‹ Le mauditChapitre 24 sur 57 · II · texte numérisé non relu

II

Julio, si longtemps privé de toute communication avec les hommes, attendait, avec l'anxiété la plus vive, que Loubaire lui donnât l'explication des événements étranges qui venaient de se passer et dans lesquels il avait une si grande part, et par-dessus tout il voulait connaître le sort de sa sœur.

Loubaire lui raconta l'heureuse délivrance de Louise à la frontière ; son arrivée en Savoie ; l'entrevue touchante de Lans-le-Bourg ; enfin les démarches qu'il avait faites à Rome^, et l'inutilité des efforts de l'ambassade française auprès du gouvernement pontifical.

La fusillade du 2 février lui fut expliquée, lacomo avait été deux fois son sauveur, et malheureusement on ne pouvait guère douter qu'il ne fût

tombé victime de son dévouement, dans sa lutte avec le geôlier.

Les deux prôtres français reçurent l'hospitalitr'' la plus généreuse chez le révérend père Villeta, supérieur des Théatins de Roca-San-Stephano. C'était un de ces prêtres à idées libérales, qui ont eu le courage de résister aux passions réactionnaires dominantes dans le haut clergé. Une fièvre lente dévorait depuis longtemps Julio. L'homme accoutumé à la vie libre, à Fair pur de la montagne, à cet exercice de chaque jour, l'une des grandes lois de l'hygiène, s'était vu jeté tout à coup, comme une bête fauve, dans un réduit où l'air ne se renouvelait jam.ais, et où l'on pouvait à peine faire trois pas pour se donner un peu de mouvement. L'infortuné n'était plus reconnaissable. Ce jeune front s'était dépouillé; sa chevelure avait blanchi et l'organisme avait éprouvé une atrophie générale, semblable à celle d'une plante privée quelque temps de chaleur et de lumière. Le Saint- Office avait pris Julio dans sa force d'homme ; le cac'hot, ouvert par le généreux contrebandier, rendait à la liberté presque un vieillard.

Loubaire, avant de quitter Lans-le-Bourg et de franchir le mont Cenis pour se rendre à Rome, était convenu avec Louise de lui écrire régulièrement chaque semaine. Il avait été fidèle à sa parole. C'était le jeudi qu'arrivaient de Rome les lettres de

l'ami de Julio. Elles élaient adressées poste restante, à Paris. Quelle joie pour Louise de se rendre à la rue Jean-Jacques-Rousseau, et d'y trouver une lettre qui lui disait au moins un dévouement, si elle ne contenait pas l'espérance immédiate d'une délivrance. Le style de Loubaire n'était pas cicéronien. Il y avait un peu là du paysan, du soldat et de l'homme d'Église. L'éducation cléricale déteignait sur les accessoires, le ton général était militaire, le fond des idées était bon. C'était là que se montrait le montagnard.

Ce que Loubaire n'avait jamais su à Rome, c'est que toutes ses lettres étaient lues par la police pontificale. Louise l'avait compris à certaines déchirures des enveloppes, qu'on n'avait pas su éviter, et il était facile de voir qu'un faux cachet avait été substitué à celui de Loubaire. Sous ce gouvernement papal, proclamé si doux, si paternel, les secrets de famille , les secrets de cœur, ceux, plus sacrés encore, de la conscience, sont livrés à la profanation d'une police brutale, payée par celui qui remplace le Christ sur la terre. Nul n'y échappe, et, depuis l'occupation française jusque dans ces derniers temps, les lettres mêmes des femmes des officiers supérieurs qui commandent nos troupes, doivent être insignifiantes si l'on ne veut pas que le cardinal Antonelli répète ce qu'on aura écrit de Rome dans la plus secrète intimité.

C'est un trait d'histoire contemporaine qui ne doit pas être perdu, pour qu'on sache à quel degré de civilisation se maintient le pouvoir qu'on voudrait éterniser dans la Rome moderne.

Loubaire ne se doutait pas que des copies de ses lettres étaient adressées à l'archevêché de Chambéry, et qu'elles devenaient contre lui une charge accablante. On devine bien qu'avec son ton, sesallures, tout était là d'un compromettant à perdre un homme moins suspect que lui par ses antécédents.

