LA THÈSE DU MARUGE DES PRÊTRES
doit monter à l'autel, et se garda bien de toucher à la question elle-même : l'injustice de laisser dans les liens du célibat des hommes qu'on sépare ou qui se sont séparés eux-mêmes du sacerdoce, ne pouvant pas en remplir les obligations, et qui, libres de ce vœu, pourraient vivre en chrétiens honnêtes.
Cet incident devint le prétexte de nouvelles fureurs contre Julio. Les lettres anonymes pleuvaient chez lui. On l'y traitait à' infâme, de séducteur, de libertin, et autres noms qui ne se prononcent que dans les lupanars, mais que des plumes pieuses et sacerdotales avaient écrites, sans crainte de blesser la pudeur. Plusieurs de ces lettres avaient une initiale suivie de ce mot : Prêtre.
— Eh bien, disait Loubaire en Usant ces lettres avec JuUo, je gagerais que ces prêtres doivent être dans la classe de ceux qui auraient grand besoin qu'on les relevât des vœux dont ils se relèvent si bien eux-mêmes. J'ai toujours remarqué que, dans les réunions de prêtres où cette question du célibat ecclésiastique était posée, c'étaient ceux dont la vie était la plus pure qui reconnaissaient la nécessité d'une réforme à ce sujet dans la discipline ecclésiastique. Quant aux autres, ils poussaient de telles clameurs, pour prouver la nécessité de la continence des prêtres, qu'on aurait dû croire que ces honnêtes gens étaient incapables de faillir. Et
pourtant, si les évêchés avaient voulu donner de la publicité à leurs dossiers!...
L'archevêché de Paris reçut les réclamations les plus énergiques, de tous les points de la France, contre le scandale donné par une feuille, qui s'intitulait catholique, et qui n'avait pas honte de patronner de telles horreurs.
PLAIDOYER DE LOUBAIRE
La grande affaire du mariage des prêtres, portée par Loubaire devant le tribunal civil de la Seine, s'était plaidée avec un éclat extraordinaire. Une des célébrités du barreau de Paris avait prêté sa voix éloquente à cette cause qui intéresse la liberté civile. L'avocat avait rappelé quelles difficultés trouva Grégoire YII pour faire de la continence la condition de l'exercice des fonctions sacerdotales. Les prêtres, surtout ceux de l'Allemagne, répondirent qu'ils étaient des hommes et non pas des anges. Le pape les contraignit ou à se séparer de leurs femmes, ou à cesser de monter à l'autel. Les mariages secrets des prêtres n'en continuèrent pas moins, jusqu'aux époques regardées comme les plus religieuses du moyen âge, au point qu'en 1212 le concile de Paris défendit aux évêques de recevoir de l'argent des prêtres pour leur permettre de
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garder en secret leurs femmes, tellement cette loi de continence a été, par le fait, une impossibilité dans l'Église et une source de scandales.
Loubaire avait pris la parole après l'avocat et avait traité le côté moral et religieux de la question. La cour avait été fortement impressionnée par le langage énergique de ce sauvage Pyrénéen qui rappelait le paysan du Danube.
« Messieurs, avait-il dit, je ne me serais pas donné le ridicule de prononcer quelques paroles devant vous, après le plaidoyer si éloquent que vous venez d'entendre, s'il n'y avait pas dans cette affaire un côté que le prêtre seul peut traiter, "parce que seul il a le sentiment énergique de l'injustice profonde qui lui est faite.
a II vous a été démontré que, sous un régime social qui, depuis 1789, proclame la liberté civile pour tous, un seul, par une exception barbare et qui n'est pas écrite dans le code, est mis hors du droit commun. Ce paria, c'est le prêtre. Le forçat qui a passé vingt ans dans le bagne, dès qu'il rentre dans la société, a le droit de commencer la vie de famille, et nul ne vient lui dire quand il se présente à une municipalité : Tu as été forçat, tu ne peux être ni époux ni père. Co que les municipalités ne disent pas au bandit qui a expié le brigandage et quelquefois le meurïre, elles ont le
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triste courage, au sein d'un peuple justement fier de son amour de la liberté, de le dire à un pauvre prêtre, homme d'ordinaire tranquille et doux, coupable seulement d'avoir écouté son cœur.
« Avoir pu établir ce parallèle devant le tribunal de la première ville civilisée du monde, c'est avoir flétri à jamais ce déni flagrant de justice distributive.
« Mais j'ai à vous présenter des considérations d'un autre ordre.
c( Lorsque les hautes cours, dans leurs décisions, ont voulu maintenir une exception à la liberté du contrat civil du mariage, au détriment du prêtre, elles ont voulu servir la cause religieuse. Elles se sont dit : Si nous ouvrons cette porta, il y aura des milliers de scandales; le prêtre abusera de son ministère, se posera en séducteur et portera la honte dans les familles.
« Messieurs, c'est là une de ces terreurs propres à agir fortemcLt sur des imaginations françaises promptes à s'enflammer.
« Songez donc qu'il y a de vastes contrées où le catholicisme devient de jour en jour plus florissant, et où la loi civile n'interdit pas le mariage au prêtre cathoHque. Je vous citerai les Etats-Unis et tous les royaumes de l'Europe où le protestantisme est dominant, l'Angleterre par exemple, où le catholicisme fait chaque jour de rapides progrès. Est-ce
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cme le prêtre catholique de ces pays de liberté absolue profite de la tolérance de la lui pour quitter son sacerdoce? Point du tout : il y est entré librement; sachant qu'il pourrait rentrer, dès le lendemain, dans la vie civile, il y reste librement. El c'est cette persévérance dans un vœu civilement libre qui lui vaut, même de la part de ceux qui ne sont pas catholiques, une profonde vénération. Ce sont là des faits que vous ne contesterez pas. Et si vous me dites qu'il y a à redouter pour la France une éruption du flot impur qui voudrait abandonner le sacerdoce, je vous répondrai : Tant mieux, le catholicisme y gagnera, il sera débarrassé de ces hommes trop faibles et sans vocation qui ne peuvent pas supporter les charges de leur vœu de continence. Le respect croîtra dans le monde pour ceux qui garderont pur leur sacerdoce, et la cessation d'une iniquité flagrante deviendra pour le clergé un accroissement de vénération et d'influence.
