UNE SOIRÉE CHEZ MADAME DE TOL'RABEL
ne lèveront pas le masque devant vous. Mais je vous assure que vous êtes la seule, dans le monde comme il faut, que j'aie entendue parler ainsi de cet homme.
— A^ous ne le connaissez pas. Je veux vous le présenter un jour.
— Quelle horreur ! Je regarderais cela comme une trahison, dit la comtesse en riant. Et reprenant le ton sérieux : Je ne le connais pas, ditesvous? Non, Dieu merci! mais Rome le connaît bien. Il a une assez grande réputation dans le monde. Et que dites-vous du brisement de la clôture d'une église? C'est digne de Garibaldi cela. Que dites-vous de ses liaisons avec les révolutionnaires de Rome, les conspirateurs qui l'ont fait sauver? Que dites-vous de ses articles furibonds contre la puissance temporelle de notre saint-père le Pape? lime semble qu'il est bien connu. Allons! ma chère amie, vous soutenez là "une mauvaise cause. Votre bon cœur vous excuse ; mais dans notre monde on ne doit pas soutenir des gens mal pensants.
— Mon Dieu, je ne le soutiens pas. Mais pourtant il m'a paru si modéré, si sage; car enfin vous conviendrez qu'on fait en ce moment au gouvernement une opposition extravagante.
— Votre gouvernement doit faire rendre au pape ce qu'on lui a volé. Il peut le faire, il doit le faire.
Voyez-vous, chère baronne, il ne faut pas transiger avec les principes, et votre bienveillance est trop grande. Laissez donc là M. Julio de la Clavière et mademoiselle sa sœur. Celle-là est une extravagante. Qu'est-elle allée faire en Italie?
— Mais vous ne connaissez donc pas l'histoire delà séquestration de cette pauvre Louise?
— Une séquestration ! Quel conte absurde ! Comment! vous avez cru cela, chère baronne! Vous avez été, on le voit, bien mal renseignée sur ces gens-là.
— Pour le coup, reprit madame de Tourabel, je vous arrête. Je vous livrerai le frère sur lequel vous pouvez avoir raison. Moi-même je lui trouve des idées un peu trop avancées.
— C'est un PassagUa, un Gavazzi !
— Soit, je vous l'accorde; mais je défends sa sœur. Cette chère Louise, si vous la connaissiez : elle est si noble, si pure, si intelligente !
— Oui, très-intelligente, je le sais. On dit qu'elle écrit dans le journal de monsieur son frère. Soyez sûre qu'elle ne vaut pas mieux que lui. Tous ces personnages à idées nouvelles sont dangereux. Et d'ailleurs je sais bien des choses sur mademoiselle Louise... Croyez-en l'expérience du clergé régulier, le seul parmi lequel il y ait de véritables prêtres. Toute autre voie que les saintes coutumes des anciens temps est dangereuse. J'ai été long-