LANS-LE-BOURG
L'inquisition sera bien habile si je ne réussis pas à lui jouer quelque tour. J'ai, dans un recoin de mon secrétaire, des valeurs pour quelques milliers de francs. Cela me vient d'un oncle qui, vraiment, ne pouvait pas mourir plus à propos. Je changerai cela en une clef d'or ; et, à Rome, avec cette clef on ouvre jusqu'aux portes du Vatican.
Louise leva les yeux au ciel et tendit une main au généreux vicaire.
Quelques jours après la fièvre avait disparu : Louise était assez forte pour entreprendre le voyage de Paris. Loubaire franchissait les Alpes, traversait rapidement Turin, Florence, et arrivait à Rome.
LOUBAIRE AU r.CSU
En arrivant à Rome, Loubaire, quoique la franchise même, incapable par conséquent déjouer un rôle' de dissimulation et d'hypocrisie, avait pourtant compris que, pour atteindre son but, il avait besoin d'une extrême prudence. Son œuvre était difficile. Il lui fallait, avant toutes choses, éloigner les soupçons de la part des Jésuites, toujours à l'affût par leur police de ce qui peut leur nuire. Les Pyrénéens joignent à leur énergie de montagnards quelque chose de la finesse des Gascons, dont le sang s'est fréquemment mêlé au leur. Ils savent donc être Gascons à propos. Ce n'est pas chez eux calcul, bassesse, déchéance morale ; c'est instinct, provision de ressources en cas de danger. D'ailleurs, dans tous les pays où l'homme a beaucoup à lutter avec la nature, le sens de la ruse se
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développe considérablement, sans nuire outre mesure à l'honnêteté. Voyez l'Auvergnat, avec sa vie rude et difficile dans la montagne, il a ses finesses cachées sous sa bonhomie apparente.
Loubaire combina donc tout un petit plan. 11 se logea d'abord non pas à l'hôtel de la Minerve, où tous les regards se fussent portés sur lui, au milieu de cette tourbe sacerdotale qui se rend là des quatre coins du monde catholique, mais dans une petite rue détournée, appelée délie Vecchierelle], fort tortueuse et fort obscure, perdue dans les derrières des vastes bâtiments du Gèsu. Il trouva là, pour quelques paoli par mois, un appartement plus confortable qu'il no l'eût demandé pour la vie retirée et modeste qu'il se proposait de mener dans la ville éternelle.
Il se rendit ensuite chez le cardinal-vicaire, qui remplit pour le pape les fonctions d'évêque de Rome. Ses papiers ecclésiastiques, d'ailleurs fort en règle, furent visés. On lui demanda dans quelle église il voulait dire la messe.
— Je ne connais pas Rome, répondit-il.
— Oii êtes-vous logé? lui dit le secrétaire de Son rimmence.
— Via délie Vecchierelle.
— Très-bien, vous êtes à deux pas de l'église du Gèsu : comm.e Français vous aurez du plaisir à dire là votre messe.
— Merci de ce renseignement. Mais on doit être bien encombré dans cette église ?
— Peu, je pense, en ce moment.
Pendant ce court dialogue, le secrétaire du cardinal avait beaucoup regardé l'énergique et honnête figure du prêtre français. Il s'était senti attiré vers cet homme et, par un mouvement de bienveillance, il lui offrit quelques lignes de recommandation pour le révérend père sacriste duGèsu.
— J'accepte de grand cœur, dit Loubaire.
Et, tendant la main au personnage, il le remercia.
Quelques lignes en italien, langue que Loubaire savait parfaitement, d'une écriture très-soignée et très -lisible, furent remises à Loubaire avec ses autres papiers et il sortit.
Le lendemain, dès la première lueur du jour, le Pyrénéen, qui avait les habitudes matinales, se rendit au Gèsu dans son costume de prêtre français le plus complet. Ce costume fait toujours beaucoup d'effet à Piome où le vulgaire des prêtres se gêne peu. Loubaire présenta son celebret et exhiba aussi le petit mot de recommandation du secrétaire de l'Eminence.
— Soyez le bienvenu, lui dit le père sacriste. Et tout fut mis à la disposition du Pyrénéen,
avec cette grâce obséquieuse qui tient au génie particulier de la Compagnie de Jésus.
Loubaire, qui voulait se ménager ses coudées
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franches et ne pas scandaliser son Jésuite, lui dit :
— Je vous donnerai, mon révérend Père, le moins de peine possible pendant mon séjour à Rome. J'aurai des excursions à faire dans le pays ; ces jours-là je ne viendrai pas au Gèsu.
— Vous avez toute liberté avec nous, monsieui l'abbé.
Et le Jésuite ajouta :
— Ne verrez-vous aucun de nos Pères? Nous accueillons avec tant de bonheur les prêtres français ! Plusieurs de nos Pères sont Français euxmêmes.
Une idée vint à Loubaire.
