EN PAYS LIBRE
Comment lacomo avait-il pu se procurer la clef <:Iont il s'était servi pour ouvrir la cellule de Julio? Chose pareille serait très-difficile partout ailleurs! qu'à Rome. Mais là, il n'y a rien d'impossible.' Dernièrement encore, n'a-t-on pas enlevé, à la barbe de l'autorité pontificale, les pièces d'un fameux procès? Se procurer la clef d'un cachot n'était pas un plus grand tour de force.
Voici ce qui s'était passé.
Le geôlier chef des prisons du Saint-Office avait été tué dans l'échauffourée du 2 février. Celui qui le remplaça était un ancien contrebandier de Montalto, qui, ayant mal réussi dans cet honnête métier, s'était décidé avenir à Rome chercher le pain du jour dans quelque condition de domesticité. Il avait eu la recommandation de monsignor le dé-
légat de Yiterbe, et, grâce au bon certificat de ce personnage, auquel il avait rendu quelques-uns de ces services qu'on n'avoue pas avoir reçus, mais qu'il est prudent de ne pas oublier, Nicolo était arrivé à la haute fonction de geôlier du Saint-Office, C'était, du reste, un véritable hercule, un homme au regard de lion et dix fois plus terrible qu'il ne le fallait pour garder des êtres inoffensifs tels que la Catarinella, l'extatique de Yiterbe et le bon Julio.
lacomo, une fois convaincu que, dans la police romaine, nul ne le soupçonnait d'avoir pris part au terrible assaut de la prison, — car, ce jour-là, grâce à une énorme barbe postiche et à des sourcils teints, il s'était donné un visage en rapport avec le rôle, — se mit à rôder autour de la prison, cherchant à inspecter la place. C'était peu de tourner autour de ces hautes murailles , de voir ce guichet où il avait si vaillamment fait le coup de feu; il fallait pénétrer là.
Un beau matin, lacomo paya d'audace, il frappa fortement au guichet, demanda, la tête haute, la parole ferme, à parler au signor geôlier en chef. Il se nomma, se dit de Yiterbe, parent, quoique un peu éloigné, de la signora LauraDoni, qu'il savait être dans les prisons ciel Sanlo Offizio.
Le geôlier le reçut au guichet, le toisa d'un regard d'aigle.
EN PAV^ Liniu: 137
— La signora Doni n'a rien à voir avec personne, répondit-il au nouveau venu.
Puis, se reprenant :
— Mais, per Dio Baccho! — c'était le jurement de Benoît XIY, ne nous étonnons pas que ce fût celui d'un geôlier du Saint-Office, — il me semble, mon brave, que je te reconnais.
lacomo se crut perdu ; mais, sans trahir aucune émotion, il regarda, impassible, cet homme et attendit.
— Tu es lacomo !
— Et toi, qui es-tu? Je t'ai certainement vu autrefois.
— Nicolo!
— Serrons-nous donc la main, nous sommes la fme fleur de Yelrala.
En effet, ils avaient passé ensemble toute leur jeunesse; ensemble ils avaient fait le rude apprentissage de contrebandier. Puis, chacun de son côté avait exercé ses petits talents, et depuis plusieurs années ils ne s'étaient pas rencontrés.
L'entrevue fut celle de vieux amis.
lacomo, complètement rassuré, prit un ton protecteur.
— Mcolo, tu fais là un bien vilain métier. Que diable! tu tiens les autres sous clef! Mais tu es en prison toi-même. On n'entre pas ici pour te voir aussi facilement que chez un cardinal. C'est un
bien joli pays que nos montagnes. Viens donc avec nous prendre un peu de liberté; tu es jaune, lu es maigre.
— Mais je gagne de l'argent.
— Bon! laisse donc tout cela. Je te ferai marier. Une bonne et grosse femme t'apportera une petite dot ; tu auras ta maison à toi. Je veux absolument t'arracher de là.
— Pas facile, ma vie est ici toute gagnée. Dans les premiers jours, le métier de geôlier m'a paru dur; et puis cela me semblait singulier, à moi qui tant de fois ai failli me faire incarcérer, d'entrer en prison pour y garder de pauvres diables qui ne sont pas capables de faire du mal à une mouche. Maintenant, j'y suis accoutumé. D'ailleurs, que faire à l'air des champs?
— Ma foi, on y est libre.
— Que veux-tu, lacomo ? C'est une singulière bête que l'homme. Je suis fait à mon esclavage.
— Eh bien, puisque tu es mon ami, parle-moi de cette pauvre Laura, qui a fait beaucoup de bruit dans nos montagnes. Je la vis partir diablement accompagnée.
— Oui, j'ai l'honneur de servir cette gracieuse dona. Elle me fait des prophéties terribles. C'est sa manie, vois-tu, de prophétiser. Tu sais cela, puisque tu es son parent. Chaque fois que je lui
EN PAYS LIDRE 139
porte sa pitance, elle me dit un tas de choses que je n'écoute pas. Entre nous, je la crois un peu folie.
