTIÈRE
nourri; les trois bandits, devant cette résistance inattendue, prirent la fuite. A la première détonalion, le cheval qui portait Louise, efTrayé, était parti au galop dans la direction de Volscarcetta.
— lacomo, sauvez ma sœur!
Telle fut la dernière parole de Julio.
Une balle l'avait frappé au bras gauche. En ce moment, un rayon de lune, sortant d'un nuage, vint éclairer la scène. Julio était tombé sur le talus du chemin. Une pâleur mortelle couvrait son visage, lacomo chercha la blessure : le sang coulait à flots, il déchira la chemise de Julio, fit une compresse et des bandages. Il alla prendre, à un petit ruisseau qui coulait au fond du ravin, un peu d'eau qu'il porta dans son feutre. Il en jeta quelques gouttes au visage de Julio, sans parvenir à lui faire reprendre les sens. Il lava soigneusement la plaie, l'étancha, mit les compresses et les bandages.
Lui-même avait reçu deux coups de feu, mais il sentait à peine ces légères blessures, l'une au front, qu'une balle avait effleuré, l'autre à la jambe gauche, qui ne se faisait connaître que par un peu de douleur, lacomo ne se troublait pas pour si peu. Il avait bien des fois fait le coup de feu dans ces montagnes.
Cepen lanl la position était embarrassante. Les
habitations étaient très-éloignées. Que faire dans la vaste solitude de Castro?
Le jour allait poindre. Il fallait attendre, veiller auprès du jeune Français qui, épuisé par le sang qu'il avait perdu, ne respirait que faiblement. Peut-être quelque voyageur ou quelque contrebandier connu de lacomo viendrait à passer.
Plus loin s'agitait dans d'horribles convulsions le bandit qu'une balle avait atteint mortellement.
Il y avait à peine une demi-heure que lacomo avait terminé le pansement du blessé, et qu'assis près de lui il cherchait, en lui frottant les mains, les tempes, la poitrine, à maintenir la chaleur et à ramener la vie, quand tout à coup le bruit d'hommes à cheval se fit entendre dans la direction qu'ils venaient de suivre.
lacomo pensa que ce pouvaient être les bandits qui revenaient en nombre. Il monta sur un tertre et alla se blottir sous un genévrier épais et rabougri qui le couvrit tout entier, comme d'un manteau ie verdure impénétrable au regard. Personne n'eût ieviné là un homme, tant l'arbuste était bas.
Mais lacomo pouvait tout entendre et tout voir. C'était ce moment duquel un peintre inimitable do la nature a dit que, n'étant plus nuit, il n'était pas encore jour. Les premières lueurs de l'aurore se mêlaient aux pales reflets de la lune. Il en résultait
LA 1-UONTIERE
cette couleur indécise que nulle palette n'a essayé de rendre.
Les cavaliers, qui approchaient bruyamment, .furent bientôt sur le lieu du combat.
— Ce sont des sbires, dit lacomo, ils sont en nombre. Je ne puis rien pour ce malheureux jeune homme; je vais essayer de trouver au moins sa maîtresse que le cheval a emmenée dans une bonne direction.
— Signor, un cadavre ! dit un cavalier en uniforme de carabinier.
— C'est vrai, répondit un homme qui paraissait être le chef de la troupe, quoiqu'il n'eût aucun uniforme.
— Signor, encore un cadavre ! dit un autre carabinier.
— On s'est battu ici, dit le chef. Ce sera un des exploits de Pietro Frappa. Il faudra pourtant bien que son Excellence Révérendissime Monseigneur lé délégat s'occupe de cette bande infâme qui vole et assassine.
— Signor, c'est Pietro Frappa lui-même, je le reconnais.
— Tant pis, il y avait là matière plus tard à quelque bonne capture. Cet imbécile sera allé se faire tuer par quelque voyageur déterminé, quelque touriste qui n'a pas eu de patience... Voyons l'autre.
8 LE MALDIT
En ce moment le chef s'approcha de JuHo. Une lumière plus vive éclairait Thorizon; le visage du blessé, tourné vers l'orient, refléta cette lumière.
— C'est celui que nous cherchons ! C'est notre Français, c'est lui. Mais où est sa sœur?
