UNE SOIRÉE CHEZ MADAME DE TOURABEL
— Mademoiselle de la Clavière me paraît souffrante, dit madame de Tourabel; j'enverrai demain savoir de ses nouvelles. C'est une Languedocienne, une compatriote, ajouta-t-elle en s'adressant à Yerdelon.
— Oui, j'ai connu son frère, dit l'avocat. J'ai même plaidé pour lui dans une affaire malheureuse, que les souvenirs d'une amitié de jeunesse m'avaient engagé à soutenir et que je devais nécessairement perdre. Aussi je l'ai perdue.
— C'est un homme d'un grand talent, dit madame de Tourabel.
— Oui, il a du talent... Sa parole est facile...
— Il vient d'avoir une affaire terrible à Saint- Eustache.
— J'ai déjà entendu parler de cela. C'est trèsfâcheux pour lui.
Dans ce moment on annonçait la comtesse de Vezère, la pénitente de l'abbé de Baraminos, gagnée par les Jésuites.
— Nous parlons de la triste aventure de Saint- Eustache, dit madame de Tourabel pour continuer la conversation.
— Oh ! madame ! mais c'est affreux, inouï ! Jamais pareil scandale n'avait eu lieu dans une église de Paris. Mais aussi, pourquoi Son Eminence est-elle si bonne, pour ne pas dire si faible? On laisse trop de latitude à ces curés de Paris,
qui font les petits pachas, se mêlent de gallicanisme et patronnent les ennemis de l'Église et du saint-siége. Ils diront bientôt, en parlant du très- saint Père : Monsieur de Rome, comme le nommait un de nos archevêques du siècle dernier. Aussi le clergé de Paris est assez mal noté a Rome.
— Vous m'étonnez, chère comtesse; je croyais que le clergé de France était bien vu du pape.
— Le clergé de France, oui: il y a là du dévouem.ent à la cause romaine. Mais celui de Paris, c'est autre chose, vous en avez la preuve dans la tolérance dont on use envers ce misérable abbé Julio, qui s'est posé à Paris en ennemi de Rome et des Jésuites.
— Prenez garde, chère comtesse, je n'ai jamais entendu parler du saint Père, par l'abbé Julio, que dans les termes du plus profond respect, et il m'a toujours paru péniblement affecté de la position douloureuse de Pie IX.
— Il n'est pas pour le pouvoir temporel, donc c'est un ennemi du pape, donc c'est un mauvais prêtre.
— Je ne puis vous accorder cela; j'estime singulièrement l'abbé Julio, je suis liée d'amitié avéc sa sœur.
— Chère madame, vous êtes si bonne, si indulgente! On a surpris votre bonne foi. Ces gens-là