— Auriez-vous parmi eux le père de Cambiac?
— Oui, monsieur l'abbé, c'est un de nos Pères les plus vénérés à Rome.
Ce père de Cambiac appartenait à la puissante famille des marquis de Cambiac, l'une des plus riches et des plus illustres de l'ancien Languedoc. Loubaire l'avait eu pour condisciple au grand séminaire de T. Ils s'étaient même épris l'un pour l'autre de cette vive affection de camarade qui est la noble passion des adolescents et qui survit presque toujours aux séparations et au temps.
La vocation jésuitique avait pris ce bon abbé de Cambiac, l'homme le moins jésuite qu'il y eût au monde. Il avait été accueilli avec transport par l'ambitieuse société, si amoureuse des grands noms.
11 avait fait rapidement son chemin par cette seule recommandation de naissance qui a plus de prestige à Rome que chez nous. Le nouveau Jésuite s'était passionné pour les études de numismatique.
La Société n'avait pas combattu ce goût, et, sous prétexte de donner au Père, dans une grande ville, tous les éléments possibles d'études pour cette science, elle l'avait attiré à Rome, où sa simplicité, sa douceur, ses mœurs de véritable savant lui avaient gagné tous les cœurs.
C'était donc une illustration chez les Jésuites, et il faisait partie du grand conseil de l'ordre.
Soit que Loubaire sentît en lui se réveiller plus vif le vieux sentiment d'affection pour son cher petit « abbé marquis, » comme il l'appelait au séminaire ; soit qu'il ne fût pas fâché de pénétrer un peu dans ce mystérieux Gèsu ; soit même que cela entrât dans ses plans, pour que nul ne s'avisât de suspecter à Piome un prêtre qui avait reçu un accueil amical, d'un des membres les plus hauts placés de la grande compagnie, le Pyrénéen s'empressa de répondre au révérend père sacriste :
— Le père de Cambiac est ici ! Ah! tant mieux! Certes ! je le verrai avec bonheur. Nous avons été camarades de séminaire. Que vous me faites de bien de m'apprendre cela ! J'irai le voir demain.
— Je lui annoncerai votre visite.
— Mon Père, vous êtes trop bon.
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Le lendemain, en effet, notre Loubairr, qui avait pris son air de personnage important, arrivait au grand parloir du Gèsu et demandait le révérend père de Cambiac. Le frère portier allait prévenir le Jésuite, et, quelques minutes après, les deux Français se rappelaient ces jours paisibles passés ensemble, dans un temps où l'imagination embellit tout et où le cœur, qui a besoin d'aliments, cimente pour la vie de fortes amitiés.
Le Père, qui avait toute la bonhomie des savants, accueillit Loubaireavec une sincère affection. Les souvenirs qu'il lui rappela de ces années, qui sont un regret pour tout homme ; la grosse franchise de Loubaire qui n'avait pas changé et faisait reconnaître au Jésuite, du premier coup, celui qu'il appelait à son tour son « ours pyrénéen ; » tout cela enchanta le Père.
— Ne restons pas là plus longtemps, cher ami, montons dans ma chambre.
Et suivant un long corridor, et gravissant un large escalier de pierre, qui conduit au premier étage, ils arrivèrent dans un immense corridor éclairé de fenêtres assez étroites qui ne donnaient de lumière que par en haut. Une série de chambres s'étendait à gauche, et vers le tiers de cette rangée était la chambre du père de Cambiac.
Pour un des dignitaires de l'ordre, c'était peu somptueux. Une grande chambre, assez aérée, qui
T. lu *
donnait accès dans une seconde chambre, laquelle avait aussiune ouverture dans le corridor et servait de bibliothèque et de chambre à coucher ; rien de plus. Du reste, toutes les cellules de cet étage du Gèsu étaient exactement semblables. Chaque Père avait sa grande chambre et sa bibliothèque.
Loubaire sortit réellement enchanté du père de Cambiac. Celui-ci lui ft promettre de revenir le voir souvent pendant son séjour à Rome.
— Au reste, continua-t-il, je donnerai des ordres pour que vous puissiez monter directement dans ma chambre aux heures que je vais vous indiquer, et où vous êtes sûr de me trouver chez moi. Nous causerons de cette chère France, de notre beau Languedoc. Nous reprendrons nos dialogues d'ours à marquis.
Un jour Loubaire trouva le jésuite presque en larmes. L'entretien se porta bientôt sur les idées qui venaient d'impressionner le Père. L'intimité s'était faite, de plus en plus, dans ces visites fréquentes. Le petit marquis parla, plus qu'il ne l'avait fait encore, à cœur ouvert. "» .