Yoici l'une des épitres, peu louangeuses pour Rome, qui furent lues par la police pontificale :

« Savez-vous, mon cher premier vicaire de la paroisse de Lans-le-Bourg, que, malgré le respect qu'un second vicaire doit à son supérieur dans l'ordre de la hiérarchie, j'ai ri comme un fou en lisant votre lettre? Omon cher enfant! comme on voit bien que vous sortez de dessus les bancs, encore tout rempli de ces illusions qui vont se dissiper une à une, et cela bien vite ; car vous avez le cœur droit et beaucoup d'esprit. Je désire pour vous qu'au jour de la débâcle, la foi ne soit pas emportée avec le reste.

« Je ne suis pas allé, croyez-le bien, dans les États romains uniquement pour baiser la mule du pape. J'avais un autre but (je vous raconterai

cela plus tard); ce but, je suis prêt de l'atteindre. Il me faut encore quelques jours, pendant lesquels je n'ai point à agir. Or, l'inaction, pour un caractère aussi impatient que le mien, est un supplice, et 3our adoucir ce supplice et passer ces heures d'atente, je n'ai rien de mieux à faire que d'écrire à an ami.

« Vous me posez assez de questions, vous me demandez assez de solutions pour que ma lettre, si elle doit répondre à tout cela, devienne un voluma. Je tâcherai toutefois de la réduire à des proportions plus modestes.

a Vous croyez, me dites-vous, à la supériorité des institutions romaines sur celles des autres peuples. Vous me félicitez d'être dans un paysoi'« les mœurs publiques, suivant de plus près la direction auguste de l'Eglise, se sont plus fréquemment et de plus près approchées du divin idéal de lEvangile.

« Je sais où vous avez pris cette belle phrase, mon cher vicaire : c'est dans M. Veuillot. Elle est bonne mais peu exacte.

« C'est bien le clergé qui a légiféré ce peuple; c'est bien le clergé qui se charge de l'élever. L'homme lui appartient au moment de sa naissance (il lui appartient même souvent à plus d'un titre, je vous le dis tout bas), il le baptise et il ne le quitte plus qu'à la mort. Il n'y a pas de famille qui n'ait plu-

loO LE :»] AUDIT

sieurs de ses membres prêtres ou frctli ; et, à voir la quantité de moines et d'abbés qui pullulent dans les rues de Rome, on serait tenté de croire que nulle part la religion du Christ n'est mieux enseignée, et, par conséquent, mieux prativquée.Ehbien, mon cher abbé, pour vous faire appércier la manière dont les mœurs publiques s'approchent du divin idéal de V Evangile, sachez qu'il se commettait dans les Etats romains, avant leur dislocation, de quatre à cinq assassinats par jour, et la population s'élevait à quatre millions d'habitants. En France, avec trente-cinq millions d'habitants (avant les annexions), il ne se commettait pas un meurtre par jour. Et pourtant nous avons le malheur d'être régis par le code Napoléon, et d'avoir une université et des instituteurs laïques.

« J'ajouterai que, tandis qu'en France un meurtrier est un objet d'horreur, en Italie, à moins pourtant qu'il n'ait joué du couteau sur un prêtre ou sur un moine, c'est un homme qui, dit-on, a eu un moment de vivacité et rien de plus. Sur cent coups de couteau donnés, la justice n'en constate pas vingt. Il n'y a jamais de témoins pour ces choses-là. Que voulez-vous? on ne fait pas tort à un honnête homme pour si peu de chose. On ne tue pas pour voler, on tue pour se venger, et il paraît que le divin idéal de l'Évangile n'a rien à faire à cela.

ENCORE UN ^lEURTRE 4SI

« Je dois dire que les voleurs sont moins considérés en Italie que les meurtriers. Le peuple n'a pas une passion trop démesurée pour le bien d' autrui. On ne vole que sur les grands chemins et dans toutes les administrations, sans en e?.cepter une seule.

« Vous ouvrez de grands yeux, mon cher premier vicaire, et vous commencez à trouver que les habitants des Etats romains, bien qu'ils soient sous la direction immédiate de r Eglise et qu'ils ne lisent ni le Siècle ni ï Opinion nationale, ne sont pas précisément de petits saints. Soyez bien sûr que les autres commandements de Dieu sont traités tout aussi légèrement que le Non occides et le Non furaberis. Savez-vous d'où cela vient? C'est qu'ici, pourvu qu'on ait des catholiques croyant non-seulement à Finfaillibilité du pape au temporel et au spirituel, mais encore à celle des frati, cela suffit; ils seront chrétiens après, s'ils le peuvent. Est-ce que vous vous imaginez par hasard qu'on prêche l'Évangile ici? Allons donc! il s'agit bien de cela. On a tant de miracles à raconter, tant de madones merveilleuses à fêter, tant de saints anciens et nouveaux à célébrer, qu'on n'a guère le temps de s'occuper du reste. Le reste, c'est Jésus-Christ et son Évangile.