Et il donna des ordres pour que deux limiers continuassent à explorer la route de Yolscarcetta.
Lui, avec les autres, descendit de cheval, s'approcha de Julio, lui tâta le pouls, vit qu'un pansem-ent avait été fait.
— Ces honnêtes gens de bandits, comme ils sont charitables ! Voyez, ils ont pansé sa plaie. Mais ce pauvre Pietro Frappa ! Voyon-s donc s'il est bien mort.
— Bien trépassé, signer, mort sans avoir pu se confesser! Que Dieu ait son âme! C'était un brave, celui-là.
Pendant cette curieuse oraison funèbre, le chef, sortant un flacon d'eau-de-vie qu'il portait sous son vêtement de dessous, s'approcha de Julio, lu fit couler dans la bouche quelques gouttes de la li queur, en frotta les tempes et lui en fit respirer.
L'action de ce cordial se fit bientôt sentir : la blessure de Juho avait été habilement pansée. Il revint à lui comme un homme qui sort d'un
LA TRONTIÈKE î)
— Ma sœurî... lacomo!... Où suis-je?.. Qui êtes-vous ?
Nous sommes vos amis, monsieur Julio, et nous vous plaignons beaucoup. Ceux qui nous envoient ne veulent que le salut de votre âme. 11 vaut mieux avoir affaire à eux qu'aux hommes de Pietro Frappa. Dans quel état ils vous ont mis, bon Dieu! Voyons, essayez de vous lever. Ah! c'est bien. Vous êtes jeune, monsieur l'abbé, il y de la ressource; et d'ailleurs une blessure au bras ce n'est pas dangereux. Voyons, qu'on amène le cheval le plus doux. Essayez maintenant de monter.
— Ma sœur... mais ma sœur !
— Deux hommes sont allés la chercher. Ils vont vous la ramener sûrement. Ne vous troublez
de rien. .Elle sera traitée avec tous les égards
Vous autres, soulevez M. l'abbé, soyez toujours à ses côtés, en cas qu'il faiblisse. Allons à Viierbe, et d'abord au petit pas.
Puis, se retournant vers Julio d'un air magistral, le même homme ajouta :
— Vous aurez toute la vie un bien triste souvenir, monsieur l'abbé. Vous avez violé une clôture sainte, profané un sanctuaire de la Madone. Quel oubli de votre sacerdoce ! Ces choses-là se jugent sévèrement en I lalie, où l'on punit le sacrilège. Vous n'êtes pas ici en France.
JuHo n'entendait que les sons vagues de cette stu-
pide mercuriale. 11 vivait assez pour se sentir à cheval, pour comprendre qu'il n'était plus avec le contrebandier, que sa chère Louise n'était plus à côté de lui sur la bonne bête de lacomo. Il ne savait que cela. Une forte douleur lui arrachait de temps en temps un cri. C'est un bienfait de la nature que l'activité de l'âme semble prendre son sommeil quand une forte lésion atteint l'organisme. On oublie heureusement alors toute l'horreur d'une position. 11 faut que le corps se cicatrise. La pensée énergique et capable de sentir reviendra avec la convalescence.
Julio arriva à Yiterbe où quelques soins lui furent prodigues par les ordres du commissaire du saintoffice. Le médecin déclara que la blessure n'offrait aucun danger et que, sous peu de jours, le prisonnier pourrait être dirigé sur Rome. .
L EXTATIQUE DE YITERCE
Le jour où le commissaire du saiiit-office appréhendait au corps Julio, il avait fait, par suite d'ordres sévères venus de Rome, une autre capture d'une importance capitale. Yiterbe, comme beaucoup d'autres villes de l'Italie, possédait son illuminée, son extatique. Celle-ci, du nom de Laura Doni, n'était pas une femme vulgaire ; son mysticisme ne ressemblait en rien à celui des femmes de ce genre qui se mettent toujours au service de l'opinion religieuse dominante et trouvent, dans le clergé et dans la politique romaine, la consécration extérieure de leur mission. Presque toujours quelque ordre religieux s'empare de ces femmes, les prône et s'en sert pour être prôné par elles à son tour. Il y a peu de temps, les Jésuites en exploitèrent une de ce genre qui disait tout haut mer-
veilles des bons Pères et leur envoyait toujours ceux qui venaient la consulter.