— Non, mon ami, je ne suis pas heureux ici : '^arl'on ne s'y aime pas. Rien n'est sec comme tous ces cœurs, parce que tous ces yeux s'observent. On me fait, ostensiblement, toutes sortes de prévenances et l'on me déteste parce que, dit-on, je n'ai pas l'esprit de la maison : « — Vous n'avez jamais
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rien à dire sur les autres Pères ! y^ — Croyez-vous que ce soit là un bien grand grief? Est-il possible qu'un homme absorbé par ses études, qui a quelques heures de récréation, où les minutes fugitives disparaissent trop vite pour se distraire an peu, aille s'ingénier à relever les imperfections de tenue, de langage des autres Pères? Quelle tâche ingrate! J'ai bien assez de m'occuper de moi-même. 0 mon ami, que je regrette la vie libre du prêtre dans le monde ! Dieu m'est témoin que je n'en aurais jamais abusé ; mais je n'aurais pas été pris dans ce rouage de bronze où idées, sentiments, liberté, tout est calculé comme dans une horloge compliquée dont rien ne dérange l'éternelle monotonie. C'est mortel pour l'âme, c'est le lent suicide. Mais, mon ami, qu'ai-je fait? Il me faudra dire maintenant en confession ou en direction, à mon père spirituel, la faiblesse quej'aieuede vous faire cette confidence. Mon Dieu! mon Dieu! quelle torture! Oh! cette confidence, elle est bien licite en toute conscience; mais obligé, pnr mes vœux, de tout dire, si je la dissimule, cette réticence me paraîtra coupable. Le remords viendra! et tous les déchirements qu'il porte avec lui. Alors il faut tout déclarer : alors il faut se jeter dans ce chaos de puérihtés qui m'avilissent comme homme et ne sont pas davantage dignes du chrétien. Pauvre Loubaire, que je vous félicite d'être humble vicaire de Lans-
le-Bourg! Et voyez, telle est la misère de cette insupportable vie, que ce moment d'épanchement avec vous va me coûter horriblement cher. Il faudra que je nomme celui avec lequel j'ai eu cet épanchement, et il faudra que je répète tout ce que vous m'avez dit, pour que l'on soit bien convaincu que vous n'êtes pas venu ici pour nuire à l'ordre en me faisant perdre ma vocation. Ah! vocation! Quels regrets j'ai d'avoir écouté un moment de funeste enthousiasme! Je serai bien heureux si le récit sincère que je ferai de ce qui s'est passé entre nous deux ne tombe pas sur vous et s'il ne m'est pas imposé, comme châtiment absurde, de ne plus vous recevoir. Voilà mon ami, jusqu'où l'on est tombé dans cette Compagnie, qui a l'orgueil d'être le modèle des sociétés religieuses. Espionnage, tyrannie, voilà l'esprit qui a remplacé la grande pensée évangélique de frères réunis pour s'aimer. Venez toujours demain et après-demain. Je ne me confesserai que samedi soir. Jusque-là j'ai la liberté.
Loubaire n'eut pas le courage d'ajouter un mot; il serra la main du pauvre Père et il sortit.
Ce ne fut que le surlendemain qu'il put revenir au Gèsu. L'heure que le père de Cambiac lui avait assignée était passée de dix minutes. Loubaire, un peu préoccupé, marchait rapidement dans les vastes corridors, pensant aux chagrins du cher mar-
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quis Jésuite. Il arriva en face de la cellule qu'il crut être celle du père deCambiac; la porte était fermée, mais celle de la bibliothèque attenante était entr'ouverte. Loubaire était assez familier avec le Père pour se permettre d'entrer. Il pensa que son ami allait revenir dans quelques instants. Il pénétra dans la bibliothèque, ferma la porte qui donnait sur le corridor, pour n'être aperçu de personne, prêt à ouvrir quand arriverait le Père, et riant même de la surprise qu'il lui ménageait de le trouver ainsi occupé à feuilleter ses livres.
Loubaire s'était trompé de deux ou trois portes : il était dans la bibliothèque privée du Général des Jésuites dont l'appartement, composé de plusieurs chambres attenantes les unes des autres, occupait le centre de cet étage. Curieux de livres, comme beaucoup de prêtres, Loubaire, bien convaincu que le père de Cambiac allait frapper dans quelques minutes, se mit à prendre les premiers volumes qui se présentèrent devant lui. C'étaient des livres de spiritualité en différentes langues, et d'un même format à peu près, reliés avec un soin extrême, mais sans luxe ou pour mieux dire, avec un luxe austère. Il admira la beauté des éditions, la finesse des maroquins, les filets à froid. En remettant, sur les rayons de la bibliothèque, les premiers volumes qu'il avait admirés, il en remarqua un second rang, caché par le premier, composé de reliures
tout aussi soignées, mais infiniment plus riches. La curiosité est puissante. D'ailleurs, il était chez un ami : il ne crut pas êlre indiscret. Ces livres étaient une collection de la litérature française contemporaine, et, chose bizarre, le premier volume qu'il tira de son rang était un des romans de Paul de Rock. Loubaire n'était pas très-scrupuleux en fait de lecture. Cependant, trouver le plus leste des romanciers français, en reliure de luxe, dans la bibliothèque d'un dignitaire de la Compagnie de Jésus lui parut singulier.
