CATHOLICISME ET LIBERTÉ
nom du Christ vient s'unir à celui de la liberté ; tout cela donna une vogue exceptionnelle au journal.
Julio, comme orateur, avait le talent de développer sa pensée avec une grande élévation. Ce qu'on appelle les premiers-Paris furent très-remarques dans son journal. Il avait en même temps la plume légère et incisive d'un polémiste, et plus d'une fois il infligea à la Mappemonde catholique, si connue par l'excentricité de ses théories, de ces leçons à la fois amères et fines dont un adversaire ne se relève que tout meurtri.
Le plan de Julio était simple et vaste. La séparation de l'Église et de l'État, dans l'intérêt mutuel de l'État et de l'Église; la liberté de conscience proclamée nettement dans TÉvangile par les paroles et les actes mêmes du Christ, jetant ses anathèmes à ceux qui voulaient faire descendre le feu du ciel sur une cité incrédule; la papauté libre des soucis d'une royauté terrestre, dont ni le fondateur de l'Église ni les apôtres n'avaient soupçonné l'utilité pour la grandeur du pontificat suprême ; l'épiscopat reconnaissant ses droits devant les envaliissements successifs de la papauté ; le clergé inférieur émancipé par l'inamovibilité de la charge de pasteur: telles étaient les lignes générales du plan que la feuille nouvelle posait en face de la théocratie, de l'absolutisme pontifical et
éf)iscopal devenu le droit unique de l'Eglise. C'était enfin le gallicanisme, dégagé des servitudes que le pouvoir civil lui avait imposées jadis; c'était le retour aux doctrines de l'Église des premiers siècles, dont les fatales déviations ont eu pour résultat le schisme en Orient, et plus tard la réforme protestante en Europe.
On comprend quel dut être l'effet produit dans le monde religieux par l'apparition du journal de Julio.
Parmi les dignitaires attachés au siège érninent de l'archevêché de Paris, est M. le promoteur. Si vous êtes prêtre et si vous cherchez l'étymologie de sa haute fonction, vous trouvez tout de suite qu'il est destiné à vous promouvoir, à vous élever. Voilà pour la théorie. En réahté, c'est l'homme qui a pour mission de vous surveiller, de vous tancer au besoin et souvent de vous faire descendre. On peut même voir un promoteur jouer très-bien, auprès d'un archevêque, le rôle de président de cour d'assises. Pour l'un comme pour l'autre, l'accusé est toujours à priori coupable; l'un conclut à la peine de mort, l'autre au retrait du celebret, à la suspense ou à l'interdit. Heureusement que, si le promoteur est trop sévère, l'archevêque peut se trouver indulgent, et les compensa-
tions s'établissent. Malgré cela, que Dieu garde un pauvre prêtre d'être mal avec un promoteur quelconque!
Au reste, la position d'un promoteur est souvent* pénible. S'il pouvait tout nous dire, nous saurions qu'il a sur le dos une effrayante besogne. Il a la charge, à part quelques bons prêtres qui viennent humblement se faire signer leur celehret, de la bohème sacerdotale des deux mondes.
Tous les héros des drames pour lesquels, dans les pays où la police se fait mal, la justice humaine est impuissante, ou que la poUce elle-même aide à gagner nos frontières, parce qu'on veut sauver aux pays très-catholiques l'éclat de procès peu édifiants; tous les faux évêques orientaux qui, munis d'une longuebarbe, gardent prudemment lesilence, pour ne pas parler français, et accompagnés d'un secrétaire qui doit savoir l'arménien, l'arabe, le syriaque, viennent en France faire des quêtes fructueuses pour les pauvres chrétiens du Liban, d'Alep ou d'Antioche, dont ces méchants druses ont brûlé les maisons; tous les faux moines qui viennent, toujours avec la longuebarbe, demander aux Parisiens crédules de quoi bâtir un Carmel, un hospice pour les pèlerins, dans les rochers de Petra ou sur le mont Thabor; tous les prêtres porteurs de faux papiers, de recommandations d'évêques fabriquées; tous les bandits qui ont
couru vingt diocèses, trompé vingt évêques et gâté cent paroisses assiègent tour à tour, du premier janvier au jour delà Saint- Silvestre, ce cabinet, qui a entendu tant de choses et qui porte cel écriteau : «Cabinet de M. le promoteur. » Il faut que ce M. le promoteur discerne l'honnête homme du fripon, la vraie barbe de la barbe fausse, le prêtre honorable du bandit. Il faut qu'il soulève la large robe du soi-disant évêque oriental, le capuchon du soi-disant moine, le manteau long du soi-disant abbé ; qu'il lise, avec ses meilleurs yeux, des griffonnages de tous les pays du monde ; qu'il regarde à la loupe des cachets où la croix de toutes formes, des légendes de tout idiome, s'étalent avec une charmante candeur, pour qu'il soit digne et respectueux avec l'homme vraiment recommandable et qu'il dise au gredin : «J'ai besoin de réfléchir. »
Ce travail est rude.
