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pères Jésuites attardé à la brune, il l'eût percé de deux coups de poignard , le Jésuite , respirant encore, aurait dit à ce monstre : « Mon frère, je vous pardonne, » et il eût prié en mourant pour cet infâme.
Mais que, revenant aux jours néfastes du moyen âge, la société civile mette la magistrature au service du prêtre et autorise les bûchers pour punir ceux que l'inquisiteur déclare errer dans la foi, ce même religieux, fût-il chargé seul de préparer le bois, de lier la victime, de mettre le feu, remplirait avec une joie délirante ces fonctions de bourreau.
Vous reculez d'horreur !
Eh bien, cela s'exphque très-facilement.
Il y a là une simple erreur d'optique. Le chasseur qui décharge son plomb sur une masse noire, qu'il aperçoit derrière de hautes Jierbes, croit frapper un loup, et il atteint un frère , un ami; le déclarerezvous homicide?
Le moine pardonne à un ennemi: c'est lui que cet ennemi a personnehement atteint. C'est une question privée, et le moine se rappehe qu'il faut tendre la joue. Disons à la louange de sa foi qu'il pardonne très-sincèrement. Mais le condamné de l'inquisition, c'est l'ennemi de Dieu, et le moine se charge de la justice de Dieu ; il se croit sur la
terre pour cela. Et plus une société est incroyante, plus le moine voit ses cérémonies délaissées, plus il sent que le monde lui échappe, et plus il frappe avec fureur sur les négateurs hardis qui parlent, qui écrivent.
Mais alors, dira-t-on, pourquoi ces bêtes féroces dans le monde?
C'est affaire de goût. Il y a des peuples qui les supportent. Et, pour notre France, nous voyons, depuis quelque dix ans, les femmes raffoler des dominicains, des capucins, des carmes, et surlout des bons pères jésuites. J'espère ne plus être de ce monde quand ils auront rétabli les us et coutumes de ce bon moyen âge, et dressé des bûchers sur la place de Grève.
Car on se pose souvent dans le monde ce problème : Si les hommes qui dirigent en ce moment l'Église avaient à leur ordre le bras séculier, feraient-ils encore monter sur les bûchers ceux qui leur résistent?
Réponse : Oui.
Il n'est pas rare de voir des moines , jésuites, dominicains ou capucins, arriver dans les châteaux, et, fiers de leur ascendant, se faire conduire, en inquisiteurs, aux bibliothèques où les grands seigneurs du dix-huitième siècle avaient donné asile aux beaux esprits de leur époque ; en tirer
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impitoyablement les œuvres de Molière, de Montesquieu, de Buffon, de J.-J. Rousseau, de Voltaire, et les brûler, avec une joie sauvage, devant les pieux catholiques ébahis.
Vous tous qui formez la couronne brillante des penseurs et des écrivains de ce siècle, je vous le demande mamtenant, si les jésuites, les capucins ou les dominicains avaient pu disposer, comme au bon vieux temps, du bras séculier, eussent-ils hésité un seul instant à exécuter les lois vieillies de l'Eglise contre « la pravité hérétique, » en imposant, au nom de Dieu, à une magistrature effrayée l'odieuse tâche de conduire au bûcher tous les libres penseurs qu'il lui eût' été possible d'atteindre?
Vous, monsieur Cousin, tout académicien que vous êtes, vous auriez été traîné au bûcher de Jean llus; vous, monsieur Jules Simon, avec vos plus belles pages; vous, monsieur de Lamartine, qui avez créé dans Jocelyn l'épopée moderne et fa! riqué celte touchante hérésie qui place dans une meilleure vie les chiens fidèles auprès de ceux qu'ils ont aimés; vous George Sand, au génie viril, aux pages brûlantes; vous, Victor Hugo, avec vos sublimes Misérables , vous auriez expié dans ces horribles flammes le crime de ne pas avoir soumis vos écrits à la censure de ces fanatiques.