— Après tout, se disait-il, le pape Grégoire XVI, ce fougueux absolutiste, faisait ses délices de Paul de Kock, mon bon petit marquis peut bien se passer cette distraction. Seulement, je voudrais savoir s'il rend compte de cela à son directeur spirituel.
Mais, ô surprise ! au moment où il se hâte de remettre le livre sur son rayon, de peur d'être pris par le Père en flagrant délit d'indiscrétion, un troisième rang de livres, d'une reliure toute bizarre et absolument sans aucune recherche, frappe son regard : le premier avait pour titre, écrit à la main, sur une feuille de papier collé au dos : Confessions des Pères; ces petits manuscrits cartonnés portaient des lettres alphabétiques à la tranche. Loubaire, vivement impressionné, ouvrit le registre mystérieux. Une curiosité, qui s'explique, le porta
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à chercher l'initiale du nom de son cher marquis Jésuite. En même temps une vague terreur lui disait : Ne me suis-je pas trompé? Ne serais-je pas ici ailleurs que dans la bibliothèque du père de Cambiac? Il n'y eut plus de doute pour lui lorsque, arrivé à ce nom de Cambiac, il trouva, toutes résumées, les confessions du jeune Père. Cependant, n'exagérons rien. C'était bien d'après les confessions de chaque Père que ces biographies intimes avaient été écrites; mais nul péché particulier n'était relaté, le secret de la confession sacramentelle était donc gardé; jamais la limite de la violation n'était dépassée. Les Jésuites sont toujours en règle avec Dieu, ils savent jusqu'où ils peuvent ruser avec lui.
Le Jésuite de Cambiac était là photograpidé au vif: sa simplicité, sa bonhomie, son défaut de perspicacité et de retenue; son peu d'attachement pour l'ordre, où il n'était que pour y avoir été attiré ; son tempérament, l'idée que l'on se faisait de son savoir en numismatique, seule raison, disait le registre, pour laquelle il fallait continuer à le conserver dans la Compagnie ; sa solide et profonde piété, mais ses regrets incessants de la vie sacerdotale dans le monde où il n'eût pas été sous le joug d'une règle; tout cela était pemt eu caractères nets, saisissants : l'homme était là rendu d'après nature.
Cependant le temps s'écoulait.
— Où suis-j.e enfin? se disait Loubaire. Autour de lui régnait un silence profond; nul
bruit dans l'appartement voisin, pas plus que dans le vaste corridor qu'il venait de parcourir pour arriver à cette fatale porte.
Un instinct de sagesse, un mouvement de conservation personnelle, lui inspira de sortir, à la hâte, de cette bibliothèque et de retourner tout bonnement au parloir demander son ami. Mais Loubaire était hardi, l'aventure lui paraissait piquante; les autres singuliers petits registres étaient là; et leurs titres : Confessions des étrangers. — Ennemis de la société, l'attirèrent comme un aimant irrésistible.
— Voyons, se dit-il, si parmi les ennemis de la société ils ont placé le pauvre Julio? Il doit y être immanquablement.
Loubaire ouvrit le registre à l'initiale du nom de Julio. En effet, parmi les ennemis les plus acharnés de la sainte Compagnie était mentionné, longuement, le digne ami de Loubaire.
La nomenclature des crimes qui lui étaient reprochés était complète. Il y avait là des détails minutieux, tels qu'on se fjgure à peine que les espions les plus habiles puissent se les procurer, sur lai-même, ses goûts, sa vie intime, ses rapports avec sa sœur, jusqu'à l'aventure de la jeune
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Pyrénéenne reçue, la nuit, dans le presbytère de Saint-Aventin.
Loubaire, homme d'imagination, sous l'impression fébrile de sa curiosité, oubliait les minutes et dévorait cette chronique si piquante sur son ami. Il en était à l'expédition du fameux Denis, qui avait reçu ordre des Pères d'attirer Julio à Rome, quand, tout à coup, il se fit du bruit dans l'appartement voisin. Il replaça vivement les livres dans l'ordre convenable, et bientôt il distingua des pas nombreux de personnes qui entraient dans l'appartement. Cette fois le gaillard comprit le danger de sa position.
Etre pris là en flagrant délit, soit de vol, soit d'espionnage , avoir pour prix d'un moment de curiosité ou les cachots du saint-office, ou le.bagne de Terracina, voilà ce qui se présenta déplus clair à l'esprit de notre homme. La perspective l'enchanta peu. Mais comment faire? Sortir brusquement, au risque de réveiller l'attention des Pères qu'il soupçonnait, avec raison, réunis dans la chambre voisine, lui parut un moyen bien hasardeux.
