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L ENTREE A ROME

C'était le 22 novembre. 1860. Le soir, le Corso était encombré de monde; des groupes étaient formés à la place del Popolo et sur plusieurs autres points de la ville papale, au Campo Yaccino, sur le pont du château Saint-x\nge. L'aristocratie romaine, selon son habitude séculaire, allait en équipage au Monte Pincio. Les artistes, les flâneurs romains, les femmes qui aiment à se montrer, suivaient les rampes douces q.ui conduisent à cette délicieuse promenade d'où la vue embrasse Piome tout entière. Des officiers français de l'armée d'occupation se mêlaient à la foule ; le pacifique pioupiou se promenait aussi, jamais seul, mais par groupes de deux ou trois hommes. Les Piomains, pour prouver la satisfaction qu'ils ressentent de la pp'Dtection accordée par la France au gouvernement

pontifical, sous lequel ils ont le bonheur de vivre, avaient pris l'habitude de jouer prestement du couteau dans le flanc de tout soldat français qu'ils trouvaient seul dans les quartiers isolés, si communs à Rome. Une consigne sévère défend maintenant aux soldats de sortir seuls.

11 y avait ce jour-là une émotion singulière dans la ville. Ce n'était pas une émeute, rien même qui y ressemblât. Le comité patriotique avait, le jour même, pubUé une de ses proclamations. Quelquesunes avaient été affichées hardiment, en plein jour, sur les murailles, et l'on en voyait encore les fragments que la poUce avait laissés aux piliers des balustrades du long escalier qui conduit alla Trinita ciel Monte et sur les pilastres des églises et des monuments publics.

On parlait beaucoup de celte proclamation dont l'effet avait été électrique, et qui, tout en recommandant une grande prudence, engageait les Romains à se tenir prêts pour un grand coup. Aucune de ces espérances ne devait se réaliser. Seulement, la patience des Romains ne s'est pas démentie un moment, et si l'heure de la délivrance n'a pas sonné pour eux, ils ont la gloire de n'avoir pas provoqué d'inutiles secousses et de garder pour de meilleurs jours les aspirations de leur patriotisme.

LENTRbE A ROME 21

Dans les dernières années où l'Italie a demandé Rome sa grande capitale, et l'a attendue de la diplomatie avec de fiévreuses anxiétés, une admirable discipline a été gardée par ce peuple esclave. La voix du comité a été entendue, chaque fois, comme celle de la patrie parlant elle-même. Pas un conflit sérieux n'est venu compromettre ni donner un prétexte à des rigueurs.

Le mauvais corricolo qui portait Julio et la prophétesse de Yiterbe entra dans Rome par la porte del Popolo, et prit la direction de la prison du Saint-Office.

Quand les divers groupes de curieux qui se tenaient sur la place virent les deux prisonniers sévèrement escortés, il y eut un moment de vive curiosité mêlée d'inquiétude.

— Ce sont probablement quelques prévenus politiques, disaient les uns.

D'autres, en jugeant des prisonniers par les sbires qui entouraient leur escorte, pensaient que la bonne police venait de capturer deux scélérats de premier ordre.

Comme le char allait au pas, un homme du peuple, qui connaissait le vetturino, s'approcha de lui:

— Quels sont ces gens?

— Des prisonniers du Saint-Office.

— Madona mia! répondit le Romain en jetant un regard de douce commisération sur la figure pâle mais calme de Julio.

Ce mot : il Sant Of/icio se répéta de bouche en bouche sur tout le chemin suivi par le char. Il y eut un sentiment général de compassion.

Les groupes de curieux devinrent plus nombreux à mesure qu'on s'approchait de la prison. La rue où elle se trouve était presque encombrée, quand les sbires aidèrent Julio et la prophétesse à descendre. La grande figure ascétique de Laura Doni avait quelque chose de terrible : c'était comme le génie vengeur des erreurs et des crimes de la royauté des pontifes depuis tant de siècles, qui venait à Piome tenant en main le vase de la colère divine et venant dire à l'infortuné Pie IX, le représentant des papes-rois : Tu vas être jugé pour eux : Mane, Thecel, Phares.