« Je vais plus loin.
« Nous nous sommes accoutumés en France, par ignorance, permettez-moi ce mot, de la notion véritable que nous devons avoir du célibat du prêtre,- à considérer ce célibat comme la condition particuHère du sacerdoce catholique. Piien de plus vulgaire que d'entendre dire que des ministres protestants soient mariés, rien de mieux; mais
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chez les catholiques, où l'on confesse, cela n'est pas possible ; ce serait l'abolition de la confession ou sa profanation. C'est là ce que dit la routine, ce que l'on répète en dehors de toute réflexion.
« On ne sait donc pas qu'il y a de notables parties de l'Église catholique, telles que les Églises grecques unies à Rome, le Liban tout entier, complètement catholiques, où les prêtres sont mariés , où la discipline même ne permet pas qu'ils ne soient pas mariés, et où les populations, trèscroyantes, très-fidèles aux pratiques du catholicisme, usent de la confession administrée par ces prêtres mariés, sans qu'il y ait le moindre danger et qu'ils éprouvent la moindre répugnance, au grand profit des âmes, qui trouvent pour guides des hommes qu'une sérieuse pratique des choses de la vie a rendus plus habiles dans la tâche difficile de la direction spirituelle.
« Si les choses sont ainsi, et elles le sont de vérité incontestable, pourquoi la loi humaine s'obstinerait-elle, par un sentiment de convenances exagéré, à repouser du mariage des hommes qui ne viennent pas demander, après leur union légitime avec une femme, de monter de nouveau à l'autel, d'aller s'asseoir, juges des âmes, dans les confessionnaux, mais de pouvoir, en hommes de bien, vivre de la vie de la famille et transmettre légalement à leurs fils leur nom etleur fortune?
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« Messieurs, tout cela est de la plus grande évidence. Vous maintenez dans le monde un malheureux préjugé: vous contribuez puissamment à donner de la valeur à l'une des plus redoutables objections qui soient faites, de nos jours, dans les masses, contre le clergé : — Si les prêtres n'étaient pas retenus par les tribunaux, ils se marieraient en grand nombre. — Ce préjugé est universel, messieurs, il a pénétré les dernières couches sociales. Tous les raisonnements possibles ne feraient pas changer le peuple d'opinion sur ce point. Il n'y a qu'un fait éclatant qui les c : nvaincra. Le jour où il sera établi que les municipalités sont prêtes à recevoir les serments du prêtre qui veut quitter le sacerdoce pour entrer dans la vie de famille, le peuple croira définitivement à la fidélité et à l'honneur de ceux qui resteront à leur poste dans le ministère. Si c'est une épreuve pour le catholicisme, il faut le croire assez fort, assez divin pour la subir. Si tous devaient déserter l'autel et briser leurs vœux, ce serait la preuve la plus forte qu'il ne faut plus soutenir de la protection de la loi une discipline que le prêtre ne peut plus supporter et qui n'est , en réalité , d'aucun avantage pour l'Éghse.
« Nous sommes en France, messieurs, bien plus que nous ne le croyons, sous l'empire des idées du moyen âge, et 89 ne nous en a qu'imparfaitement
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affranchis. Nous avons, il est vrai, proclamé la liberté des cultes ; et l'Église, en nous faisant une loi de rester fidèles à ses dogmes, n'a, pour nous retenir dans son sein, que des armes spirituelles. Le bras séculier n'est plus là pour lui venir en aide et dire à celui qui croit trouver dans une autre religion une somme plus grande de vérités : Crois ou meurs. Elle le laisse libre. Mais cette liberté est restreinte pour le prêtre ; le bras séculier ne le lie pas à un dogme, mais à une loi de discipline ; il ne lui dit pas, il est vrai : Crois ou meurs ; mais il fait plus que tuer le corps, il tue l'âme. Il ne fait pas monter le prêtre qui ne se sent pas la force de supporter les obligations du sacerdoce sur un bûcher ; mais il le cloue à un pilori infâme, au pilori du concubinage. Et la loi qui admet, pour tous, la liberté de conscience, la refuse au prêtre seul.
« J'ai dit, messieurs, prononcez ! Songez que nulle loi dans le code ne vous enchaîne. La lettre du ministre des cultes du 14 janvier 1806 ne peut avoir force de loi : c'était une appréciation personselle qui n'engageait pas l'avenir. Tout citoyen a le droit de demander la révision d'une loi dont l'application n'est plus en rapport avec nos mœurs. Mais ici, messieurs, il n'y a pas de lois civiles à reviser, la discipline religieuse seule défend le mariage des prêtres. Si vous voulez lui prêter votre appui, alors soyez conséquents, allez plus
loin encore : rendez à l'Eglise les registres de l'état civil, forcez les catholiques de vivre catho' liquement, de se confesser, de faire leurs pâques, remettez-vous sous le joug ou brisez-le entièrement. »
JNï la raison ni l'éloquence ne furent écoutées par le tribunal. La demande de Loubairefut purement et simplement repoussée.