Or, dans l'année de l'ère vulgaire mil huit cent soixante et un, où se passent les événements que nous avons à décrire, M. le promoteur de l'archevêché de Paris était l'abbé de Baraminos, que les jeunes vicaires de paroisse, légers et moqueurs, appelaient M. Gare-à-Minos. C'était un grand prêtre sec, aigu de la tête, d'un âge moyen, quoique orné de quelques rares cheveux blancs; au demeurant, bonhomme quand on savait le prendre,
et que, dans la matinée, il n'avait pas eu quelque T. m lâ
petite querelle avec sa vieille gouvernante, ou que sa chatte Nina s'était bien laissé caresser.
Les Jésuites, instruits par la police romaine que Julio, grâce au coup de main de lacomo, avait gagné la frontière du royaume d'Italie et que, sans aucun doute, il reviendrait en France, à Paris même, pour retrouver Louise, prirent en conséquence leurs mesures.
Il fat décidé en conseil qu'il fallait tout tenter pour empêcher Julio d'être approuvé par l'autorité ecclésiastique ; sans cela, Julio allait devenir un personnage par ses talents réels d'abord et par le bruit que ne manquerait pas de faire, au sein du clergé, le récit de ses aventures.
S'il était possible d'obtenir de l'archevêché qu'aucune église ne lui fût ouverte, son contact avec le clergé serait plus rare, même impossible. On fréquente peu les prêtres interdits. L'honneur du corps serait sauvé. Qu'importe le bruit que Julio et sa sœur pourraient faire dans un monde impie?
Surtout il fallait que cet infâme Julio, orateur si entraînant qui avait fasciné toute cette ville de T., ne montât dans aucune chaire. Il était de taille, après les épreuves qui l'avaient mûri avant l'âge, à prendre tout à coup son vol et à rappeler aux Parisiens, si fanatiques de la parole improvisée de Lacordaire, que, malgré le tam-tam de la presse dévouée à la sainte Compagnie, leur père Félix,
avec son style ambitieux, ses longues périodes artistement combinées dans le long travail de la composition oratoire, n'avait pas encore remplacé ce brillant orateur.
Il était trop difficile d'aller directement demander à Son Eminence le cardinal de rejeter le prêtre qui gênait. Quoique les Jésuites ne reculent pas toujours devant de telles hardiesses, il y a des bornes qu'ils consentent rarement à franchir ; et tous les évêques, surtout les cardinaux, ne sont pas d'humeur à les laisser gouverner de fait leurs diocèses. D'ailleurs le cardinal archevêque, si doux et si bon, se renfermerait naturellement dans une impartiaUté rigoureuse; l'impression qu'on lui laisserait contre le grand coupable envers la Société de Jésus serait fugitive ; il aurait bientôt oublié des recommandations de sévérité qui, pour ne pas être blessantesvi»-à-visd'unesihauteauloritéecclésiastique, devaient être très-modérées ; il était douteux, du reste, que Juho allât directement trouver l'archevêque.
Il fut jugé plus prudent d'essayer de jeter des préventions dans l'esprit de M. l'abbé de Baraminos.