Quelque chose semblait dire au peuple que cette femme n'était point une coupable ; elle avait l'attitude d'une Hbératrice. Elle franchit avec une suprême majesté le seuil de la prison. Julio semblait un ange de paix qui venait dire à Rome : Les jours de salut approchent; je suis un précurseur.

Le peuple eût pu crier hosanna à ce nouveau fils de David.

Quand les lourdes portes furent tombées sur les deux victimes, la foule s'écoula tristement.

l'entrée a ROME 23

— On ne sort pas de là, disait-on.

Quelques Romains de la classe lettrée murmuraient ce vers du Dante :

Voi ch'inirate, lasciate ogni speranza!

Mais une forte voix s'éleva du dernier groupe :

— L'heure de votre délivrance n'est pas loin !

Le directeur des prisons inscrivit sur son registre d'entrée les nom, prénoms et qualités de Julio. A côté de cet homme au visage sinistre , était un jeune laïque dont la physionomie, à la fois narquoise et féline, n'était pas faite pour inspirer la confiance. Quand les formalités furent remplies, au moment où le geôlier allait conduire Julio au sombre cachot qui l'attendait, ce jeune homme s'approcha et dit au martyr d'une voix railleuse :

— Vous avez fait un bon voyage, monsieur l'abbé?

Julio le regarda : c'était le mouchard qui, sous le nom de l'abbé Denis, avait suivi le malheureux prêtre.

— Que Dieu vous pardonne ! lui dit Julio.

— Allons donc ! je fais mon état. Je voulais vous conduire ici tout de suite ; cela m'aurait évité des courses diablement fatigantes, surtout celle de la

nuit où je vous ai happé sur la frontière, tout ensanglanté par les balles de Pietro Frappa. Mais tout cela, je l'espère, me sera bien payé. Adieu, monsieur l'abbé, croyez-moi, n'écrivez plus contre les Jéiuites.

FE3 PRISONS DE T. l\(ji L^JTlON

Lorsque Tétranger visite Rome et qu'il s'est bien rendu compte de cette magnifique place circulaire, ornée de hauts portiques, qui s'étend devant Saint- Pierre de Rome, il ne soupçonne guère que cette brillante colonnade voile aux regards un quartier bas, sombre, plein de masures, percé de rues tortueuses et mal pavées. Si vous vous rendez en voiture au Vatican, le cocher vous conduit par la principale de ces rues qui tonge sur la gauche la colonnade circulaire, passe ensuite entre les hautes murailles d'un petit campo santo fait à l'imitation de celui de Pise, et comme lui composé de terre de Palestine, et un grand édifice dont la façade noire percée de fenêtres étroites, où le soleil ne pénètre jamais, vous laisse hésiter pour dire si vous avez devant vous quelque maison de péni-

tence austère, une prison, un hospice de lépreux. C'est quelque chose de tout cela, c'est le palais du Saint-Office.

Quand la révolution de Rome se fit, et que la république y fut proclamée sous ses triumvirs, le peuple se porta vers cet édifice objet de terreurs. C'était une autre prise de la Bastille, comme signification sociale. Le peuple symbolise toujours ses idées ; la Bastille lui disait le bon plaisir des rois servi par des cachots, en dehors de toute justice, où l'accusé pût se défendre; le Saint-Office disait aux Piomains le bon plaisir du sacerdoce devenu roi, qui ne souffre pas de contradiction aux doctrines qu'il énonce, et devance la justice de Dieu dans une autre vie sur ceux c|ui se rendent coupables d'un délit quelconque touchant aux choses saintes. Le peuple de Rome ne demanda pas la démohtion du château Saint-Ange : c'est un monument colossal de la Rome antique, le môle d'Adrien. Il respecta la forteresse des papes et alla effondrer les cachots de flnquisition.

Il y trouva peu de prisonniers : mais dans l'un des cachots était un cadavre. Il gisait là depuis longtemps, oublié par l'incurie de fadministration du Saint-Office, ou, ce qu'on n'ose pas croire, condamné par quelque vengeance d'inquisiteur à mourir de faim.