« Quant aux commandements de l'Église, quant à tout ce qui louche au culte extérieur, les Romains

sont à coup sûr beaucoup plus édifiants que les Français. Parmi les sujets du pape, il en est les trois quarts qui seraient plus scandalisés de voir un de leurs voisins manger un aile de poulet un jour maigre que de lui voir donner un coup do couteau à un ennemi. Dans ce dernier cas, ils lui prêteraient assistance pour le sauver des sbires; dans le premier, ils iraient le dénoncer au Saint- Office ; car ils n'ignorent pas que l'épiscopat des États romains, réuni en concile à Loreto en 18o(3, a publié un édit qui donne le détail des crimes dont la répression est confiée aux Inquisiteurs, tels que V inobservance des fêles, ^irrévérence envers VEglise, la violation des jours maigres et du jeûne. Notez que, pour ces graves délits, fédit rappelle que les peines sont l'excommunication, laprison, l'exil, le fouet, la mort, et que celui qui, ayant connaissance de ces fautes, ne les dénonce pas, encourt les mêmes peines.

« Oui, mon cher abbé, voilà ce qui s'est publié dans les États romains en 1856. C'était sans doute pour répondre aux conseils de réformes qui arrivaient de tous les points de l'Europe. Yoilà un échantillon de ces institutions romaines, devant lesquelles un prélat bien connu se pâme d'admiration et qu'il proclame supérieures à celles des autres pays.

« Il est bien certain que nul peuple ne possède

autant de lois que celui-ci. On a les canons de l'Église, les brefs, les bulles des souverains pontifes. Tout cela est souvent contradictoire. Un pape ditd'une façon, sonsuccesseurditd'uneautre; mais comme ils sont tous infaillibles, il est évident qu'ils ont tous raison, et brefs et bulles ont toujours force de loi. Pour donner un exemple: dans la scandaleuse affaire de l'enlèvement du petit Mortara, on a cité les brefs et les bulles pour ou contre le droit de ravir un enfant à ses parents. Un pape, Pie YI, défendait non-seulement de baptiser les enfants des juifs malgré eux, mais de les leur enlever, sous prétexte qu'ils avaient été baptisés. C'est le cas du petit Mortara. Or, les décisions du saint-office ordonnaient précisément le contraire, et elles ne sont pas moins infaillibles que les décrets de Pie YI , puisqu'elles sont revêtues de l'approbation des papes et qu'elles sont lois de l'État. 11 fallait choisir. Et comme dans le moment il s'agissait d'essayer un retour vers les idées du moyen âge, ce furent les décrets de l'inquisition qui. prévalurent. Jamais à Rome une loi n'est abrogée. Bulles, décrets, décisions de l'inquisition et autres congrégations peuvent s'exhumer, en temps et lieu, selon le plus ou le moins de bon sens de ceux qui gouvernent. Et puisque je viens de parler des juifs, que direzvous, mon cher abbé, de ce petit décret de la sainte inquisition qui ordonne, sous des peines sévères,

à tout médecin appelé par un juif de chercher d'abord à convertir le malade et de Vabandonner sans secours si les exhortations restent sans résultat. Notez bien qu'il est défendu aux juifs d'étudier et d'exercer la médecine. Croyez-vous que MM. les inquisiteurs, qui ont fait cet édit et bien d'autres plus atroces, et les papes qui ont approuvé ces décisions sauvages, avaient médité la parabole du bon Samaritain ?

« J'avais déjà, avant devenir à Rome, une sainte horreur de l'inquisition. Mais combien elle s'est augmentée depuis que je suis ici, depuis que je vois tout le mal qu'elle fait encore, tout celui qu'elle pourrait faire si un fanatique montait sur le trône pontifical, et rendait au monstre, à demi enchaîné,la plénitude de sa liberté! Pour qu'il succombe, il faut que le pouvoir temporel soit détruit. Les papes l'ont plus ou moins muselé, pas un n'a osé lui porter un coup mortel. Ses cachots sont là, ses lois sont là; et dans celles qu'on a promulguées en 1856 et que je viens de vous citer, on rappelle que l'inquisition a le droit de porter des arrêts de mort.