— Il y avait aussi avec elle un Français. Est-il ici?
— Ah! oui, un prêtre. Oh! celui-là est doux comme un agneau.
— Quel est son crime?
— Oh ! son crime ; on n'est pas ici pour des crimes, lacomo. Le pauvre garçon est, à coup sûr, un honnête homme. Mais, à Rome, nous sommes sévères sur certaines choses.
— 11 n'est pas jugé?
— Ah ! oui, jugé ! On ne se presse de juger nulle part et moins ici encore qu'ailleurs
Et il ajouta d'un ton grave :
— Tiens, lacomo, vois là-bas son cachot, le premier au coin ; le deuxième est celui de la dona.
lacomo examina la position du cachot et supputa la hauteur de la muraille qui donnait sur la rue.
— Il me semble qu'on pourrait franchir facilelement le mur du préau.
— Franchir! Tiens, tu es fou. Le préau est ici affaire de luxe. Il faudrait d'abord sortir du cachot. Or, notre monde ne sort jamais.
— Pas même pour respirer l'air quelques instants?
— Non. Il paraît qu'on peut se passer de cela. Vois-tu, lacomo, ceci n'est pas une prison comme celle que le Saint-Office avait autrefois. J'ai vu cela en 1848 : c'était à n'en pas dormir de six mois. Ici, tout est provisoire. Quand nous serons débarrassés de ces maudits Français, nous reprendrons notre palais et nos bons petits cachots souterrains. On n'a pas voulu faire de dépenses ici : cela doit durer si peu de temps ! Des portes neuves et des serrures fortes, voilà tout ce qu'il fallait. Et tu vois que ces serrures sont solides.
— Oui, si j'en juge par les clefs.
Et, dans ce moment, lacomo s'était mis à regarder les grosses clefs suspendues à un crochet, dans la chambre étroite et basse de Nicole.
Diable! oui, c'est énorme ces clefs. Chaque cellule a sa clef spéciale ?
— Oh ! non. Voici la clef des cachots de la première cour que tu vois là ; elle sert pour les douze cachots.
Et Nicolo montrait à son ami les clefs de chaque cour.
Pendant cette exhibition, lacomo, qui avait l'œil scrutateur, comme tous les contrebandiers, avait examiné la clef de la première cour, et, avec une
EN PAYS I.IIÎIIE 1-il
admirable prestesse, il l'avait appliqué sur un peu lie cire molle qu'il avait à la main. Il causa ensuite îjuelque temps avec le geôlier avec une grande liberté d'esprit, l'engagea, mais inutilement, ce dont, au reste, il se souciait fort peu, à changer de métier, et sortit en disant :
— Adieu, Nicolo, je reviendrai causer avec toi avant de partir pour Yetrala. A bientôt, j'espère!
En sortant de la prison, lacomo s'était rendu chez un serrurier. Il avait fabriqué un conte: s'était dit concierge du duc de San-Claro; il avait perdu la clef du caveau où était le vin de choix de M. le duc ; il ne voulait pas que M. le duc s'apercùt de sa négligence. Il avait montré à l'ouvrier la forme de sa clef, qu'il avait exécutée lui-même sur terre plastique d'après l'empreinte. Comme il promettait de payer largement, le serrurier ne s'avisa nullement de douter de la véracité du récit. Un serrurier est sans doute plus difficile à corrompre que n'importe quel employé de la bureaucratie romaine, mais ce n'est, après tout, qu'une question d'argent, et l'argent ne manquait pas à lacomo. Le lendemain, lacomo vint prendre la clef.
Il allait sortir après avoir payé. Mais tout à coup, paraissant se raviser, il se retourna et dit au serrurier :
— Dans le cas où cette clef ne pourrait me ser-
vir, voiidriez-vous me confier un de vos passepartoul?
— L'homme avait dit non d'abord. Mais lacomo tira de sa poche quelques scudi ; les derniers scrupules du serrurier disparurent, et lacomo, muni de la clef et du passe-partout, partit pour l'expédition dont nous avons déjà vu le dénoûment.
Julio, tombé dans la rue tout ébahi, et comme sortant d'un rêve, avait été secoué fortement par les deux amis de lacomo, qui, se précipitant dans une petite rue tortueuse, située en face du préau de la prison, échappèrent à temps à la battue de ronde faite par les soldats du poste. Ils tramèrent Julio, plutôt qu'ils ne le conduisirent, jusqu'à la porte de la ville où des chevaux étaient préparés. Il y eut un moment d'hésitation terrible. Où était lacomo? Fallait-il l'attendre? Il ne s'était pas servi de l'échelle de corde pour remonter sur la muraille du préau. Avait-il été arrêté au dedans? S'était-il sauvé par quelque stratagème ? Avait-il succombé dans la lutte? Julio voulait attendre son libérateur; mais les deux hommes, plus expérimentés, se décidèrent pour un prompt départ. Toute la police à Rome allait être à leurs trousses. 11 eût été d'une suprême imprudence de rester là plus longtemps.
Les deux hommes et Julio, accompagnés d'un