Ce cadavre oublié là est sans doute quelque

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chose d'horrible; mais ce n'est qu'un fait isolé. Depuis le pontificat de Pie IX , les rigueurs de l'inquisition étaient à peu près nulles. Mais le pontife n'a pas eu le courage de supprimer ce hideux tribunal.

Tout le monde a lu les effrayantes descriptions des cachots délia Santa Inquizitione, tels que le peuple de Rome les trouva en 1848. Des squelettes enchaînés, d'autres jonchant la terre; des corps enterrés dans la chaux jusqu'aux épaules, révélant le plus horrible des supplices ; des salles remplies d'instruments de tortures; des cachots dans les égouts où jadis de malheureuses victimes, à moitié enfouies dans la fange, recevaient le pain nécessaire pour prolonger leur agonie ; et une infinité d'autres détails non moins navrants, n^

Quelques-uns des auteurs de ces lamentables narrations se demandent comment la justice du peuple n'a pas détruit jusqu'aux derniers vestiges de cet infâme palais. Pour nous, nous ne le regrettons pas. Nous voudrions, au contraire, que tout y eût été scrupuleusement conservé , et les cadavres desséchés, et les instruments de tortures , et l'humus humain des souterrains, et celte cour de cent mètres de long où l'on brûlait en secret, n'osant plus brûler sur la place publique. Nous voudrions que cela subsistât , que ce fût une espèce de musée sombre, ouvert à tous, oùl'onp )ur-

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roit constater ce qu'a été le fanatisme religieux pendant des siècles, et ce qu'il pourrait être encore, si quelque moine exalté montait sur le trône pontifical. (]ar, il faut le dire, ce sont les moines qui ont introduit dans l'Eglise les abus et les crimes. Le monacliisme; qu'on le sache bien, ne vient pas du Christ, il ne tient pas à l'essence de l'Église, il n'en est qu'un accident, une superfétation plus ou moins hideuse, mais toujours nuisible. C'est le monachisme qui a provoqué tous les excès de l'intolérance religieuse. Et si l'on fouille attentivement dans l'histoire, on peut se convaincre que le clergé séculier n'a guère eu à se reprocher, pendant ces époques désastreuses de persécutions sanglantes, que de s'être laissé entraîner par les moines et de leur avoir abandonné trop facilement ses droits. Si le pape Pie V a dit que la clémence consistait dans limpiloyablepunitio)i des hérétiques,c'esl que Pie V, avant d'être pape, avait été moine et moine de l'ordre de Saint-Dominique, de cet ordre terrible auquel l'inquisition avait été confiée. Si Pie IX, livré à lui-même, s'est montré le plus tolérant des hommes ; si la douceur de son caractère l'éloigné toujours de toute mesure violente, c'est que ses épaules n'ont jamais été souillées d'un froc monacal.

Julio serait allé prendre place dans un des aiïreux cachots du palais de l'Inquisition si, après

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l'expédilion de Rome, le local à demi dévasté du Sainl'Of/ice avec ses vastes dépendances n'eût pas paru au général français, par sa proximité du Vatican et du château Saint-Ange, parfaitement placé pour une caserne d'infanterie française.

Que de bizarreries dans les choses humaines ! Au moment où vous lisez ces pages un drapeau tricolore français flotte au-dessus de la porte sombre et basse du Saint-Office. Une guérite est à gauche de la porte, un paisible Normand, un bon gars Poitevin ou un joyeux Gascon monte paisiblement sa garde devant le guichet terrible qui, ne s'ouvrait jamais que pour engouffrer une victime

Touristes, qui visitez tant de curiosités à Rome, allez donc à la caserne française, derrière la colonade circulaire de la place Saint-Pierre : demandez à visiter les cachots ; on doit y sentir encore l'odeur des cadavres.

A la restauration de Pie IX, après le retour de Gaëte, la sacrée congrégation se fit construire à la hâte une maison provisoire avec quelques cellules étroites et basses, dans l'espérance qu'au départ prochain des Français, une fois le trône du souverain pontife consolidé, elle irait reprendre son antique Palazzo.