Au lieu de ces résolutions énergiques que prennent d'ordinaire, dans le danger, les natures fortes comme celle de Loubaire, une terreur, qu'il ne s'exphquapas, le saisit tout à coup, ses jambes faiblirent; il se sentit paralysé comme par une force
magnétique supérieure à sa puissance naturelle de volonté.
Pendant cette crise douloureuse d'hésitation, des chaises s'étaient remuées dans la chambre, et tout à coup le silence s'était fait. Loubaire entendit, aussi distinctement que s'il eût été dans cette chambre, l'invocation ordinaire à l'Esprit-Saint, faite en latin, par la voix lente et faible d'un vieillard. Un nouveau bruit de chaises succéda, puis un second silence.
Évidemment les Pères s'étaient assis, et Loubaire ne douta point qu'il n'eût l'incroyable chance d'assister à un conseil suprême de cette grande Compagnie, composée en réalité d'un si petit nombre d'hommes, mais exerçant, par son ambition passionnée et fiévreuse, une action si puissante sur la société religieuse depuis trois siècles.
L'état d'angoisses de Loubaire continua cependant. Il y a une peur qui ne ressemble pas aux autres peurs. Être sur un champ de bataille en face du canon, c'est une situation nette. Dès que la nature, par une excitation du cerveau, et sous l'enivrement delà poudre, a surmonté le premier tremblement nerveux, l'homme ne pense plus au danger. Tous ne tombent pas sous les boulets et chacun se rassure de cette espérance. Mais la peur terrible, la peur inguérissable, c'est celle de l'inconnu.
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Loubaire était sous cette impression fatale, devenue une espèce de cauchemar, où un homme robuste, inaccessible aux craintes vulgaires, tout réveillé qu'il soit, se sent prêt à s'affaisser sous le poids d'une terreur inexplicable. Il laissa se continuer ce drame, dans lequel il jouait le rôle le plus dangereux, par impuissance de prendre une détermination énergique, qui pût le soustraire aux conséquences terribles de la position qu'un hasard singulier lui avait faite.
Les deux coudes appuyés sur la tablette saillante de la bibliothèque, le corps immobile, les mains jointes et crispées, comme un suppliant au pied de l'autel d'une divinité implacable, il attendait, dans un état voisin de la stupidité, l'issue de l'événement.
L'entretien avait commencé. La situation de Loubaire le rendait attentif aux moindres paroles; et son état de surexcitation extraordinaire lui permettait de graver, pour ainsi dire, les mots euxmêmes dans les lobes de son cerveau.
Le vieillard qui avait récité la prière de l'invocation était bien, comme l'avait compris Loubaire, le général de l'ordre.
Il résuma, avec une grande lucidité, dans un espèce de compte rendu que Loubaire comparait au message d'un président de républiqui^ à un congrès, la situation de la Compagnie dans les
cinq parties du monde. Les Jésuites faisaient merveille en Angleterre, dans les Etats-Unis, au Canada, où ils étaient tout-puissants; en Belgique, où l'épiscopat et le clergé séculier étaient sous leur domination.
La situation était plus belle encore en Pologne, où la Compagnie régnait en réalité, grâce à la position exceptionnelle de cette nation, qui supporte avec impatience le joug de la Russie.
« Mes instructions à nos Pères de Pologne, et j'espère que vous les approuverez, sont celles-ci : Tout faire pour entretenir les antipathies nationales qui servent si bien à accroître les antipathies rehgieuses. Peindre constamment les Russes comme des impies, des ennemis de l'Eghse, des persécuteurs de la foi, des tyrans contre lesquels tout est permis. Je suis en correspondance suivie avec l'émigration polonaise de Paris, il y a là des ambitions vives, surexcitées de plus en plus, que le vieux Czartoriski a bien de la peine à contenir. Voici le plan politique des Polonais émigrés, qui nous demandent ardemment de les soutenir et de préparer, de notre côté, une révolution religieuse, pendant qu'ils soulèveront le pays contre la domination russe. Ce plan, mûri depuis très-longtemps, communiqué, même à Paris, à beaucoup de personnages politiques approchant l'empereur des Fran-
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çais, afin de le rendre favorable à la cause polonaise, est celui-ci : On chantera partout dans les églises des hymnes patriotiques. Les Russes seront inquiets, mettront sur pied leur police, feront sortir leurs troupes. Ces mêmes chants seront chantés sur les places publiques où l'on se rassemblera. Le mot d'ordre sera de ne jamais paraître en armes. Si les troupes reçoivent l'ordre de disperser le peuple, il tombera à genoux et ne présentera que sa poitrine à la lance des cosaques. On a sondé quelques-uns des organes principaux de la presse, même dans le camp du libéralisme. Tous seront favorables à la Pologne; et les sympathies des révolutionnaires, pour ce qu'ils appellent les nationalités, serviront puissamment notre cause. Les inventeurs du projet sont sûrs à l'avance qu'il y aura un cri de réprobation, dans toute l'Europe, contre la Russie écrasant des masses inoffensives; un cri d'enthousiasme pour une nation martyre. Impossible alors que l'Europe n'impose à la Russie la reconstitution du royaume de Pologne.