Oh! nous frémissons en le disant, ces hommes de mœurs irréprochables eussent regardé comme l'hommage le plus pur fait à la Divinité, à l'Église et au Pape, Tholorauste de tous ces écrivains qui se sont permis de penser autrement que la théologie. Le plus beau jour de leur vie eût été celui où ils eussent attisé la flamme du bûcher, trop lente à dévorer ses victimes. Ce même jour, ils eussent versé des larmes d'extase et de bonheur à l'autel et remercié Dieu de les avoir fait vivre assez pour voir exîerminer la race des incrédules rebelles à l'Église.
Disons cependant qu'en face de ce courant restaurateur de l'inquisition s'élève une notable partie du clergé séculier qui repousse ces hideuses tendances, et rougit, pour l'Eglise du passé, des violences auxquelles cUe a cru devoir recourir, afm d'arrêter l'hétérodoxie au sein des populations; disons qu'aux époques les plus honteuses et les plus douloureuses del'hisîoire de TÊglise, le fanatisme des moines surpassa toujours de beaucoup celui du reste du clergé. La doctrine si sage que la foi ne s'impose pas, oubliée presque depuis la sortie des catacombe-^, quoiqu'elle soit nettement écrite dans l'Évangile, est encore le programme du prêtre intelligent. Ce sont là les belles traditions de l'Éghse de France depuis plus de trois siècles. Et si nous avons eu. au dix-seplième siècle, à déplorer la ré-
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vocation de l'édit de Nantes et les odieuses persécutions exercées contre les protestants, on sait que l'initiative de ces odieuses mesures est due aux Jésuites tout-puissants alors.
 défaut de bûchers, il y a dans le monde religieux, contre ceux qu'il hait, une arme puissante, la calomnie. Julio, en arrivant à Paris, la trouva tout organisée pour le perdre. Il s'agissait de le compromettre, de lui susciter des embarras, de le peindre partout sous des couleurs odieuses, de faire abhorrer son nom dans le petit monde religieux qui se compose de sacristains, de bedeaux, de chantres, de sonneurs de cloches, de petits marchands de choses saintes, de petits libraires, de fabricants de statues reHgieuses, d'images, de chapelets, de médailles miraculeuses. Denis était là, avec des agents en sous-ordre, disant partout que Julio allait renier le catholicisme, se faire libre penseur; qu'il était allé en Italie s'entendre avec Tex-père PassagHa et que ces deux apostats voulaient faire une religion nouvelle ; qu'il était affdié aux démocrates, aux rouges. Et quand on arrivait aux dernières couches de la société dévote, à ces esprits imbéciles et fanatiques, on allait jusqu'à dire que l'abbé Jidio était à la tête d'une conspiration en Italie, tendant à faire l'abbé Passaglia pape et Garibaldi empereur en France.
Louise même était enveloppée dans ce réseau
inextricable de petites délations, de calomnies slupides. On avait inventé qu'elle était une religieuse ayant jeté le voile aux orties, et les visites de Loubaire servaient de texte aux suppositions les plus outrageantes. Cela circulait parmi les ouvrières, les femmes de chambre des grandes dames, les fruitières et les portières du quartier.
Une fois que ce monde acerbe est lancé, il devient impitoyable. Pour lui les flétrissures sont indélébiles; il distille son venin partout, à toute heure, depuis l'échoppe du revendeur, la boutique du marchand, l'antichambre des laquais, jusqu'aux salons du riche et au boudoir de la grande dame, où il pénètre parle canal des portières, des femmes de service, des ouvrières, des fournisseurs de toutes sortes, habiles à exploiter les passions politiques de leur riche clien.èle.
Quand il s'agit de perdre un homme haut placé dans le monde, il faut commencer par faire circuler la calomnie dans les bas-fonds de la société; elle arrive bientôt à la surface , et alors il y a une autre marche à suivre.