« Lorsque, en 1848, je voyais quelques fous chercher à rappeler les souvenirs sanglants de 93 en s'afTublant de gilets à la Marat et à la Robespierre, j'éprouvais un sentiment de répulsion. J'en éprouve un semblable en voyant la robe blanche des domi-

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nicains. Elle aussi me rappelle des souvenirs terribles, des souvenirs de sang. Après tout, les hommes de la Convention n'ont été que les plagiaires de l'inquisition, et la loi des suspects est bien douce auprès des décrets du saint-office. Elle n'ordonnait pas aux enfants et aux femmes de dénoncer leurs pères et leurs maris sous peine de mort, et l'inquisition l'ordonnait. L'horrible profanation des tombeaux de Saint-Denis est encore un plagiat. Les moines inquisiteurs faisaient ouvrir les tombeaux et jeter à la voirie les cadavres des hérétiques. Les ossements des princes suspects pendant leur vie d'avoir professé des doctrines peu orthodoxes ne furent pas respectés. Les conventionnels, à leur tour, ont jeté aux vents la cendre des rois, ces grands hérétiques de la liberté. La Convention est la souillure de notre glorieuse révolution ; l'inquisition est la souillure du catholicisme, mais bien plus hideuse, bien plus sanglante encore. La terreur politique n'a pas duré deux ans. La terreur inquisitoriale a duré près de cinq siècles.

« Quant aux cérémonies du culte, dont vous me parlez, elles sont en effet très-belles à Rome. Mais là, il y a encore des choses qui heurtent le sens commun. Ces pompes sont plus théâtrales que religieuses. Le pape, porté par des hommes sur la sedia gestatoria, placé sous un dais et disparaissant sous

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les draperies d'or, me fait l'eifet d'une pagode indienne. Il y a un intérêt de curiosité, le sentiment chrétien reste muet. Comment reconnaître là le successeur du pêcheur galiléen ?

« Le pape est vraiment grand lorsque, debout sur le balcon de Saint-Pierre de Rome, il bénit la ville et le monde. Là, il est bien le roi spirituel de l'univers catholique, et devant cette haute dignité toutes les autres paraissent misérables.

« Et puis, mon cher abbé, dans cette chapelle Sixtine, il y a une chose excessivement choquante : c'est la musique; non, je me trompe, ce sont les musiciens, les soprani. A Rome, en raison des vieilles idées qui ne permettent pas aux femmes de chanter dans le sanctuaire, bien que saint Paul leur permette de prophétiser dans l'église la tête couverte, on remplace leur merveilleuse voix par celle des castrali ; et c'est à cette cla'-se d'hommes dégradés que le pape doit la perfection du chant de sa chapelle Sixtine. Seulement, pour arriver à cette perfection, l'on tolère et l'on encourage un crime- Mais à Rome tout est permis, le pape pouvant, d'après la glose du droit canonique, dispenser de l'Évangile, des lois apostoliques, même du droit naturel. Nota bene que si les castrati, au lieu de chanter à la chapelle du pape, chantaient dans celle de Windsor les psaumes de David, pour la plus grande édification de l'hérétique Victoria, les

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adorateurs quand même de la papauté, jetteraient toutes leurs clameurs et rendraient le protestantisme responsable d'un crime que la loi de Moïse punissait de mort.

« Selon mon habitude invétérée de ne point procéder par ordre, je sors de la chapelle Sixtine, j'essuie les larmes que j'ai versées sur les castrali, et je reviens au gouvernement romain.