L'inquisition, à Rome, en est au provisoire ! comme autre chose, hélas! comme la tiare ellemême. Elle vit de cette maisre

la diplomatii a baptisée d'un nom bizarre, le slalu quo.

Telle est la condition fatale des institutions qui meurent de décomposition sénile; elles se cramponnent aux routines de leur passé avec plus de ténacité encore que dans l'état de leur ancienne prospérité. Elles en observent les formes avec le même scrupule. Il y a , à l'heure présente , un préfet du Saint-Office, qui est un excellentissime cardinal ; un garde des sceaux du Saint-Office ; un commissaire général, qui est toujours un Père dominicain ; un assesseur, qui est un prélat et, de plus, un camérier d'honneur de Sa Sainteté; des consultdurs du Saint-Office, qui appartiennent à différents ordres religieux ; des officiers et des ministres, et tout cela organisé et fonctionnant comme au bon vieux temps, moins les bûchers, pour la plus grande gloire de Dieu et du saint-siége. La sacrée congrégation se réunit trois fois la semaine : le lundi, au palais du Saint-Office, où se trouvent le Père commissaire général et les consulteurs; le mercredi, au couvent de Santa-Maria sopra Minervades Pères dominicains, et le jeudi, devant le pape, « pour les causes et matières d'inquisition et d'hérésie, » où se trouvent des cardinaux, plus ou moins, selon qu'ils sont députés par Sa Sainteté, avec bon nombre de prélats, de Pères théologiens de divers ordres et tous avec le titre de consul-

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teurs du Saint-Office. Julio et Laura Doni furent jetés chacun dans leur petit cabanon, comme chose très-utile au pontificat de Pie IX et au salut de l'Église. Une information juridique fut commencée contre les deux nouveaux justiciables du Saint- Office.

•L'assesseur, qui a la charge de rapporter les causes, se rendit officiellement à la prison et fit comparaître Julio.

Il rédigea un interminable interrogatoire portant sur les quatre accusations suivantes :

La première d'avoir, lui, Julio de la Clavière, prêtre du diocèse de T., sciemment et avec préméditation, violé la clôture du chœur des révérendes dames bénédictines de Notre-Dame de Forcassi ; ce qui est contraire aux droits et privilèges de l'ordre et congrégation de Saint-Benoît, et prohibé sévèrement par les canons.

Le deuxième, d'avoir perpétré ledit viol d'un lieu saint, à l'aide d'effraction violente, ce qui entraîne la peine des galères. -

Le troisième, d'avoir perpétré ledit crime pendant la fonction sainte et dans une égHse où étaient rassemblés les fidèles, ce qui a été un horrible scandale.

Le quatrième d'avoir, lui prêtre susdit, écrit un libelle diffamatoire contre la sainte Compagnie de Jésus, ordre spécialement dévoué au saint-siège et

^il LE MAUDIT

pprouvé solennellement par les souverains ponfes ; d'avoir, par un procédé de faussaire, attriiié à un cardinal de l'Église romaine un livre intitulé : Testament religieux, livre plein de propositions malsonnantes, sentant l'hérésie et offensant les oreilles pies.

Le rapport de l'assesseur, quand il se faisait, avait pour base cet interrogatoire. De comparution devant le juge, pas ; de témoins à charge ou à décharge, pas; de défenseur, pas; de jugement, quelquefois, quand il y avait un intérêt d-e publicité. Alors la sentence était affichée aux portes des principales églises de Rome. La peine, quelque chose comme dix ans, douze ans de prison, selon que l'accusé, plus ou moins misérable et dépourvu de patrons, n'avait rien à dépenser pour éviter un jugement.

Julio répondit simplement, brièvement, dignement, à toutes les questions du signer assesseur.

— Signez l'interrogatoire.

— Je ne signe rien.