Dans un monde élevé, où la persécution doit avoir encore quelque noblesse, où la haine ne se ravale pas et ne sait pas salir un nom avec la boue, on avait formulé des accusations d'un autre style et au niveau des âmes sur lesquelles on cherchait
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à agir. Pour cela on avait inventé trois phrases qui devaient produire un effet infaillible. Des femmes pieuses, des membres de la société de Saint-Vincent de Paul, des affiliés des Jésuites, qui récitent le bréviaire des laïques, avaient pour missi3n, toutes les fois qu'ils se trouvaient avec un vicaire général de Paris, un curé, un dignitaire quelconque, de dire d'un ton de componction : — Comment un prêtre qui a écrit contre les Jésuites peut-il monter à l'autel? — Comment laisse-t-on prêcher un prêtre qu'on sait très-bien ne pas être pour le pouvoir temporel du pape? — Comment a-ton reçu dans le clergé de Paris un homme qui a été condamné à la prison par le tribunal du saint-office?
On se doute que cette consigne charitable fut ponctuellement exécutée. Peut-on faire mal en défendant les bons Pères, les grands serviteurs de Dieu? Et puis la calomnie trouve facilement des échos-; et les plus saintes gens s'effrayaient, de la meilleure foi possible, de la perversité de ce malheureux prêtre et du mal que son journal allait faire à la religion. Pour le monde semi-dévot, semi-mondain, monde qui croit à la nécessité d'une religion, mais qui n'en use qu'autant que cela ne gêne ni ses affaires ni ses plaisirs, monde pour lequel aller à l'église et faire ses Pâques est une affaire de mode, de convenance, et pour lequel
LE INIAUDIT
certains dehors religieux sont dans ce moment bien portés, on faisait une variante aux calomnies. Les femmes se racontaient entre elles un joli petit roman. Julio, en Italie, avaii brisé la clôture d'un couvent pour enlever sa maîlresse.
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MAIUON LA CHAMPISE
Je ne viens pas réhabiliter le laid, il me fait horreur. Je ne l'aime pas plus dans les œuvres d'art, dans les livres, dans la statuaire, sur la toile, que dans la nature. Le plus classique des législateurs littéraires a beau me dire :
Il n'est pas de serpent ni de monstre odieux Qui, par l'art imité, ne puisse plaire aux yeux ;
il ne change pas mes convictions. Le laid est toujours le laid ; un monstre est toujours un monstre ; et si le serpent imité par l'art plaît à nos yeux, c'est que le serpent est une ravissante création, un être conformé admirablement, vif, souple, plein de grâce et qui ne mérite aucune des injures qu'on lui prodigue depuis qu'il s'est avisé de tenter notre grand'mère.
Mais si le laid me fait peur, il me fait quelquefois compassion. L'enfant couvert d'une croûte purulente n'est pas beau : la mère ne l'en aime pas avec moins de tendresse. Pauvre mère! elle est réaliste à ma façon. Elle ne dit pas : Cette lèpre est une jolie chose ; mais elle dit : J'aime mon pauvre enfant comme s'il était beau.
Il y a donc réalisme et réalisme. Ces préliminaires étaient indispensables pour que je parlasse décemment de Marion la Champise.
Loubaire, nous le savons, avait trouvé du travail aux ateliers d'imprimerie du boulevard Pigalle. Comme ce rude gaillard était doué d'un coup d'œil sûr et d'une aptitude à tout saisir, avant peu il devint un excellent ouvrier.
Disons tout de suite ce qu'était l'atelier du boulevard Pigalle.
Un industriel, que le hasard avait fait prêtre et qui se sentait du goût pour être millionnaire, avait acheté sur le boulevard Pigalle, bien des années avant l'annexion de la banlieue, une immense carcasse de planches où erraient quelques casiers, une ou deux petites presses à bras, le tout portant le nom pompeux d'imprimerie. Il avait eu cela pour rien, par la raison très-simple que cela n'avait aucune valeur. Il s'était pourtant installé là. Mettant en pratique le principe de Boileau, pour embellir le lai'l, il avait rajusté les planches.