« Vous avez pu, me dites-vous, vous convain- « cre que le plus grand nombre des places à Rome c( sont données aux laïques. » Cela est vrai, mon cher abbé; mais ne nous payons pas de mots, s'il vous plaît. Les laïques ont des emplois, mais ils n'ont pas d'autorité. Il y avait dans les États romains, avant les derniers événements, sept ou huit mille employés. C'était une armée où les prélats seuls et les chefs des congrégations pouvaient être officiers. Il en est encore ainsi; je sais bien que tous les monsignori ne sont pas prêtres, qu'ils peuvent quitter, si bon leur semble, leur soutane, leurs bas violets et prendre femme; mais alors ils doivent renoncer à leur position, et une des aijûmalies de ce singulier gouvernement est qu'il a tellement horreur de l'élément laïque, comme élément dirigeant, que, s'il place un homme dans un poste élevé, il faut que cet homme endosse le costume ecclésiastique, qu'il vive dans le célibat sans avoir reçu, par le sacrement de l'Ordre, la grâce suffisante, — qui n'est

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pas toujours la grâce efficace, — pour garder la chasteté. Et Dieu sait quels scandales résultent de ce bel état de choses!

« Lorsque Pie IX monta sur le trône, on put croire, un instant, que les abus traditionnels du gouvernement des papes allaient cesser. C'était une illusion. Quand même Pie IX aurait eu la fermeté de caractère qui lui a manqué, celte œuvre était impossible à réaliser. Un homme seul ne saurait nettoyer ces étables d'Augias. Et puis, à un pape éclairé, comprenant l'esprit de son époque, succède un pape sorti de quelque cellule de moine, imbu de tous les vieux préjugés que le monachisme conserve sous les voûtes sombres de ses cloîtres, et tout est à recommencer.

c( La révolution, qui va renverser le pouvoir temporel, fera crouler en même temps ces institutions surannées, sous lesquelles l'Eglise du Christ se débat comme un homme enterré vivant, qui essaye de briser le cercueil dans lequel il se sent étouffé. Le pape-roi appartient aux Italiens; le pape sans pouvoir temporel appartiendra à la catholicité tout entière. Les luttes de la papauté temporelle ont amené un état de choses tellement déplorable, qu'un Itahen seul peut monter sur la chaire de saint Pierre. Et cela, mon cher abbé, me semble devoir être excessivement gênant pour le Saint-Esprit, appelé, comme nous le savons tous, à

diriger l'élection des papes au conclave. — Saint- Esprit, lui dit-on, nous voulons un pape, éclaireznous : Veni, crealo7' Spirilus. Seulement, comprenez-le bien, vous ne pouvez nommer qu'un Italien. Peut-être trouveriez-vous mieux ailleurs, et il serait juste que le souverain spirituel de deux cent millions d'âmes ne fût pas toujours pris dans le même coin de terre; mais il y a là un petit pouvoir temporel qu'il faut conserver et qui serait compromis par la nomination d'un pape anglais, français, espagnol.

« Diinque, Saint-Esprit, descendez et nommez un Italien. Grand embarras pour le Saint-Esprit!

c( La révolution émancipera Dieu.

« Et, après tout, n'est-ce pas une charmante fiction que cette intervention du Saint-Esprit dans l'élection des papes? L'histoire des conclaves fait là-dessus de piquantes révélations. Benoît XIV, homme de mœurs pures, mais assez libre dans ses joyeux propos, s'adressait-il au Saint-Esprit quand il disait dans le conclave, et en se servant d'un mot que je ne vous traduirai pas : Si voleté un buono coglione, pigliale mi?

« Oui, mon cher abbé, tout est fiction à Rome. Là, se redisent toutes les fables avec lesquelles on a endormi l'humanité dans son berceau. Légendes poétiques composées dans la solitude des cloîtres, reliques apocryphes, traditions aussi fabuleuses

que celles de l'ancienne mythologie: voilà ce quel Home offre encore à la société devenue adulte, (|ui repousse ces mensonges, parce qu'elle sent qu'on] lui doit désormais la vérité. L'Église, une fois dégagée de ses préoccupations terrestres, pourra peut-être entrer dans une voie nouvelle, et, comme l'a dit Lacordaire, reprendre le christianisme entre les catacombes et Constantin. Je le lui souhaite et à vous mille bonheurs.

« LOUBAIRE. »

Loubaire, heureusement, ne poussait pas l'imprudence jusqu'à donner à Louise des détails précis sur les expéditions qu'il méditait en faveur de Julio. Certaines phrases, convenues entre eux, suffisaient pour faire comprendre à Louise ce qu'elle devait craindre ou espérer. Mais, dans tout ce qui ne touchait pas la grande affaire de la délivrance, il ne se gênait pas pour dire ce qu'il pensait sur les hommes et sur les choses qu'il voyait à Rome. Ses excentricités de langage amenaient quelquefois un sourire sur les lèvres de Louise ; mais elles perdaient le prêtre imprudent qui se les permettait.