Telle fut la première et la dernière scène de cette singulière justice. Julio serait resté là de longues années, sans que ni préfet du Saint-Office, ni Père commissaire général, ni assesseur, ni consulteurs songeassent le moins du monde à ce prêtre. Les ministres du Saint-Office ont à forfait leurs prisonniers : ce sont pour eux des pensionnaires. Ils trou-

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veraient extraordinaire qu'on Tint déranger leur petite spéculation. La porte se referma sur Julio.

Nous avons oublié de décrire sa cellule.

Dix pieds de muraille en longueur, six pieds en largeur, une porte unique sans fenêtre avec un petit guichet, muni d'une grille de fer, pour donner quelque peu de lumière; un grabat, un petit banc, une petite table, un vase de terre abject, et sous les pieds le sol nu. Aussi, pourquoi cet homme n'avaitil pas suivi les voies battues ? Pourquoi avait-il songé à des idées de réforme dans le catholicisme? Pourquoi avait-il osé toucher de la main l'arche sainte de l'Église, la Compagnie de Jésus? Pourquoi, comme tant d'autres, n'était-il pas avec la foule sacerdotale, avec le grand nombre, acclamant la puissance temporelle du pape, vantant le zèle et la sainteté des bons Pères, caressant l'omnipotence épiscopale ? Au lieu du carcei e duro, il serait maintenant assis sur une causeuse dans le salon d'un archevêché, aimé, choyé, applaudi, gravissant jour par jour la route des honneurs de l'Église, bientôt vicaire général, bientôt évêque, bientôt cardinal. Ces hautes intelligences, ces penseurs, ont bien peu de tact.

Juho était un maladroit, é

Reste là, maintenant, vil rebut du sacerdoce, le

dernier de la race des Jean Huss et de tous ces

suppliciés qui s'étaient permis de parler avec peu T. m 3

de respect de la Rome papale! Si ton gardien oublie pendant quelques jours de te jeter ton pain noir, tu mourras dans les tortures indicibles de la faim. Tu arriveras à l'agonie après avoir dévoré tes poings de douleur. Xul ne s'occupera de ton cadavre. On li'aura pas même songé à purifier ton cachot pour y jeter une autre victime qui devra vivre à côté de tes chairs en pourriture!...

LAXS-LE-BOURG

Quand vous quittez la haute Italie pour rentrer en France, en franchissant les limites du riche bassin du Pô, une immense chaîne de montagnes se dresse devant vous. Ce sont les Alpes occidentales. L'époque où elles ont été émergées d'un bassin calcaire qui en occupait la surface est une de celles où ce globe a éprouvé l'une de ses plus effrayantes commotions. Le soulèvement alpin, dont les Pyrénées, quoique soulevées elles-mêmes à une époque plus reculée, semblent être un prolongement, divise l'Europe en deux versants, dont le plus étendu, celui du septentrion et de l'occident, tranche, sous tous les points de vue du climat, des instincts et des mœurs, avec le versant méridional et occidental. En deçà des Alpes, c'est l'Europe proprement dite; au delà, trois immenses

presqu'îles, Grè^e, Italie, Espagne, vous donnent le monde latin et le monde grec. Tout ceci est plutôt de l'Orient que de l'Europe. L'olivier, l'oranger, le palmier disent l'Orient.

Pour franchir cette muraille, que vous apercevez en revenant de Rome des hauteurs de l'x^pennin, entre Florence et Bologne, vous avez deux grandes roules tracées avec beaucoup d'art aux flancs de la masse alpine: celle du mont Cenis, qui vous jette en Savoie, et celle du Simplon, qui vous mène en Suisse. L'Italie en est encore à ces délicieux jours d'automne, vous pouvez cueillir l'orange dans les champs de Motodi Gaeta, à l'entrée de cette Campanie où se perdit Annibal, et des neiges entassées couvrent de leur blanc linceul les cim.es gigantesques des Alpes. Et ce n'est pas pendant quelques heures seulement, comme dans les cols pyrénéens, que vous avez à lutter contre la neige et contre l'âpreté du froid, mais pendant une longue journée. Heureux encore que les immenses lacets faits par la route ne disparaissent pas sous des amas de neige d'une grande puissance, et que vos guides ne s'égarent pas.