MAUiuX LA CilA.\U'l?E ll>7
fait clouer des morceaux de toile sur les parties les plus malades , badigeonner cela, à plusieurs reprises, d'une forle couche de couleur. Il avait fait tapisser un petit coin de ce vaste hangar, qu'il avait divisé en salon et en bureau; et là, ayant le droit légal, moyennant brevet, d'imprimer ses sottises et celles des autres, il avait composé de son style d'auvergnat, car notre homme était fds d'un gardeur de vaches du mont Dore, le prospectus le plus ébouriffant qui fût jamais sorti d'une presse. Les ateliers de typographie, de clichage, de glaçage, de satinage, de brochage du boulevard Pigalle étaient, là, les plus beaux, les plus complets, les plus vastes de l'Europe. C'était une merveille à voir. Et le prospectus, signé rabbé Lavialle^ invitait, avec un incroyable sang-froid, messeigneurs les cardinaux, archevêques, évêques, tout le haut et le bas clergé, à ne pas manquer, quand ils viendraient à Paris, de visiter ces merveilleux ateliers. 11 n'y avait que le pape qui ne fût pas invité à cette grande exhibition.
L'abbé Lavialle, en fm Auvergnat qu'il était, avait compté sur la bêtise humaine pour gagner son million. Son prospectus, une première fois, parut bizarre. Quand il apparut corrigé et embelli, on se dit dans les évêchés et dans les presbytères : Il faut bien que cela soit vrai, car cet homme n'aurait pas l'effronterie d'imprimer cela, s'il n'avait
qu'une bicoque. Deux ou trois évoques, dans l'espace de cinq ou six ans, s'égarèrent derrière le mur d'enceinte, et à force d'adresse, les cochers de fiacre, quiles conduisaient, parvinrent aux fameux ateliers, si extraordinaires selon le prospectus. Les prélats furent accueillis pompeusement. Tous les ouvriers avaient reçu des ordres, en cas de la bonne aubaine de cette visite. Ces ordres furent ponctuellement exécutés : on se mit à genoux ; les plieuses et les brocheuses, bonnes femmes comme partout, firent force signes de croix; on reçut les bénédictions. Les évêques se montraient peu difficiles en présence de ces pieuses manifestations ; et ils partaient enchantés de Lavialle, qui avait, lui, multiplié les protestations, fait beaucoup valoir son attachement aux pures doctrines romaines, et n'avait pas donné le temps aux évêques de se dire autre chose, sinon : C'est un grand atelier. Rendus en province, il ne s'étaient pas vantés, et pour cause, de leur mésaventure.
L'abbé Lavialle, imprimeur, s'était fait tout naturellement journaliste, et son journal, la Sentinelle du clergé, n'avait pas manqué d'apprendre que tel jour l'illustrissime et révérendissime évêque était venu visiter les grands ateliers du boulevard Pigalle.
Bref, il demeura constaté, dans le monde catholique, qu'il n'y avait rien de beau sur la terre
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comme le Louvre typographique de l'illustre Lavialle.
Ce n'était pas tout cependant d'avoir un vaste local, des presses, des caractères d'imprimerie pour un chiffre minime ; il fallait trouver un procédé pour ne pas payer aux ouvriers le prix qu'ils reçoivent dans les autres ateliers. Lavialle réussit. Il ouvrit un champ d'asile à tous les prêtres interdits que la France jette chaque matin sur le pavé de la grande ville. Il leur dit : — Vous voilà du travail ; mais vous ne savez pas le métier! Je dois vous payer moins cher que des ouvriers habiles. — Le problème était résolu. Ce travail était, en effet, pour les pauvres diables un secours providentiel. Le maître, il est vrai, était dur, exigeant, tenait compte d'une minute de retard dans les heures de travail ; mais le pain du jour était assuré, et c'est la joie au cœur quand on a eu à lutter contre la faim.