Laura Doni, qui avait des visions, des révélalions, et qui conversait familièrement avec son ange gardien, était d'un caractère à ne pas être facilement dominée. Ses prophéties, fort singulières, avaient tellement de retentissement, qu'elles étaient parvenues jusqu'à Paris, où, dans un certain monde religieux , mais excentrique , elles avaient pu obtenir quelque créance.
Voici quelles étaient les doctrines prechées publiquement à Yiterbe par l'extatique devant les nombreux visiteurs attirés par ses crises somnambuliques.
Le règne de Marie allait commencer. Ce n'était pas en vain que Pie IX l'avait déclarée conçue sans péché. Selon l'extatique, cela était vrai, et c'était la proclamation de ce dogme qui devait sauver le catholicisme. Mais, chose bizarre, et c'est là ce qui avait attiré sur Laura Doni les foudres du saint-office, elle prétendait que ce serait par la chute du pouvoir temporel des Papes que TEglise serait restaurée dans son antique splendeur. Elle faisait des commentaires éloquents , subhmes même sur le Magnificat. Le deposuit patentes était pour elle le signe évident de la chute de la puissance royale des papes. Pie IX devait être le dernier roi et le premier pontife humble qui allait
l'extatique de VITERBE lo
prendre sur sa tête la douloureuse couronne du Crucitié. C'était le sens de ce mot : Exaltcwit humiles.
Tout cela faisait un amalgame de mysticisme et de politique assez bizarre. On essaya de mille manières d'exercer quelque influence sur Laura Doni. On lui promit monts et merveilles si elle voulait soutenir la nécessité du pouvoir temporel pour l'indépendance spirituelle de la papauté. Elle repoussa toutes les offres, envoya promener les agents d'Antonelli, venus exprès à Viterbe pour la gagner, et mit presque à la porte de sa chambre le délégat, qui lui faisait de fréquentes visites, espérant par là triompher d'elle en flattant son orgueil.
Se drapant dans sa fierté de Romaine, elle déclara qu'elle ne mentirait point au Saint-Esprit et ne vendrait pas sa conscience; et dès ce jour elle se mit à prophétiser, plus nettement encore, la chute prochaine du pouvoir temporel du pape. Son influence commençait à devenir dangereuse ; les libéraux italiens mettaient' à profit ses prédictions pour exciter les esprits et les entretenir dans la pensée que Rome allait, au premier moment, devenir la capitale du nouveau royaume d'Italie. Le délégat fit contre elle un rapport terrible. Comme elle était riche et appartenait à une famille puissante du pays, on ne trouva rien de mieux
que de faire de ces prophéties une affaire grave relevant de l'inquisition, pour qu'elle fût soustraite à la juridiction ordinaire et soumise à un tribunal qui commence par mettre en prison et juge ensuite quand la mémoire lui en vient.
Le pauvre abbé et la fière prophétesse furent placés l'un près de l'autre dans le chétif corricolo qui devait les mener à Rome. Quatre sbires du saint-office, deux devant, deux derrière, étaient là pour prévenir toute évasion. Julio n'y songeait pas. L'extatique était folle de rage.
— Les misérables ! disait-elle, ils tomberont. 0 ma douce mère! ton règne va commencer sur la terre. Plus de César dans l'Église de Dieu !
Et se dressant de toute sa hauteur sur le corricolo, Laura Doni, relevant d'une main le voile qui la couvrait et étendant l'autre dans la direction de Rome, ressemblait, avec sa figure pâle d'ascétique, à ces statues du moyen âge, aux contours amaigris, laissant à peine deviner la forme de la femme sous les plis de leurs draperies.
« Non, plus de César, s'écriait-elle, pas plus de César prêtre du Christ que de César païen ! Marie, )Iarie Immaculée ! tu as enfin mis le pied sur la ;ête du serpent, et les nations inclinées devant toi /ont applaudir à ton triomphe. Et pour vous, ô iemmes, mes sœurs, l'ère de la liberté est arrivée!