‹ Le mauditChapitre 42 sur 57 · UNE AMITIE ROMPUE · texte numérisé non relu

UNE AMITIE ROMPUE

Les insinuations perfides de la comtesse de Yezère avaient vivement impressionné madame de Tourabel. Elle comprit qu'elle avait à choisir entre le monde auquel elle appartenait, dont l'éloge ouïe blâme devait peser sur toute sa vie, et cette Louise, pourtant si aimable, si attachante, dont les rares qualités l'avaient séduite !

Elle aimait Louise, elle estimait Julio ; aussi la lutte fut longue. Son orgueil de femme s'irrita. Elle avait naturellement des idées élevées et justes, conçues en dehors de tout esprit de parti et de coterie. Il lui sembla qu'il y avait lâcheté à se tramer, comme une esclave, devant cette société routinière et dominatrice, dont il fallait subir les préjugés et épouser les rancunes. Elle comprit qu'en cédant elle faisait le premier pas vers un

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suicide moral ; qu'elle disait adieu au monde du mouvement, du perfectionnement, des initiatives fécondes, pour tomber, jusqu'à sa dernière heure, dans l'immobilité, dans l'adoration d'un passé qui ne fut qu'une transition à des destinées bien autrement brillantes, dans la négation haineuse de toutes ces choses nouvelles qui ouvrent à ce siècle et aux siècles à venir les portes d'or du progrès.

La baronne de Tourabel avait grandi au contact de Louise et de son frère, elle le sentait; elle découvrait avec eux des horizons plus vastes. Elle était charitable, comme le sont toutes les femmes de son rang et de sa fortune, quand elles ont l'âme sensible et compatissante. Louise, depuis qu'elle élait à Paris, étudiait avec son frère cette grande question de la charité; là encore il y avait une ornière dans laquelle on se traînait depuis des siècles et qui n'était pas en rapport avec les aspirations, les nouveaux besoins de la société. Julio préparait là-dessus un grand travail qu'il voulait publier dans son journal. Quelques pages en avaient été lues par Louise à madame de Tourabel, et le sens si droit de cette femme vraiment distinguée lui avait fait comprendre ce qu'il y avait de réellement pratique dans les idées de JuUo. Elle avait combiné avec sa jeune amie des projets, et il fallait renoncer à tout cela pour revenir à ce terre -à-terre qu'elle avait cru abandonner pour toujours.

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