Grâce à ces habiletés de mise en scène dans son exploitation, l'Auvergnat avait monté son affaire sur un bon pied. Mais l'appétit vient en mangeant : les millions à gagner ne venaient pas assez vite. L'industriel monta autre chose. Il fit le commerce des messes. — Le commerce des messes ! direz-vous. Allons donc! mais c'est impossible cela! Ce n'est pas impossible, et cela se fait de beaucoup de manières. L'Auvergnat prit la plus
honnête. Vous étiez prêtre, il vous envoyait pour cent francs de ses livres. Vous aviez en plus dans votre sacristie deux cents honoraires de messes, qu'il vous était impossible d'acquitter. Vous lui faisiez parvenir deux cents francs, il se payait sur cela de son envoi de livres. En même temps il écrivait à un prêtre qui n'avait pas de messes : — Acquittez à mon intention deux cents honoraires et je vous enverrai pour cent francs de livres. — Simple échange, comme on voit, en soi très-légitime, mais qui produisit des sommes fabuleuses.
Il restait une dernière branche d'exploitation qui ne pouvait échapper à notre homme, c'était de se faire le banquier du clergé : il recevait le fruit des petites économies des prêtres, payait exactement le taux légal et il se servait du capital dans son exploitation.
Presque millionnaire, l'abbé Lavialle songea aux honneurs. Son Excellence le ministre de l'intérieur, ayant eu le mauvais goût de ne pas donner la croix d'honneur à un homme qui avait si ingénieusement combiné son aifaire, Rome e le-même, l'ingrate, n'ayant pas fait de lui un cheval.er de Saiiit-(irégnire le Grand ou de l'Eperon d'or, force lui fui de songer aux honneurs du clergé ; il frappa à la porte de bien des évêchés pour être chanoine honoraire d'un diocèse quelconque, et il réussit. Ce lut un grand jour dans sa vie, et ce jour-là il
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fut un peu moins corsaire pour ses compositeurs. 3îais une dernière gloire Taltendait. Un bon évêque des îles Sandwich étant venu à Paris, se rendit, sur la foi du célèbre prospectus, qui était arrivé jusque dans les îles les plus reculées de l'océan Pacifique, aux ateliers du boulevard Pigalle, et, dans son admiration pour tant de rames de papier entassées, pour tant de milliers de kilos de plomb mis en clichés, fit l'abbé Lavialle vicaire général de Honolulu, sa ville épiscopale.
Dès ce jour, se reposant sur ses lauriers, fier de lui-même, cet Alexandre des imprimeurs devint un assez bon enfant et surveilla avec moins de dureté la'cohcrte sacerdotale allant et venant dans son hangar.
Loubaire était arrivé à l'atelier Lavialle au moment de cette lune de miel du vicariat général honoraire de Honolulu.
— Vous êtes un beau garçon, lui avait dit Lavialle, qui était dans ce moment de la plus joyeuse humeur. Peste! quel grenadier vous auriez pu faire! Et vous avez été curé? iMon vé.iérabie confrère, vous avez manqué votre vocation. A'ous êtes Pyrénéen, bravo ! Ce sont de bons dia' les. Vous connaissez vos lettres de l'alphabet. Vous voilà un compositeur. Courage et bonne réussite !
En face de l'atelier Lavialle, séparée seulement par une ruelle étroite et bourbeuse, était une b!an-
chisserie. Les ouvrières de cette maison, alertes et toujours en mouvement, étaient, à toute heure, sous le regard des hommes des ateliers, et nos anges déchus ne s'épargnaient pas les œillades et, dans l'occasion, les agaceries. Il s'en était suivi naturellement que beaucoup de ces misérables étaient allés prendre là des compagnes dont la loi religieuse pas plus que la loi civile n'avaient pu faire des épouses.
Loubaire avait gémi sur le triste sort de ces hommes que leur vœu du célibat condamnait aux tortures de la plus indomptable des passions, sans leur donner jamais le moyen légitime d'y porter remède. Lui aussi, doué d'une extrême vigueur et dans la force de l'âge, se sentait homme, et bien des fois l'exemple de ces amours brutales fut une tentation qui monta à son cerveau, comme une vapeur acre et puissante qui enivre sans aucune volupté.