« — La Russie, dit un Père, pourrait bien ne pas céder et faire à ce malheureux peuple une guerre d'extermination.
« — La France ne le souffrira pas. Elle s'est faite le don Quichotte des nationalités. Elle soutiendra la Pologne, et ou elle réussira, et nous réussirons
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avec elle, ou elle s'attirera une guerre de coalition et alors...
« — Et alors, dit un des Pères?
ce — Et alors la révolution serait pour longtemps terrassée et cela vaudrait mieux pour nous. Les événements sont dans la main de Dieu. Ne nous occupons que du rôle que nous avons à jouer en Pologne. Nul doute que l'appui prêté par le clergé au mouvement national n'attire, de plus en plus, la reconnaissance et l'attachement de la Pologne à ceux qui l'auront aidée dans son indépendance. Si les mauvais jours, que nous redoutons dans un prochain avenir, se lèvent pour nous, si après notre expulsion du royaume d'Italie, et peut-être bientôt des Etats romains, nous venions à ne plus trouver d'asile dans les autres pays livrés, comme nous devons le craindre, à la révolution, nous aurions là, chez ce peuple si fidèle au catholicisme, un asile sûr ; la Compagnie se reconstruirait en Pologne et pourrait y attendre de meilleurs jours. »
Après cet exposé, qui excita vivement la curiosité de Loubaire, le Général parla longuement de la situation de la Compagnie dans les États romains. li ajouta ensuite :
« Dans l'h^-pothèse de la possibilité d'une restauration des Bourbons de Naples, nous devcriS to
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tenir, avant tout, les intérêts de la reine-mère. Outre que la jeune reine, Marie-Sophie de Bavière, si elle reprenait son empire sur le faible François II, l'entraînerait dans la voie des concessions libérales, elle lui inspirerait contre notre Compagnie toutes les préventions qu'elle a apportées ici : elle ne nous pardonnera jamais d'avoir été soutenus en Bavière par Lola Montés. Il est donc nécessaire d'entretenir la mésintelligence entre les deux époux. François II, livré à lui-même, abdiquera en faveur du fils de la reine-mère, et alors Naples sera à nous.
« Nous ne sommes plus que campés ici : inutile de nous le dissimuler. La situation précaire de la papauté temporelle nous dit assez notre sort. Les infâmes révolutionnaires auront, pour un temps, le dessus. Que le pape reste au Vatican, ou bien qu'il aille chez des nations catholiques essayer d'exciter les sympathies pour rentrer ensuite dans ses États, il nous faudra toujours partir. C'est moins la papauté que l'on hait ici que nous. Le clergé lui-même, offensé de notre supériorité sur lui, nous déteste, pour le moins, autant que les révolutionnaires, et le premier applaudira à notre chute. Que lui importe? Lui, il restera. Ces faiseurs d'enterrements et de baptêmes n'ont rien à craindre d'un peuple attaché par routine à son culte, et prêt à faire bon marché de son pape et de ses car-
dinaux, pourvu qu'on lui laisse sa madone. Et puis le clergé séculier est italien et sympathise naturellement avec le peuple. Nous, Jésuites, nous n'avons pas de nationalité, notre patrie, c'est notre Société; nous sommes cosmopolites, c'est ce qui fait notre force, mais c'est aussi ce qui nous sépare des populations; elles ne voient en nous que des étrangers. \oilà pourquoi les Italiens garderont leurs prêtres et nous chasseront de l'Italie. Ce sera l'exil et peut-être un bien long exil. »
Il y eut un moment de repos. Vint ensuite une discussion ou plutôt, comme on dit dans le langage parlementaire, une conversation sur la situation critique de la papauté. Un Père hasarda cette parole, qui fut mal reçue de la majorité :
« — Mon Dieu, il eût été bon de faire la part du feu.
« — Sint ut sunt aut non sint, dit un Père. Ce mot héroïque nous a sauvés, il doit aussi sauver le pouvoir temporel. Rome vaincra la révolution par une obstination invincible à ne pas céder. La lutte actuelle prouve qu'il y a encore une force immense dans cette salutaire institution.
« — Tout ce qui est humain passe, continua le Pèie, qui avait hasardé son mot de conciliation. »
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Il y eut cette fois un hourra universel contre lui. L'infortuné qui avait émis cette opinion malencontreuse n'était autre que le marquis Jésuite, le Père de Cambiac, dont Loubaire reconnut parfaitement la voix.