Si vous avez pour vous toutes ces chances, après unejournée d'une incroyable fatigue, où le moindre danger est de mourir de froid, la première petite ville que vous rencontrez sur le versant français est Lans-le-Bourg. Une grande auberge, où de

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vastes cheminées vous oifrent un feu d'enfer, vous paraît somptueuse comme l'hùtel du Louvre ; et ne plus être dans cette température où votre souffle se glaçait à vos lèvres, même dans une voiture bien close, vous semble une descente aux îles Fortunées.

Nous sommes donc à Lans-le-Bourg.

Une modeste église est au milieu du gros village alpin que nous avons appelé ville, nous ne savons pourquoi. Un prêtre est à l'autel. C'est un homme grand, fort, aux traits énergiques déjà contractés par quelques rides, indices de la souffrance. Une cicatrice, récemment fermée, sillonne son front. On pourrait le croire quelque soldat de Crimée, rentré dans la Savoie, ahant demander aux paisibles travaux du sanctuaire un doux repos après ses campagnes. Sa voix est mâle et sonore. Elle a des intonations musicales qui lui donnent un charme particulier. Ses mouvements sont vifs, sans lui rien faire perdre de la gravité de ses fonctions saintes. Il va rapidement dans les cérémonies; il dit la messe militairement. Bientôt il donne sa bénédiction à cinq ou six fidèles groupés près de la balustrade, et se retire dans la sacristie.

L'église est froide; mais un poêle entretient à la sacristie une douce chaleur. Le prêtre quitte les vêtements sacerdotaux, s'agenouille devant un prie-Dieu, lit quelques prières d'actions de grâce

imprimées sur un large carton, placé devant ses yeux, et bientôt se lève.

Le sacristain est là.

— Y a-t-il aujourd'hui quelques malades à visiter ?

— Je n'en connais pas qui soit en danger, monsieur le vicaire : seulement une étrangère, descendue à Vhôlel de la Poste depuis deux jours et venant d'Italie, est extrêmement souffrante. Le passage du mont Cenis a été terrible pour elle et pour le voiturin qui l'a conduite. Ils ont manqué rester dans les neiges,

— Cela suffit.

Et le même jour, dans l'après-midi, M. le vicaire de Lans-le-Bourg s'acheminait, enveloppé d'unelarge douillette bien ouatée , vers Vhôtel de la Poste.

Une des servantes de l'auberge était allée demander à l'étrangère malade si elle pourrait recevoir la visite de M, le vicaire. Sa réponse avait été affirmative.

Le vicaire se présenta avec aisance et avec cet air de sympathie douce qui fait tant de bien aux malades. Une figure souriante d'un médecin ou d'un prêtre amène presque toujours un soulagement instantané.

L'étrangère, notre lecteur s'en doute, n'est autre que Louise.

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Emportée assez loin, sur la route de Yolscarcelta, par la bête vigoureuse de lacomo, elle était enfin arrivée sur le territoire toscan, mortellement inquiète sur le sort de son frère. lacomo était sorti de sa cachette de verdure, après avoir été témoin de l'enlèvement de Julio par les sbires de l'inquisition. Il ne douta pas que le jeune Français, une fois entre de telles mains, n'expiât par une prison perpétuelle son équipée de Notre-Dame de Forcassi. L'affaire capitale pour lui était de retrouver sa bête et de conduire, comme il l'avait promis à Julio, la jeune fille hors des limites de l'État pontifical. Il avait pris d'un pas rapide la route de Volscarcetta, et, en suivant des traces imperceptibles pour d'autres yeux que ceux d'un contrebandier, il était arrivé, peu de temps après Louise, dans le village frontière.

Il avait fallu dire la triste vérité à la pauvre sœur. lacomo enfin avait compris que le jeune couple n'était pas ce qu'il avait cru d'abord, mais bien des victimes poursuivies par des' haines implacables, lacomo, payé largement par Louise du service qu'il lui avait rendu avec tant de courage, s'était attaché à elle et lui avait donné, dans cette triste circonstance, tous les conseils que son expérience pouvait lui suggérer.