Un soir qu'après un travail d'une fatigue extrême, il sortait de l'imprimerie avec un besoin impérieux d'air et de distraction, il aperçut, adossée à une borne qui protégeait la porte d'entrée com.mune à l'atelier typographique et à la blanchisserie, une petite créature féminine accroupie, immobile et comme affaissée sur elle-même. Il pensa d'abord que c'était une des ouvrières qui attendait une compagne ou peut-être un compa-
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gnon II regarda et reconnut Marion la Cbampise. L'humanité est moqueuse et il lui faut des victimes : ce sont les petits, les faibles^ les souffreteux. Dans l'atelier, comme dans le préau du collège il y en a un qui, selon un mot bien vieux dans la langue, elle pâtira des autres. Marion était le pâtira des ouvrières blanchisseuses. Il y avait là jeunesse, force, santé; elle était vieillote, débile, laide et maladive. Comme conséquence de toutes ses misères physiques, elle était sans défense. Les bossus seuls, parmi les faibles, ont de l'esprit et de la réplique. Elle était donc le jouet de toutes. Que de fois d'immenses éclats de rire, partis de la salle où travaillaient les jeunes fdles, avaient apporté la bonne humeur dans l'atelier des typographes, et l'on se disait : — C'est sans doute Marion à qui on fait des misères.
Le jour où Loubaire trouva cet être malheureux affaissé près de la borne, comme une pauvre Agar jetée dans le désert, ce n'étaient pas des misères seulement qu'on faisait à Marion, mais un renvoi en due forme de la blanchisserie. On avait trouvé une ouvrière plus forte, plus active qu'elle. L'intérêt ne connaît pas la compassion. Et elle était maintenant sans place, sans ressource, sans abri.
— Que diable faites-vous là, Marion? lui dit Loubaire.
Le Pyrénéen ne reçut pas de réponse. Un sou-
LE MALJJIT
pir étouiïé s'échappa de la poitrine de la pauvre créature. Ce soupir, dans un tel moment, disait beaucoup de choses.
' — On vous a congédiée peut-être?
— Oui, monsieur, et je n'ai plus qu'à mourir de faim.
— Oh î les stupidcs femmes ! Dites-moi, voulezvous faire mon ménage?
— Oh ! bien volontiers, monsieur.
Et des yeux qui avaient quelque douceur s'élevèrent vers ce bizarre garçon pour lui dire, à défaut d'autre langage, une vive reconnaissance.
— Vous ne serez pas logée en princesse, ma foi! J'ai une cuisine, une chambre et un cabinet où vous coucherez ; le jour, vous travaillerez pour vous; le soir, vous ferez notre dîner. Si cela vous va, partons.
Pour toute réponse, Marion se leva ; et, comme le chien délaissé que l'on caresse, se mit près du nouveau maître et le suivit jusqu'à son cinquième.
— Vous voilà reine ici, mademoiselle Marion. Faites, brassez, pourvu que la soupe soit bonne le soir, que ma chambre soit propre, je ne vous demande pas autre chose. Je suis un peu bourru, je ne vous parlerai pas souvent; mais comme je vous crois une honnête fille, pour preuve que je vous estime, nous mangerons à la même table.
Marion croyait rêver. Elle s'installa dans le mo-
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(leste appartement de Loubaire. Elle était d'une propreté merveilleuse, faisait assez bien la cuisine, tenait le linge du maître dans un bon état, savait acheter, au marché, les petites provisions avec économie. Loubaire ne demandait rien de plus; il avait pour le quart d'heure, la perle des femmes.
Une foule d'idées singulières avaient fermenté dans la tête de notre original, depuis son entrée dans les ateliers de l'heureux vicaire général de Honolulu. Il y avait, dans ce bagne du sacerdoce, deux cents hommes, la plupart dans la force de l'âge, qui vivaient tous avec des femmes et dont plusieurs étaient déjà pères. 11 avait lu bien des fois, dans les journaux, que ceux de leurs pareils qui avaient voulu légilimer ces unions concubinaires avaient toujours été repoussés par les municipalités et que les tribunaux s'étaient fait une législation pour refuser à un homme, parce qu'il est prêtre, ce qui n'est pas refusé au dernier des bandits, une fois libre des prisons. Son âme honnête s'était indignée. Lui aussi, expulsé du sanctuaire, rejeté dans le prolétariat, s'il lui eût été possible de trouver une femme digne de son cœur, il eût fallu, ou s'avilir dans la honte, ou imposer silence au plus doux et au plus puissant des instincts de l'homme.