Le plus fin, le plus souple, le plus mielleux de leurs Pères fut lancé chez le promoteur. C'était le père Fichet. Il voyait quelquefois l'abbé de Baraminos dans le faubourg Saint-Germain, chez la
duchesse de Chanlenay. Cette dame était la philothée du révérend Père; mais sa fille, la comtesse de A^ézère, avait pour confesseur l'abbé de Baraminos.
Le grand hôtel de la duchesse de Chantenay, rue de Poitiers, était peu éloigné du logement de M. le promoteur. On se retrouvait là quelquefois ; c'était un centre de réunion du grand monde religieux.
— J'aurai l'honneur de vous voir cette semaine, avait dit à M. le Promoteur le révérend père Fichet.
— Vous serez aimable pour le bon père, dit dans un à-parlé la jeune comtesse de Yézère à l'abbé de Baraminos ; il a quelque chose à vous demander.
On le voit, on préparait doucement le terrain ; mais aussi on est Jésuite ou on ne l'est pas. Et pas un père mieux que le père Fichet ne résumait en lui l'esprit de la Compagnie.
En conséquence, s'étant muni de sa mine la plus douce et de son vocabulaire le plus insinuant, il se rendit chez l'abbé de Baraminos. Après les longs préliminaires, empruntés à la diplomatie, pour masquer le véritable objet de sa visite, et après avoir demandé au promoteur de vouloir bien faire quelques démarches afin d'assurer le succès de ceitaines pieuses entreprises, ce que l'abbé de
Baraininos promit de grand cœur, croyant ijue c'était là ce que désirait sa pénitente, le révérend Père fit tomber la conversation sur les aiïaires d'Italie, sur ces l.orribles révolutionnaires excommuniés par le pape, Victor-Emmanuel en tète ; sur les conspirations, sur la démonstration du ^ février. Les Pères avaient reçu des lettres de Rome qui contenaient, sur tout cela, des renseignements pleins d'intérêt. Un prêtre français, que Son Éminencele cardinal archevêque de Chambéry s'était empressé d'interdire, avait joué dans cotte dernière affaire le rôle de conspirateur. Enfin il raconta à M. de Baraminos qu'un autre prêtre français, condamné à la prison par la sacrée congrégation du saint-office, comme violateur d'une clôture religieuse, s'était échappé de sa prison; Il ajouta que ce prêtre, déjà renvoyé du diocèse de T. pour des écrits coupables et des attaques calomnieuses contre la Compagnie de Jésus, après avoir été accueilU par les mauvais prêtres du royaume de Naples, était e^i ce moment à Paris, où il conspirait contre le pouvoir temporel du Pape et préparait un journal pour soutenir les doctrines condamnées de la liberté de conscience, de la liberté de la presse, de la séparation de l'Église et de l'État. Ce prêtre, appelé Juho de la Clavièi'e, sera très-certainement, ajouta l'habile Père, rejeté du clergé par l'autorité archiépisco-
LE MALblT
pale. Ce serait uae grande surprise, presque un scandale, dans le monde bien pensant de Paris, qu'un tel homme montât à l'autel ou fût autorisé à prêcher.
— Je ne l'ai pas encore vu à l'archevêché, mais je ne suis pas fâché d'avoir de votre bouche ces renseignements.
Le Jésuite, sans insister davantage, débita encore quelques compliments, quelques banalités, et se retira.
Le coup était porté.