La dernière lettre de Loubaire avait été celle-ci : c( Je quitte Rome dans deux heures. Ce soir, je serai en pays libre et je dirais presque, avec beaucoup d'autres : Borna veduia, fcdc perdita. Et c'est

à Home surtout que, lorsqu'on n'a pas l'insigne honneur d'être cardinal, monsignor, voleur ou mendiant, on se passionne pour la liberté, et qu'on aime à espérer qu'elle sera bientôt la ïeine du monde. Dunque, mademoiselle Louise, espérons beaucoup dans la liberté. »

Le surlendemain, une dépêche télégraphique, expédiée par Ancône, contenait ce qui suit :

« Rocca-San-Stephano.

« Je suis sauvé, grâce à Loubaire et à lacomo. Je suis inquiet du sort de ce dernier. Loubaire retourne à Lans-le-Bourg. Après quelques jours de repos, je partirai pour Paris. »

Loubaire, en effet, après deux jours consacrés aux plus douces joies, se sépara de Julio et se dirigea vers Turin par la route des Marches. Son congé, déUvré par l'archevêque de Chambéry, était expiré depuis longtemps. ILdevait se rendre le plus tôt possible à son poste.

Il fallut un long mois à Julio pour se remettre un peu des douloureuses souffrances de sa prison. Le père Villeta fut pour lui le médecin le plus attentif autant que l'ami le plus dévoué. Des distractions successives, de petites promenades, une nourriture appropriée aux longues privations de

l'estomac, ramenèrent la sève dans ce corps presque épuisé par un séjour, pourtant relativement assez court, dans les cachots de l'inquisition.

Julio croyait Loubaire installé paibiblement dans son vicariat de Lans-le-Courg, et il s'attendait à une lettre du prêtre, son libérateur, qui lui annoncerait son heureux passage à travers les Alpes , quand un pli contenant deux lettres, l'une de Louise, l'autre de Loubaire, lui arriva de Paris.

Louise, dans son impatience de cœur, suppliait son frère de hâter son retour ; elle ne serait tranquille que lorsqu'elle pourrait elle-même soigner sonc her martyr.

La lettre de Loubaire lui annonçait une grave nouvelle.

« Mon digne ami,

« Vous étiez loin de vous attendre à recevoir de moi une lettre datée de Paris. Vous deviez me croire dans ma montagne, remis à cette lâche du sacerdoce le plus humble, le soin de quelques pauvres paysans. Il n'en est rien ! Je vous dois le récit des événements.

a En arrivant à Lans-le-Bourg, j'ai trouvé le visage de mon curé tout décomposé. « On vous a mande à l'archevêché, » m'a-t-il dit. Partez pour Chambéry. Vous n'êtes plus vicaire de Lans-le- Bourg. Vous avez un successeur.

ENCORE UN iMEUUTRE 163

« Je voulus dire la messe ; le curé me répondit :

« — Vous n'avez plus de pouvoirs.

« — Comment, plus de pouvoirs? m'écriai-je. Suis-je suspens? Suis-je interdit?

« — Je l'ignore, répondit le curé ; mais une lettre de l'archevêché m'apprend que vous ne faites plus partie du clergé du diocèse. Du reste, vous vous expliquerez avec Sa Grandeur.

« Il était inutile de batailler avec ce bonhomme. Je me rendis à Chambéry.

« Là il y eut lutte, et lutte violente. Vous connaissez mon caractère, sans vous douter cependant à quelles extrémités terribles il peut me conduire ! Je fus reçu dans le petit salon de l'archevêché. On me signifia que les pouvoirs m'étaient retirés et qu'on allait me donner un exeat pro quâcumque diœcesi.

« — Me voilà bien avancé avec votre cxeai dis-je à Monseigneur. Quelle faute ai-je commise?

« — Je n'ai pas de comptes à vous rendre des actes de mon administration. Je suis bien maître de vous prendre ou de vous renvoyer.

« - Non pas sans raison. Monseigneur.

« — Maisdesraisons, j'en ai mille; sans parler de vos antécédents de T., qui ne sont pas merveilleux, votre conduite à Rome suffit.