Il alla un jour trouver Julio.
-- Mon bien cher, je vous apporte une nouvelle qui vous surprendra.
— Laquelle.
— Je me marie.
— Farceur!
— Je me marie, vous dis-je.
— Voyons, vous voulez rire. Et avec qui donc?
— Avec une fille, parbleu !
— De quelle famille?
— Elle n'en a pas.
— Tiens ! vous l'avez prise aux Enfants trouvés?
— Précisément. Son nom l'indique.
— Ah ! Quel est ce nom ?
— Marion la Champise.
— Très-bien, c'est élégant. Et l'âge de votre dulcinée?
— Devinez.
— Vingt ans?
— Ah! oui! Allez plus loin.
— Trente ans?
— Vous n'y êtes pas encore.
— Quarante ans?
— Pas plus.
— Cinquante ans?
— Ajoutez encore quelque chose.
— Vous voulez aller à l'étranger épouser qu'^'que vieille folle.
— Pas du tout. Vieille, oui : elle a cinquante-
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cinq ans; folle, non. La pauvre créature s'entend à merveille à faire ma soupe.
— Voyons, Loubaire, vous m'ennuyez avec vos bêtises ; parlons d'autre chose. Comment va l'illustre chanoine et vicaire général, directeur des ateliers du boulevard Pigalle?
— C'est le meilleur enfant du monde. Mais, plaisanterie à part, je viens m'entreteiiir avec vous d'un projet très-sérieux. Je veux absolument me marier.
Le ton de Loubaire annonçait cette fois une véritable détermination.
— Mon ami, ne faites pas cette faute ; pas une municipalité ne consentira à vous marier. D'ailleurs, si vous n'exercez pas le sacerdoce, je crois que vous en respectez assez le caractère pour ne pas donner un scandale.
— C'est précisément parce que les municipalités m.e repousseront que je veux mettre l'autorité en mesure de s'expliquer défmitivement. J'irai à tous les tribunaux, à l'empereur lui-même, s'il le faut. C'est une question à remuer; elle est vitale; je veux qu'elle soit débattue. Elle se rattache à une question plus haute encore, celle de la liberté humaine. Je vous prie de croire que les beaux yeux de Marion ne sont pour rien dans tout cela; elle est laide à faire peur, et je ne la toucherais pas avec des pincettes. ïlélas' vous le savez, j'ai un
grand et douloureux souvenir dans ma vie. Il y a là un amour auquel nul autre ne doit succéder, à plus forte raison une union vulgaire, dont un homme qui me serait inférieur aurait même à rougir. La pauvre Marion, devenue mon épouse devant le maire de mon arrondissement , restera vierge et martyre, je v^ us le jure. Elle aura le droit d'être appelée madame. Pauvre vieille, ce sera pour elle le seul bénéfice du lien conjugal. Elle se consolera des privations de Famour par les jouissances de son orgueil. Puis, contente ou non, je crois faire quelque honneur à Marion la Charapise.
— C'est là le rêve d'une imagination dévergondée, mon pauvre Loubaire. Je n'ai point à juger votre conduite; je ne puis peser sur vous que par mes conseils. Mais, franchement, je vous détournerai de toutes mes forces de cet esclandre qui appellera sur vous l'attention publique et vous vaudra tous les anathèmes du journalisme religieux.
— Je me soucie joliment de votre journalisme religieux, un vrai tambour crevé. Qui s'occupe, je vous prie, de la Mappemonde catholique et d'autres feuilles criardes qui ont besoin de hurler pour qu'on se retourne et qu'on pense à elles? Depuis le jour où elles ont perdu leur chef, elles sont bien et dûment enterrées. Ah! celui-là, à la bonne heure, en voilà un avec lequel j'aurais aimé à me mesurer,
MARION LA CHAMPISE 1209
à braver ses colères ; mais les colères de ce qui reste et qui ne vaut même pas l'honneur d'être nommé, allons donc! j'en ris, et voilà tout.