Le très-révérend Père général reprit la parole :
« J'ai eu, avant-hier, une audience de Sa Sainteté. Le bon pape, qui nous aime médiocrement, a, selon l'usage, continué ses protestations de bienveillance pour la Compagnie. Je lui ai renouvelé celles de notre dévouement absolu. — Oui, je crois, m'a-t-il dit, que l'illustrissime Société peut beaucoup pour soutenir le saint-siége. — Je lui ai répondu que je rapporterais ces paroles à nos Pères, et qu'ils en seraient bien heureux. Je l'ai trouvé triste, préoccupé et s'afïaissant chaque jour. C'est un miracle que Sa Sainteté, avec ses chutes épileptiques, sa plaie à la jambe, fournisse une assez longue carrière. Quoique nous puissions demander à Dieu un pape plus dévoué à notre ordre, celui-là est dans une position telle, qu'il ne peut plus marcher sans nous. Il le comprend bien. Il m'a dit, assez finement, que l'expérience lui apprenait à connaître mieux ses amis. Nous sommes loin du temps où il nous faisait écraser par le père Theiner. Et celui-là aussi et tous les ordres jaloux du
nôtre deviennent un peu plus traitables. Le malheur rapproche.
« Comme Sa Sainteté était en train de causer, elle m'a parlé des insistances de Son Excellence l'ambassadeur français, pour demander l'élargissement des prisons du saint office, de ce Julio, jeune prêtre qui nous a fait tant de mal en France et que nous avons eu le bonheur de faire prendre par le redouté tribunal. Votre Sainteté, ai -je dit, ne rendra pas la liberté à cet ennemi de l'Église. C'est toujours par des prêtres que le mal est venu dans la société chrétienne ; et quels ravages n'ont pas fait Luther, Calvin? L'énergie de Grégoire XYI, en abattant tout à coup l'orgueil de Lamennais a arrêté en France une explosion aussi dangereuse que la prétendue réforme du seizième siècle. Ce Julio est un second Lamennais, plus dangereux que le premier ; l'un était violent et blessait ses amis mêmes; celui-là est un loup ravisseur sous le vêtement d'un agneau.
« Cette réflexion a paru faire beaucoup d'impression sur Sa Sainteté. — Vous avez peut-être raison, m'a-t-elle dit. D'ailleurs, les papes interviennent rarement dans les décisions du tribunal de la très-sainte inquisition, et je consulterai sur cela Dieu et la Vierge immaculée. — Immédiatement je me suis rendu chez le cardinal-ministre, qui nous est tout dévoué. Vous savez, mes Pères,
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■qu'il serait bien ingrat de ne pas être pour nous : nous avons puissamment aidé à son immense fortune; ses millions plaident en notre faveur. Il m'a serré affectueusement la main. Je lui ai raconté l'entretien avec Sa Sainteté. — Oh! très-révérend Père, m'a dit l'Éminence, ne craignez rien : Sa Sainteté ne bougera pas, je vous en réponds. Votre protégé est très-bien sous les verrous.
« Nous voilà donc tranquilles de ce côté. »
La curiosité de Loubaire ne se lassait pas. Cependant , de loin en loin, il regardait cette porte si malencontreusement fermée sur lui. Le conseil des révérends pouvait avoir encore quelque révélation piquante.
-^ Puisque, dit-il, je suis dans le traquenard, une heure de plus ne me compromettra pas davantage. Patience, on sortira de chez les Pères comme on pourra.
Le courage lui revenait un peu.
— Bah ! se dit-il entin, ils ne me mangeront pas.
« Nous avons maintenant le rapport financier, continua le Général.
« Notre situation n'a jamais été plus prospère. Nos dépenses sont insignifiantes à côté des revenus qui s'accumulent. Il faut convenir que cette détestable civiHsation moderne s'entend très-biea
à la multiplication des capitaux. Nous avons dû profiter des immenses avantages qu'elle nous fournit. Nos petites économies des premières années qui ont suivi notre restauration, grâce à d'habiles placements, ont produit des sommes énormes. Plus tard, les dons sont venus en foule. Les testaments ont été nombreux cette année, plus encore que les précédentes ; en sorte que, pour le dernier trimestre, notre province de Paris a pu prendre, par mes ordres, 2,000 actions du Séville-Xérès-Cadix de 500 fr., total un million ; 2,000 da Sud Autrichien- Lombard de 500 fr., un million ; 1,000 obligations du Saragosse de 500 fr., cinq cent mille fr. Total, deux millions cinq cent mille francs.
«Nous aurons pour le semestre prochain, outre l'imprévu, tous nos intérêts, nos autres revenus sur nos navires du Havre, de Bordeaux, nos établissements de San-Francisco, ceux de nos maisons de commerce, ceux de nos donations et de recouvrements de ventes de domaines par dispositions testamentaires; l'évaluation des bénéfices nets de l'année ira approximativement à plus de six millions. »
Ici l'inquiétude revint à Loubaire, le rapport financier devait probablement clore le rapport. C'était le moment critique. Comment s'y prendre pour s'échapper.