« — Ma conduite. Monseigneur ! mais elle a été digne et, j'ose le dire, courageuse pour le bien.

c< — Ce n'est pas l'opinion du gouvernement de Sa Sainteté. Nous avons reçu contre vous une dénonciation accablante.

« — Vous me communiquerez cette dénonciation.

« — Pas le moins du monde. Quelle hardiesse qu'un inférieur demande à son supérieur de lire sa correspondance avec Rome!

« La moutarde me montait.

« — Comment ! dis-je à Monseigneur, vous avez une accusation contre moi et vous ne me la communiquerez pas? Vous ne me ferez pas connaître les griefs? Vous me condamnerez sans m'avoir entendu? Allons donc, cela n'est pas possible !

« — Si, monsieur, cela est possible. Au reste, des griefs contre vous, en voici : vous avez joué un rôle indigne d'un prêtre ; vous avez fréquenté des gens de mauvaise vie ; vous avez dit du mal du pape, des cardinaux, des Jésuites; plus que cela, vous avez conspiré à Rome contre le pouvoir temporel du pape ; vous vous êtes associé aux ennemis de l'Eglise ; vous avez applaudi aux conspirations, notamment à la manifestation du 2 février. On a su toutes vos démarches. Vous avez même voulu corrompre avec de l'argent un prélat domestique de Sa Sainteté, qui a repoussé vos offres avec indignation.

« — Oh! pour cela, interrompis-je, ceci est

ENCORE UN MEURTRE 16o

faux: il s'est très-bien laissé corrompre, le monsignor, et il est coulumier du fait. Il n'a pas repoussé mes offres. Seulement, il m'a volé mon argent.

a — Vous calomniez un saint homme, monsieur : il a eu raison de vous dénoncer à la police.

« — Oh ! la route a été frayée par d'autres ; de voleur devenir mouchard, cela se voit, surtout dans les Etats romains, où tout le monde gouvernemental est plus ou moins voleur et mouchard.

« Vous comprenez, mon cher Julio, que, me voyant perdu, je n'étais pas fâché de jeter mon archevêque hors des gonds. Les saintes colères ont toujours un côté risible, et je voulais m'amuser un peu.

« Mon Savoyard était furieux.

c( — Voici la copie de toutes vos lettres à une demoiselle de la Clavière. Ce sont là des charges accablantes.

ce — Monseigneur, dis-je alors gravement, il n'y a pas, dans ces lettres, un seul mot qui s'écarte du respect qui est dû à une femme digne de la vénération du monde entier.

« — Soit, dit l'archevêque ; mais, en dehors de cela, il y a dans ces lettres assez de preuves de votre mauvais esprit, pour qu'au lieu de vous irriter contre moi, si vous étiez juste, vous ayez des paroles de gratitude pour l'indulgence dont j'use encore envers vous en vous accordant un exeat.

« Je vis le moment où, dominé par la colère, car je ne riais plus, j'allais me jeter sur cet homme et lui faire expier son injustice criante.

a — Votre exeat. Monseigneur, vous le savez mieux que moi, n'est qu'un morceau de papier. Nul évoque ne m'acceptera sans une recommandation. Me la donnerez-vous?

a — Je ferai mon devoir.

« — Toujours des subterfuges, Monseigneur. Je vous demande si, en me présentant devant un autre évêque, je puis lui affirmer que vous lui écrirez pour me recommander! Voilà une question nette. J'ai besoin d'une réponse : vous devez comprendre qu'il serait absurde d'aller frapper à la porte de dix évêchés, pour entendre toujours la même phrase : « Votre archevêque répond-il de « vous? »

« — Vous voulez que je sois franc : non, je ne vous recommanderai pas. Vous avez trop offensé Piome, et cette injure nous est commune avec tout l'épiscopat. Souvenez-vous que la poUce romaine connaît très-bien l'emploi des derniers jours que vous avez passés dans les États du saint-père.

« — C'est donc un arrêt de mort, Monseigneur?

« — C'est tout ce que vous voudrez.

« Et, saluant assez impoliment, il m'a fait comprendre que j'eusse à vider les heux.

c< Moi, je ne l'ai pas salué du tout.

« Un secrétaire m'a présenté un exeat, que j'ai pris comme un document de cette stupide manière d'administrer, qui donne à un prêtre un titre pour être reçu dans un autre diocèse, avec cette restriction mentale que ce titre sera nul et que le porteur ne sera accepté dans aucun évêché. J'ai dit que c'est stupide, j'ajoute que c'est odieux, indigne.