— Oui, je crois que vous êtes de nature à ne pas redouter ces gens-là, quels qu'ils soient.
— Oh! parfaitement.
— Enfin, si, ce que je ne pense pas, vous vous déterminez jamais à la démarche hardie dont voua m'entretenez maintenant, il serait sage, préalable^ ment, d'écrire à Rome et de faire agir auprès du pape, pour qu'il vous dispense de votre vœu de célibat. Ceci est votre devoir comme prêtre.
— Mon cher abbé Julio, je ne suis plus prêtre. Depuis que je suis allé à Piome, j'ai vu de trop près les sales recoins de la boutique cléricale pour avoir conservé pour elle beaucoup de respect, du moins quant aux questions de discipline. Quanta lafoi !... è mon cher Julio, vous l'avez conservée et vous êtes bien heureux! mais, pour moi, si elle n'est
pas perdue, elle est au moins bien aflaiblie
Après tout, je suis content d'être sorti du sacerdoce. Savez-vous bien qu'il est horrible d'enseigner les autres et de ne pas savoir si l'on croit ou si l'on ne croit pas soi-même à cet enseignement ?
• — Quoi ' Loubaire ! si vous aviez le bonheur d'enseigner encore aux petits et aux humbles la doc-
trine de l'Évangile, vous vous demanderiez si vous croyez à cette doctrine ?
— Non, mon ami, dit Loubaire, ce n'est pas sur la sainte doctrine du Christ que je me poserais cette question. Mais il y a ce que les hommes ont ajouté... Au reste, continua Loubaire, en présence des convictions d'un homme tel que vous, Julio, mon incrédulité recule. Peut-être arriverai-je un jour à séparer l'ivraie du bon grain et ce qui est humain de ce qui est divin. Seul, vous pouvez m'aider dans ce travail, Julio. Mais à présent ce n'est pas de cela qu'il s'agit. En appeler à Rome sur la question qui nous occupe, c'est votre affaire. Vous êtes journaliste, attirez son attention sur l'impasse où elle jette la conscience d'hommes qui, incapables de garder le célibat, et ils en ont donné de bonnes preuves, ne doivent pas être laissés dans un état de honteux concubinage, mais placés dans la vie de la famille, pour y devenir d'honnêtes gens, n'ayant pas pu être de bons prêtres. Pour moi, j'ai à traiter la question purement civile. Il faut que les tribunaux s'éclairent par une discussion nouvelle, au sein même de Paris, afin qu'elle ait tout son retentissement dans le monde. Vous devez voir que je ne me mettrai en cause qu'en apparence; mais l'idée marchera, et n'eussé-je fait que préparer l'avenir, que tracer le chemin à une solution qui sauvegarde à la fois les vrais
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intérêts de Thumanité et de la vertu, j'aurai conscience d'avoir fait une bonne action.
— Vous le savez, Loubaire, je pense absolument comme vous sur cette question; mais le temps est-il venu de l'agiter et de la résoudre ?
— De l'agiter, oui; de la résoudre, non. Vous semez le blé en novembre ; il se passe sept à huit mois avant la moisson. Mon ami, dans la vie de l'humanité les siècles sont des mois. Vous le voyez, il est temps de jeter l'idée dans le sillon de l'avenir: elle germera au temps voulu par celui qui conduit toutes choses.
Les deux amis se séparèrent. Julio raconta à sa sœur la fantaisie de Loubaire.
— Il est fou, ce pauvre homme, dit Louise.
— Celle folie, si c'en est une, part d'une âme généreuse. 11 était fou aussi quand il venait à Rome et travaillait, en mangeant son dernier sou, à me tirer de ma prison. Tous les libérateurs sont des fous. Mais ces fous, il faut les aimer et les bénir.