Il lui avait dit :

— Votre présence dans les États romains est

inutile, même nuisible ; car on pourrait très-bien s'emparer de votre personne, sous prétexte de connaître comment et de quelle manière vous vous trouviez chez les bénédictines de Forcassi et quels engagements pouvaient vous lier à elles. Or, dans ce bienheureux pays, une enquête peut durer dix ans. Souvent même on oublie et le prisonnier et son crime ou son prétendu crime. Retournez donc en France. Votre frère est entre les mains du saintoffice, et c'est quelque chose de terrible que le saintoffice. Il faut une bien puissante intervention pour être retiré de là. Cherchez quelque protection à Paris. Faites réclamer votre frère par le gouvernement. Allez vous-même jusqu'à l'empereur, s'il le faut.

Louise avait compris la sagesse de ces conseils. Il ne s'agissait pas de se perdre avec son frère, il fallait le sauver. Le cœur brisé par une immense douleur, elle était partie de la frontière toscane et s'était rendue par Florence et Turin au mont Cenis, espérant de là être bientôt à Lyon et gagner Paris, où elle travaillerait à faire élargir son frère.

Le passage du Mont-Cenis avait été d'une difficulté extrême. La voiture qui la conduisait s'était perdue dans les neiges , Louise avait été retirée évanouie et demi-glacée par les religieux de l'hospice, où elle avait passé deux heures au milieu de soins empressés. La voiture cependant, quoiqu'à

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demi fracassée, avait pu reprendre la route et arriver à Lans-le-Bourg; mais tant de fatigues et surtout de secousses morales avaient fortement ébranlé l'organisme délicat de Louise. Quelques jours l'avaient défigurée et vieillie. L'isolement, l'abandon, d'affreuses incertitudes, le désespoir presque, dévoraient cette âme, et le corps, trop faible, ne résistait pas aux souffrances intérieures.

Accoutumé à juger les malades, le vicaire de Lans-le-Bourg reconnut d'un premier coup d'œil que l'état de l'étrangère ne présentait aucune gravité, mais que le moral avait besoin d'être relevé fortement.

Il ne parla à la malade ni de confession ni de derniers sacrements ; il l'encouragea à supporter des souffrances momentanées, qu'un peu de repos calmerait, et à remercier cette douce Providence qui semble nous tenir par la main au milieu des dangers, et qui a des desseins inconnus sur toutes choses.

Ces bonnes paroles gagnèrent la confiance de Louise. Elle comprit qu'elle avait affaire à un homme de cœur.

— Monsieur l'abbé, lui dit -elle, j'aurais bien besoin de vos conseils : je me trouve dans une position si difficile !

Et elle lui raconta, aussi brièvement que possible, l'arrestation de son frère, sa fuite à elle hors

du territoire pontifical, son dessein de se rendre à Paris afin de chercher des protections.

Pendant ce récit, le visage du vicaire s'était vivement coloré ; il avait saisi avec avidité les moindres détails. D'une voix presque tremblante, il hasarda cette parole : ■

— Ne seriez-vous pas de T. ?

— Oui, monsieur.

— Vous êtes la sœur de M. Julio de la Clavière, curé de Saint-Aventin?

— Oui, monsieur. Connaîtriez-vous. mon .frère?

— Je lui dois la vie, mademoiselle. Je suis un ancien curé de la vallée du Lys. Votre frère est mon bienfaiteur. Ma bourse, mon cœur, lui appartiennent: disposez de moi.

— Vous aviez raison, monsieur : la Providence a ses desseins dans les choses humaines ; elle m'a conduite auprès d'un ami de mon frère. Vous relevez mon courage : cet appui qui me manquait, je sens que je l'ai trouvé en vous : je ne marcherai pas seule dans la voie difficile où je suis engagée; vous sauverez le frère et la sœur.

— Je ferai pour cela tous mes efforts. Pendant que vous irez à Paris solliciter chaudement auprès du gouvernement français pour qu'il demande l'élargissement de votre frère, je me rendrai directement à Rome, et je verrai s'il n'y a pas moyen d'arracher ce pauvre ami des griffes du saint-office.

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