« Je sortis furieux de l'archevêché. Bien convaincu qu'aucun évêque de France n'aurait le courage d'accueillir un prêtre qui aurait manqué à la Compagnie de Jésus et fait peu de cas du pouvoir temporel du pape, je pris mes hardes sacerdotales, je les vendis à une friperie pour quelques pièces de cinq francs destinées à payer ma place jusqu'à Paris.

ce Je suis là, étranger désormais au sacerdoce, n'osant pas dire que je suis prêtre, ne pouvant me présenter comme tel sans m'exposer à des répulsions comme celles qu'on éprouve pour le forçat qui a rompu son ban. Tout cela sur une mauvaise humeur, sur des exagérations de la police romaine, sur la dénonciation du lâche qui a palpé mes pièces d'or et qui est allé me vendre. Je n'ai pas commis une seule infraction aux devoirs de mon sacerdoce. Ma vie a été pure. Et pourtant, dans cette Rome, quelles facilités ne rencontre-t-on pas pour se livrer au désordre ! Si les maisons de prostitu-

tion ne sont pas tolérées, vous trouvez des abbati pleins de bienveillance. Vous n'avez qu'à les suivre , et , à votre choix, ils vous conduiront soit à Sodome, soit à Cythère. Mais, en voyant autour de moi tant de gens oublier qu'ils étaient prêtres, moi je m'en suis souvenu. Et, sans enquête sur ma vie privée depuis qu'on m'avait accepté à Chambéry, sans un jugement où j'aurais pu me défendre, on me chasse de l'Église !

« Allez maintenant ! Tâchez d'assouplir vos épaules au métier de fort de la halle ; préparez votre main à casser le porphyre pour le macadam des larges rues de Paris; ou bien, si vous n'êtes pas assez fort ou assez courageux, vivez de quelques sous que la charité tremblante vous donnera sur le trottoir, de quelques morceaux de pain mélangé aux ordures de la rue, qui sera tombé le matin du panier des portiers, et, après quelques mois de ce douloureux martyre, allez mourir de dépérissement à l'hospice, où la science essayera en vain de réparer sur un corps naguère sain et vigoureux les ravages délétères de la faim !

« Grâce à Dieu, mon ami, je n'en suis pas là. Je me suis souvenu que j'étais homme, que le travail était un honneur et qu'il fallait changer le prêtre flétri en honnête ouvrier. Je suis installé dans une imprimerie, aux ateliers du boulevard Pigalle. Je mange mon pain à la sueur de mon front, et je ne

donnerai pas aux représentants de Dieu sur la +erre le plaisir de me voir mourir de désespoir ou de tramer ma honte devant eux.

« Je ne vous dis rien de votre sœur , qui vous écrit elle-même. Elle m'a fait un accueil dic^ne d'elle et de vous. J'ai dû refuser ses offres généreuses. Vous êtes pauvres maintenant vous-mêmes ; pourquoi vous ferais-je payer un service qui n'était qu'un faible acquittement de ce que, le premier, je vous devais?

« Je vous attends presque avec autant d'impatience que votre sœur. L'heure est venue où , fort de votre persécution qui vous a grandi jusqu'au martyre, fort surtout de ces longues méditations qui seules ont été capables d'adoucir l'horreur de votre cachot, vous devez lever votre drapeau.

« Les grandes aspirations que vous sentez en vous, et dont j'ai été le confident à Rocca-San- Stephano, peuvent se réaliser à cette heure. Tout s'éteint ici autour de nous : le monde religieux n'est plus qu'un cadavre que galvanisent les Jésuites et leurs humbles satellites les moines de toutes les couleurs et de toutes les formes. 11 est évident pour moi que la vie sort de tout cela. Je sais que vous croyez encore à quelque vitalité dans ce débris mourant de la synagogue chrétienne. Moi, j'ai cessé d'y croire. En allant où est la sympa-

thie, la paternité, le dévouement, je suis sûr d'aller à la vérité.

« Adieu, mon ami. Ce sera pour nous une heure bénie que celle où notre ressuscité des griffes de Satan apparaîtra dans ce beau Paris, qui est le siège de la pensée, du bonheur et de la liberté : que ce soit donc au premier jour !

« Votre ami,

« LOUBAIRE. »

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