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Si la serrure qu'il devait ouvrir faisait quelque bruit, si l'on arrivait tout à coup, si on le surprenait sortant de l'appartement secret du révérend Père général, quel événement dans le Gèsu ! S'il avait le bonheur de n'être pas entendu, on pouvait le voir, prévenir le frère portier. C'était pourlant l'unique parti à prendre.
Loubaire, dans un état de surexcitation fiévreuse, troublé, comme celui qui viendrait de commettre un crime, et se sentant rouge, jusqu'à la racine des cheveux, se dirigea vers la porte, saisit le bouton intérieur de la serrure, fit tourner le pêne aussi doucement que possible, ouvrit la porte, laissa le pêne glisser lentement à son état de repos ; mais ne put entr'ouvrir à demi cette porte, pour s'y donner un passage, sans qu'elle produisît ce bruit particulier d'une porte criant sur ses gonds ; bruit aigre et strident, auquel nul ne se trompe, et qui fut parfaitement entendu de tout le conseil.
— Qui peut pénétrer à cette heure chez moi? dit le révérend Père général. Yoyez qui cela peut être, dit-il au Père de Cambiac, précisément placé auprès de la porte de la bibliothèque.
Celui-ci se leva, entra dans la chambre, vit la porte entr'ouverte, sortit dans le corridor et aperçut un prêtre qu'il crut reconnaître pour Loubaire, à sa taille et à son allure, marchant à grands pas vers l'escalier. Étrangement surpris, le visage bou-
leversé , le père de Cambiac revint dire au Père général que la porte delà bibliothèque était ouverte à demi, mais que personne n'était là.
Dans une maison où tout est régularité mathématique, cet incident de la porte delà bibliothèque du général ouverte pendant le conseil, intrigua tous les Pères, le général lui-même. On regarde, on se précipite daus le corridor ; le trouble du pauvre père de Cambiac est inexplicable pour les pères et les impressionne. On examine dans l'intérieur de la bibliothèque. Personne ne paraît, le corridor est désert. On court aux cellules des Pères. Ciiacun d'eux, excepté les membres du conseil, se trouve assis paisiblement et livré à l'étude ; les Frères sont à leur service ; et celui qui prenait soin des appartements du Père général, et qui, précisément le matin, n'avait pas fermé complètement la porte extérieure de la bibliothèque, se trouvait pour l'heure au dehors de la maison.
Dans un temps où l'on était continuellement sur ses gardes, où le comité romain, ennemi des Jésuites, pouvait tramer quelque sinistre complot, incendier, préparer l'explosion de bombes, on fut saisi dans tout le Gèsu d'une panique véritable. Le Frère portier n'avait rien remarqué d'extraordinaire. Cependant, interrogé sur tous ceux qui avaient pu pénétrer dans la maison , il affirma que nul étranger n'était monté au premier étage
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du grand corps de logis , sinon ce prêtre français qui avait rendu visite, Favant-veille, au père de Gambiac, et qui, sur l'ordre particulier du père, devait monter directement dans sa chambre toutes les fois qu'il reviendrait. Ce prêtre était resté trois heures chez le père de Cambiac. Celui-ci fut appelé devant le général pour dire à quelle heure le prêtre étranger était venu lui faire visite, et à quelle heure il avait quitté sa cellule.
Le père de Cambiac affirma qu'il n'avait pas vu, de toute la journée, le prêtre français. On fit venir le Frère portier, celui-ci indiqua l'heure précise où ce prêtre était entré au Gèsu et avait pris, sous ses yeux, la direction du grand escalier, et l'heure à laquelle il l'avait vu descendre.
Quel étrange mystère ! Le père de Cambiac tramait-il quelque chose contre son ordre? Son trouble quand il rentra au conseil, en revenant de la bibliothèque ; la c rtitude acquise par la déclaration du Frère portier que le prêtre étranger était allé ce jour-là chez le Père et -qu'on ne l'avait pas vu sortir; le mensonge flagrant du père de Cambiac, qui avait certainement reçu le prêtre français, tout cela jeta la maison du Gèsu dans une grande perplexité ; et comme l'imagination va vite , même dans des cervelles jésuitiques, l'idée d'un complot à la tête duquel serait le père de Cambiac, qui s'était trahi au conseil par deux propositions maison-
nantes, dont on avait été scandalisé, prit corps subitement. Il y eut panique générale. On rappelait le souvenir de la défection de Passaglia.
Le conseil secret se réunit. La conduite équivoque du père de Cambiac fut sévèrement censurée. C'était là quelque chose d'inouï dans le Gèsu. il fallait envoyer le Père en pénitence dans quelque maison éloignée de l'ordre. Ce renvoi devait être immédiat. Si le Père était coupable et avait tramé quelque chose, son départ arrêterait tout ; s'il était innocent, l'obéissance lui imposerait un sacrifice méritoire devant Dieu.
Telle fut la justice sommaire du conseil secret.
Le lendemain Loubaire apprit que le Père de Cambiac avait quitté Rome.