L'abbé Julio avait trop d'expérience pour se faire la moindre illusion sur l'accueil qu'il allait recevoir à Paris. Il savait que ses puissants persécuteurs étaient là, dominant, comme partout, l'épiscopat lui-même. Le sort de Loubaire à Chambéry lui disait assez quel serait le sien. 11 devait déjà être noirci de la meilleure encre à l'archevêché. Cependant il s'abandonnait à cette Providence qu tient dans sa main le cœur des puissants, et comme, pendant toute sa vie, il n'avait pas à se reprocher ni un sentiment ni un mot d'aigreur contre les chefs naturels de l'Église ; que jamais une ligne sortie de sa plume n'avait blessé cette sage règle de hiérarchie qui fait encore la force du clergé malgré tant d'autres abaissements, il compri'. qu'il se devait à lui-même, à sa dignité personnelle, à l'honneur de son sacerdoce, de tout faire pour
remplir jusqu'au bout, au sein de la société chrétienne, les saintes fonctions dont il était revêtu. Il acceptait bien, et avec le courage d'un martyr, les conséquences des opinions émises par lui et blessantes pour beaucoup d'hommes dans le clergé; mais ces hommes n'étaient pas toute l'Église. Il pouvait trouver , il devait trouver quelque part impartialité et justice.
Par prudence d'abord, il écrivit au bon évêque d'A*** pour lui demander une lettre de recommandation.
L'archevêque avait un peu su l'histoire de l'inquisition et raffaire, si grave en apparence, de la clôture brisée, et il avait porté sur tout cela un jugement très-sain. Il n'avait aucune raison d'épouser la querelle des Jésuites et du saint-office. Il ne reconnaissait nullement la juridiction des congrégations romaines, et, s'il ne le proclamait pas hautement, il ne manquait jamais l'occasion de s'insurger, dans la pratique, contre les prétentions excessives de la cour de Rome. Il n'ignorait pas que les sommités gouvernementales, le monde intelligent s'étaient intéressés à Julio.
Tout ce qui antérieurement s'était passé à T. n'avait à ses yeux aucune importance. Il reçut donc avec une véritable bienveillance l'abbé Julio de la Clavière et lui accorda des pouvoirs. Il lui dit gracieusement :
— Le lycée Saint -Louis vient de perdre son second aumônier, je vous nomme à ce poste.
Encore cette fois, les Jésuites avaient perdu la partie. Quant au promoteur, un quart d'heure de conversation avec l'archevêque l'avait rangé du côte de Son Eminence.
CALOMiNÎRZ D .\B0IU3
Les Jésuites ne se tinrent pas pour battus; ils n'épargnèrent rien pour empêcher Julio de se faire un nom dans la publicité, de briller dans la chaire, d'être aimé et accepté du clergé de Paris, comme une des illustrations et une des gloires du sacerdoce contemporain. Atteindre ce but, c'était rabaisser un ennemi de leur ordre, par conséquent servir Dieu et travailler à sa plus grande gloire. Pour quiconque n'a jamais réfléchi sur les subtilités de la scolastique monacale, il y a des choses qui paraissent monstrueuses et qui toutefois s'expliquent parfaitement. Faire du mal, le faire sciemment, poursuivre d'une haine ardente, dénigrer de toutes manières un homme qu'on sait nous être hostile, paraît en dehors de la doctrine de l'Évangile, qui
ordonne le pardon des injures, l'amour même d'un ennemi. C'est quelque chose que repousse une âme élevée. On lui permet le mépris, il y a là une certaine dignité; on ne lui permet pas une vengeance, cela rabaisserait trop; de la calomnie, jamais.' C'est vil, et le monde ne souffre pas ce qui est vil. Quel chemin a dû parcourir la morale chrétienne pour que des hommes voués à une vie de mépris de la chair, de mortification de la volonté, de renoncement à l'apparence même du mal, d'efforts pour être parfaits, soient arrivés à persécuter un homme de vie angélique, bon, doux, sans hame contre personne, comme s'il était un monstre, une créature perverse , un ennemi de Dieu et des hommes ! El non-seulement des individus, mais des corporations entières, par un misérable sophisme qui ne tiendrait pas devant la raison d'un enfant, jouent ce rôle de persécuteurs, de calomniateurs, d'homicides. Ils tuent, autant qu'il est possible de tuer, avec le glaive de la langue, avec le poison de la délation ; et cela, sans un regret, sans un remords, sans que la conscience leur reproche sur ce point la plus légère violation de la loi de Dieu.
Sondons ce mystère.
Que Julio , au lieu d'être un ange dans ce monde, eût été un assassin, un Dumolard; que le soir, terrassant dans la rue des Postes un des